HISTOIRE ET CRITIQUE
Ce qui est bien frappant et achève de caractériser ce demi-siècle de littérature, c'est le développement qu'y ont pris la critique et l'histoire.
A vrai dire, la critique est partout dans cette littérature réfléchie et raisonnée, qui surveille tous ses mouvements, sait où elle veut aller, et retouche sans cesse ses programmes. Il n'est presque pas un poète, un romancier, un auteur dramatique qui n'ait été critique à ses heures. La critique proprement dite a été représentée par quelques-uns des écrivains les mieux doués de l'époque et les plus représentatifs. Celui dont tous les autres procèdent à quelque degré que ce soit, l'initiateur, a été Hippolyte Taine. Sa théorie des milieux, exposée notamment dans l'introduction de VHistoire de la Littérature anglaise^ a' renouvelé pour cinquante ans la critique, et rectifiée, amendée, n'est pas encore épuisée.
C'est d'elle que Ferdinand Brunetière a dérivé sa propre doctrine, spécieuse plutôt que solide, mais singulièrement féconde, de VÉvolution des Genres. Lui aussi joignait à un vaste savoir la puissance d'un esprit philosophique. Il excellait aux puissantes synthèses. Une ardente conviction passionnait son œuvre. Son action bienfaisante a consisté surtout à nous rendre le sens véritable de notre histoire littéraire. Il nous a rappris à admirer notre littérature classique et à y chercher les titres de l'esprit français. Il a rétabU dans les honneurs qui leur sont dus Bossuet et
Racine, La Fontaine et Boileau. Non content pour eux d'une admiration qui les relègue dans une gloire stérile, il nous a remis à leur école en montrant leur « actualité ». Orateur éloquent aussi bien qu'écrivain, il a ramené la mode des « grands cours », c'est-à-dire rendu au public des honnêtes gens le goût des controverses littéraires.
Son âpre dogmatisme a eu, entre autres avantages, celui d'exaspérer l'impressionnisme d'Anatole France et de Jules Lemaître, devenus, pour la joie de la galerie et pour le plus grand profit des lettrés, ses contradicteurs habituels. Anatole France, le seul peut-être des récents écrivains auxquels convienne la qualification de sceptique, se plaisait au jeu qui consiste à montrer la vanité de toutes les théories et la part qui revient au hasard dans les réputations le plus solidement établies. Chez Jules Lemaître, le dilettantisme n'était qu'un procédé littéraire. Avec la souplesse d'un Sainte-Beuve, il se prêtait à la compréhension des formes d'art ou de pensées les plus diflférentes ou les plus contradictoires; mais, sous les dehors d'une critique ondoyante, on ne cessait de retrouver le bon sens le plus ferme, la plus claire notion des destinées de notre littérature. Sa galerie des Contemporains, qui fait une sorte de pendant aux Essais de psychologie contemporaine de Paul Bourget, restera comme un document de premier ordre sur un moment de notre littérature. Quant à ses Impressions de Théâtre, n'hésitons pas à dire, car c'est un point sur lequel le doute n'est pas possible, qu'elles sont le chef-d'œuvre de la critique dramatique au xtx" siècle. Nul autre que Jules Lemaître n'a su mêler en de plus heureuses proportions l'expérience de l'homme de théâtre, la pénétration du moraliste, la fantaisie du chroniqueur. Les feuilletons de Sarcey, incomparables pour démonter une pièce, étaient des consultations de spécialiste : ils constataient et expliquaient à merveille le succès ou l'insuccès; mais on relira plus tard un lundi de Lemaître, comme on relit un lundi de Sainte- Beuve.
Emile Faguet complète cette grande école de critique où il s'est fait une large place par l'abondance de ses idées, par la clarté et la précision de ses analyses. Le plus ori-
ginal de ses livres, c'est cette série des Politiques et Moralistes du xix* siècle, où il fait comparaître devant lui tous les maîtres de la pensée contemporaine, dégageant l'originalité de chacun d'eux, faisant toucher du doigt le fort et le faible de leurs doctrines, suivant leur influence jusqu'en ses dernières et plus imprévues conséquences.
La critique est liée à l'histoire. Si le mouvement des études historiques avait été une des gloires les moins contestables de la première moitié du xix' siècle, il s'en faut qu'il se soit ralenti dans la seconde moitié. Rappelons seulement, puisque nous les avons déjà mentionnées, les œuvres capitales : les Origines de la France contemporaine de Taine, l'Europe et la Révolution d'Albert Sorel, VHistoire du peuple d'Israël de Renan. C'est surtout autour de la Révolution et de l'Empire que se sont groupés les historiens récents. Il s'agissait de retrouver la vérité sous les déclamations de l'esprit de parti ou les déformations de la légende. Instruit à l'école d'Albert Sorel, comme lui façonné aux larges vues d'ensemble, Albert Vandal a montré en Bonaparte non pas l'aventurier qui a confisqué à son profit les libertés politiques, mais l'homme d'État génial qui, au lendemain de l'anarchie Directoriale, nous a refait une France; non pas le conquérant égaré par une folle ambition, mais le chef militaire continuant sur les mêmes champs de bataille la lutte héréditaire que la France à travers les siècles soutient contre ses voisins. Henry Houssaye raconte heure par heure la bataille de Waterloo et y montre le génie de Napoléon aussi grand dans la défaite que dans la victoire. Frédéric Masson nous fait entrer dans l'intimité du héros et nous donne à méditer de quel poids dans la destinée d'un grand homme peut peser sa famille. Quel qu'ait été, en ces derniers temps, un certain envahissement fâcheux du domaine historique par l'érudition, la conception classique subsiste qui fait de l'histoire une œuvre d'imagination en même temps que de science et convie l'écrivain à brosser de larges fresques. Le modèle de ces grandes compositions est VHistoire de la Monarchie de Juillet par Thurcau-Dangin, à laquelle fait pendant VHistoire du second Empire par M. de la Gorce.
Reste enfin la philosophie, qui cesse d'être un simple objet d'enseignement et s'inscrit au premier rang des œuvres littéraires quand elle emprunte la forme prestigieuse qu'on admire dans les livres d'Henri Bergson.
Dans ce bref exposé, forcément très sommaire, où se coudoient les auteurs célèbres et s'entassent les titres d'ouvrages fameux, un fait ressort à l'évidence. Jamais la puissance de production littéraire n'a été plus grande en France que dans ces quarante années. J'ajoute que nulle époque de notre littérature n'a été plus comparable à l'époque classique. Les hésitations, les erreurs de direction disparaissent à qui regarde d'ensemble. Opposée au romantisme d'importation étrangère, inspirée par la science qui joue pour elle le rôle de la raison, uniquement passionnée pour la vérité, notre littérature du xix« siècle finissant a, dans ses tendances générales et à ses heures de plus complète réussite, contribué à préciser en l'exaltant l'idée française.