ROMAN ET NOUVELLE
Si l'on veut voir le goût de la science poussé jusqu'à la manie, il n'est que de rappeler ce que fut ou prétendit être le roman naturaliste. L'erreur d'Emile Zola saute aux yeux. Abusé par le souvenir de la préface où Balzac cite Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, il voulut prendre pour maître Claude Bernard et pour idée directrice les dernières hypothèses de la physiologie. Par une singulière confusion de termes, il crut pouvoir substituer au roman d'observation, le roman expérimental. Au surplus, etpar une contradiction d'une savoureuse ironie, il était moins que personne capable de se prêter à la sévérité d'une discipline scientifique. II ne fit jamais que suivre les tendances de son imagination qui était restée romantique. Son « histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire » n'est qu'une trouble épopée de la laideur et du vice d'où émergent ses deux chefs-d'œuvre, V Assommoir et Germinal, qui attestent une véritable puissance de description et surtout un art de mettre les foules en scène et de les faire mouvoir sous la poussée de leurs obscurs instincts de violence.
Mais si le « naturalisme » à la manière d'Emile Zola ou du survivant des Goncourt — qui en revendiquait la paternité — a été une erreur, il témoigne à sa manière de cette tendance qui emporte décidément le roman vers une imitation du réel toujours plus scrupuleuse. Au moment même où Emile Zola travestissait, au point de la rendre méconnaissable, l'image de notre société, Alphonse Daudet en reproduisait certains aspects avec un réalisme attendri qui était une nouveauté dans notre littérature. Comme François Coppée, mais avec plus de largeur et de véritable pénétration, il a été, lui aussi, le peintre des humbles. Il a su montrer tout ce qui se dépense, au jour le jour, de vaillance et d'abnégation dans la vie des petites gens, des bourgeois modestes, encore tout près du peuple, et qui sont le sel même de notre terre française. Provençal transplanté à Paris, Daudet a encadré ses récits dans des paysages les uns provençaux, les autres parisiens. Et il a su évoquer dans leur réalité vivante, avec la précision suggestive du détail vrai et du petit fait significatif, les types et les mœurs. De Tartarin de Tarascon à Numa Roumestan, ses Méridionaux ont l'imagination, la bonhomie, l'insouciance, la gaieté, enfin... l'accent! Tandis que Fromont jeune et Risler aîné nous transporte dans le Marais, au centre de l'activité commerçante, le Nabab, les Rois en exil mettent en scène le Paris brillant, mondain, cosmopolite. Et je n'ai rien dit des Contes — Lettres de mon Moulin et Contes du lundi — dont quelques-uns, pour l'émotion et pour la grâce, sont tout simplement exquis.
La Nouvelle est un genre très français. Quelques-unes de nos meilleures qualités y font merveille : l'art de conter, le talent de peindre en quelques traits qui disent l'essentiel. Si la première moitié du xix" siècle a eu un maître en ce genre, Mérimée, la deuxième ne le lui cède en rien, et elle a aussi son Mérimée, qui s'est appelé Guy de Maupassant. Formé à l'école de Flaubert, dont il applique avec rigueur les plus sévères préceptes, il ne peint que ce qu'il a vu, choses et gens d'après nature. Il apporte dans ces récits puissants un art court mais robuste, d'une âprcté de sensation, d'une intensité de vision sans égale.
8o UN DEMI-SIÈCLE DE CIVILISATION FRANÇAISE.
Le naturalisme lui-même a servi la cause du roman par l'espèce de réaction qu'il a déterminée et qui a eu pour résultat de faire rentrer dans la littérature quelques-uns des plus précieux éléments qu'il était impossible d'en bannir à jamais. Le premier est l'étude de l'âme humaine. Nous sommes un peuple de moralistes, et la qualité maîtresse de notre littérature classique est précisément sa connaissance pénétrante du cœur humain. Paul Bourget venait de donner ses Essais de psychologie contemporaine, qui sont de véritables planches d'anatomie morale, quand il publia son premier roman : Cruelle énigme. D'essayiste en devenant romancier, il n'avait changé que la forme : l'objet de son enquête restait le même. Il a repris ce genre du roman d'analyse qui, depuis la Princesse de Clèves jusqu'à René et à Adolphe, a fourni chez nous une si belle carrière, et il l'a adapté au moment. Il a appliqué sa clairvoyance aux problèmes qui se posent à des âmes raffinées, compliquées, souffrant de ce raffinement même et de cette extrême complication. Le danger était pour lui de s'attarder avec trop de complaisance à ces études subtiles qui risquaient de tourner dans un cercle trop étroit : il a su, à temps, changer de manière, et revenir à un art plus vigoureux, plus sain, plus noblement viril. Dans l'Etape, le Divorce, etc., il aborde les problèmes de sociologie, les questions qui touchent à la race, à la famille, au mariage, et il les traite dans le sens traditionnel et chrétien. J'insiste sur cette évolution, parce qu'elle s'est produite, vers la même époque, chez plusieurs de nos écrivains les plus importants, de ceux que la jeunesse a pris pour guides. Elle a mis dans leur œuvre une sorte de coupure. Ainsi Jules Lemaître s'était d'abord prêté au dilettantisme : le chaud apostolat de ses dernières années est en contradiction, du moins apparente, avec le demi-scepticisme du début. Maurice Barrés s'était plu aux jeux d'une ironie qui ne respectait rien et avait tout immolé au culte du moi. Il fit volte-face et désormais sacrifia heureusement l'individu à ces grandes collectivités : la famille, la patrie, la religion.
Dans son œuvre variée, puissante, qui atteste une rare faculté de renouvellement, Paul Bourget est avant tout un
LA LITTERATURE. 8l
philosophe. Pierre Loti est un poète. A travers les mille visages de la nature, c'est son propre rêve qu'il a poursuivi, c'est sa mélancolie personnelle qu'il a teintée de nuances changeantes et encadrée de multiples décors. Use rattache, celuilà, à la lignée des Bernardin de Saint-Pierre et des Chateaubriand. Il a ressuscité le roman exotique, l'idylle qui rehausse la simplicité des sentiments par la magnificence des paysages. Si le Mariage de Loti peut se comparer à Paiil et Virginie, il n'y a rien dans notre littérature de plus simplement émouvant que Pêcheur d'Islande. Cette sympathie qui, depuis Flaubert, faisait défaut au roman réaliste, Loti l'a retrouvée, et c'est avec une tendresse presque fraternelle qu'il se penche sur l'âme de ces pauvres gens, les marins bretons et celles qui les attendent au logis où tant d'eux ne reviendront pas.
Même tendresse pour la terre natale chez René Bazin, qui est d'abord un rustique à la manière de George Sand, un paysagiste à la fois précis et ému. Dans ce cadre si directement observé il a fait tenir un tableau de mœurs dont la vérité contraste avec le parti pris conventionnel adopté jusque-là dans ce genre de peintures. Chez nous en effet, la vie de province n'a guère eu que des détracteurs. La Bruyère avait commencé avec son esquisse satirique de la petite ville. Balzac et Flaubert, après lui, n'ont guère vu en province que sottise, bavardage, étroitesse d'idées, égoïsme. René Bazin, au contraire, en a retracé ce qu'il avait de ses yeux vu : la vie de famille, les traditions qui se conser\'ent, les mœurs d'autrefois qui se continuent, tout un réservoir d'honnêteté, de piété, enfin les vertus mêmes qui sont la force de la race et attestent sa vitalité. De toute son âme, La Terre qui meurt sont des œuvres absolument originales qui, tenant de l'idylle et du roman de mœurs, font entrer dans notre littérature la première image ressemblante que nous ayons de la province française.
Ce qui manquait surtout à l'école naturaliste, c'étaient les idées. Son indigence intellectuelle était une de ses caractéristiques. Un des hommes les plus intelligents, au sens large du mot, qui aient paru dans notre littérature, un des esprits les plus souples, les mieux faits pour tout comprendre,
Demi-siède civilis. franc. 6
les plus habiles à jouer avec les idées, est incontestablement M. Anatole France. Curieux de lettres, critique subtil, moraliste ironique, voilà son fond. Il a donné d'abord des romans tout imprégnés de pensée, ce délicieux Crime de Sylvestre Bonnard qui est un chef-d'œuvre de malice attendrie, Thaïs qui semble une broderie sur un chapitre des Origines du christianisme^ le Lys rouge où certaines conversations sont parmi les plus variées, les plus ingénieuses, celles qui donnent le mieux l'impression de la causerie française dans des réunions d'élite. Mais peu à peu le lien du récit se relâchait, l'enveloppe du roman se faisait de plus en plus mince, ou plutôt le roman n'était plus qu'un prétexte à des propos artificieux et légers qui effleurent tous les sujets. Ainsi de la Rôtisserie de la Reine Pédauque, et des Opinions de M. Jérôme Coignard. Nul écrivain dans la seconde moitié du xix' siècle, sauf Jules Lemaître en ses meilleures pages, n'a écrit d'une langue plus pure, d'un style plus limpide, plus savant aussi et plus conforme à notre meilleure tradition.
Il m'est impossible, sans tomber dans une nomenclature qui serait fastidieuse, de citer ceux des écrivains qui, à côté de ces maîtres, se sont fait dans le roman une belle place. Je rappelle seulement Edouard Rod, un compatriote de Jean-Jacques Rousseau, qui en eut l'ardeur passionnée et les préoccupations morales, J.-K. Huysmans, Flamand comme Maeterlinck, et dont l'art, tour à tour précieux et mystique, est bien ce qu'on peut imaginer de plus contraire au réalisme, les frères Margueritte, dont la collaboration nous a valu nos meilleurs romans sur la guerre de 1870, Marcel Prévost qui possède un remarquable talent de conteur. Depuis quelques années, une pléiade de romanciers a surgi, parmi lesquels on distingue surtout Henry Bordeaux dont l'œuvre est inspirée par le culte de la famille; Louis Bertrand, talent robuste et pittoresque qui a trouvé sa plus complète expression dans une étude évocatrice sur Saint Augustin; René Boylesve, peintre délicat et précieux des choses provinciales. N'oublions pas de remarquables talents féminins : Gérard d'Houville, artiste et poète, Marcelle Tinayre, à qui on doit la Maison du Péché,
Colette Yver, dont le bon sens s'aiguise d'esprit. Après tout un siècle de production magnifique et surabondante, le roman n'était pas épuisé. Les émotions de la Guerre vont lui rendre une vie et une fécondité nouvelles.