A. GÉRARD
Ce que la diplomatie française a fait depuis 1870, c'est surtout et d'abord travailler au relèvement de la France, lui rendre, dans une Europe reconstituée et dans le monde affranchi, la place et le rang qui lui appartiennent. C'est la préparer à soutenir victorieusement, avec les alliés qu'elle s'est faits, la lutte inévitable dont son étemel ennemi épiait l'heure. A l'exposé de ce long et constant effort sera dédiée la majeure et essentielle partie de cette étude.
La diplomatie française est, en outre, fondée, nous en avons la conviction, à se rendre ce témoignage que, tout en accomplissant son œuvre patriotique et nationale, elle n'a manqué, durant ce demi-siècle, à aucune des tâches, à aucun des devoirs que lui imposaient les traditions généreuses de la France, la place de notre pays dans la famille des nations et dans la société des États, sa mission civilisatrice dans l'histoire de l'humanité.
Le résultat, la sanction de ce travail de quarante-quatre années ont été, au jour de la provocation, de l'épreuve, de la décision suprême, non seulement la loyale fidélité des alliés, mais l'estime, la sympathie, les vœux du monde qui sont, eux aussi, les gages de la victoire.
LE RELÈVEMENT DE LA FRANCE ET LA PRÉPARATION DE L'ALLIANCE FRANCO-RUSSE.
La France n'avait trouvé, pendant la guerre de 1870, ni au lendemain de ses revers, aucun appui en Europe. Après la conclusion du traité de Francfort, il était permis de dire, avec le comte Beust, l'un des vaincus de l'ère nouvelle, non seulement qu'il n'y avait plus d'Europe, mais qu'il ne subsistait rien, ou à peu près, des différentes combinaisons ou même des principes et sytèmes selon lesquels, depuis 18 15 et 1848, l'Europe s'était successivement ordonnée et régie.
L'ancienne loi de l'équilibre, le principe moderne des nationalités n'ont eu assurément aucune part dans les arrangements du 10 mai 1871 qui, en altérant, sans le consentement des populations intéressées, la constitution territoriale d'un des grands États de l'Europe, ont préparé, sinon consacré, la formation d'une hégémonie plus dangereuse que celle à laquelle les traités de 18 15 avaient pour objet d'opposer un invincible obstacle.
Dans les premières années qui suivirent la paix de Francfort et jusqu'au Congrès qui se réunit à Berlin au mois de juin 1878 pour définir et régler le nouveau statut de l'Orient, la seule combinaison qui apparaisse en Europe est la soi-disant alliance des trois Empereurs d'Allemagne, d'Autriche et de Russie, que rapprochent et réunissent surtout, outre certaines sympathies et affinités personnelles, la crainte de l'esprit révolutionnaire ou anarchiste et le désir de maintenir intact le « statu quo » territorial récemment établi.
La France réussit, dans cette période, malgré les difficultés intérieures qu'elle a à surmonter, malgré les embarras que l'Allemagne se plaît à lui créer, à panser ses plaies, à libérer son territoire, à réorganiser son administration, ses finances, son armée. En dépit des prétentions et ingérences
l'œuvre diplomatique. 93
de son implacable ennemi qui surveille jalousement ses efforts, que son élasticité, ses ressources étonnent et inquiètent, qui fait mine parfois d'intervenir dans ses afifaires intérieures et jusque dans le choix de sa constitution politique définitive, elle poursuit et mène à bien son œuvre de réparation et de relèvement. Son premier succès, après l'émission des deux grands emprunts de 1871 et de 1872 destinés à assurer la libération du territoire, a été la promulgation, dès le 27 juillet 1872, de la nouvelle loi organique militaire, instrument et garantie de la défense nationale. Les autres lois organiques d'administration et de finances ne tardèrent pas à suivre. La loi constitutionnelle elle-même, à cause des divisions politiques et de la lutte entre les partis, ne put être votée que le 25 février 1875. Mais à peine cette dernière phase est-elle accomplie, à peine la France est-elle dotée de tous les organes de sa nouvelle vie que d'Allemagne une grave alerte la
menace.
L'alerte de 1875 (tel est le nom qu'aussitôt l'histoire lui a donné) n'est rappelée ici que parce qu'en révélant à l'Europe le danger constant que faisait peser sur elle l'Empire teuton, elle fut comme un avertissement et un premier éveil. La France lui dut de plus d'apprendre que c'était de Russie et d'Angleterre qu'étaient parties les voix signifiant à l'Allemagne leur désir de ne pas voir troubler à nouveau la paix du monde.
A l'œuvre de liberté, d'équilibre, de paix, que, comme l'Angleterre et la Russie, elle entendait accompUr, la France travailla sans retard en achevant d'abord de se rendre apte, par ses ressources, ses moyens d'action, par l'ensemble de ses forces et la suite de ses desseins, au rôle qu'elle serait elle-même appelée à jouer. Qu'elle n'ait pas épargné sa peine, qu'elle soit restée l'égale d'elle-même dans le domaine des sciences, des arts, des lettres, comme du développement commercial, industriel, économique, c'est ce que prouva en 1878 cette Exposition universelle et internationale, ce rendez-vous auquel elle conviait, de onze en onze années, le monde civilisé, et qui attestait la continuité de son effort et la permanence de ses dons. A cette date de
1^78 elle était invitée, elle aussi, au Congrès qui, sur l'initiative de l'Allemagne, allait s'ouvrir à Berlin pour régler les diverses questions posées par le traité préliminaire conclu à San Stefano entre la Sublime Porte et la Russie.
Elle avait d'abord hésité à prendre part à cette réunion : elle y eut pourtant un rôle digne d'elle, de sa tradition généreuse et libérale. Elle soutint les droits et les intérêts qui lui appartenaient en Orient, seconda les droits et aspirations des nationalités grecque, serbe, bulgare et monténégrine, réclama l'application en Roumanie de la tolérance religieuse. Quant aux conséquences qui allaient sortir des décisions du Congrès, et dont ni l'initiative ni la responsabilité ne lui appartenaient, si quelques-unes devaient lui être contraires et lui répugner, d'autres, plus lointaines, n'étaient pas pour lui déplaire. Si c'est du Congrès de Berlin qu'est née la Double-Alliance conclue dès l'année suivante (15 octobre 1879) entre l'Allemagne et l' Autriche- Hongrie, c'est là également, par contre-coup, qu'eut sa première origine l'alliance qui devait, treize ans plus tard, unir la France et la Russie.
Le traité de Berlin, d'où allait résulter ce futur groupement des Puissances, contenait en germe d'autres effets beaucoup plus éloignés, que les plénipotentiaires assis à la table du Congrès, que le prince de Bismarck lui-même, qui en était le président, n'ont certes pas soupçonnés, et qui ne se sont révélés, dans leur clarté et leur ampleur qu'après la révolution turque de 1908-1909, après les deux guerres balkaniques de 19 12- 19 13, et pendant la présente guerre de 1914-1916. Alors que le prince de Bismarck, dans le rôle d' « honnête courtier » qu'il s'était attribué, s'appliquait surtout à contenir la Russie par l'Autriche- Hongrie et la Grande-Bretagne et que, se désintéressant pour lui-même et son pays du sort de l'Empire ottoman et des Balkans, qu'il estimait ne pas valoir les os d'un grenadier poméranien, il croyait seulement ouvrir à l' Autriche- Hongrie une porte de sortie et un champ de compensation vers l'Est, il introduisait en réalité, comme M. G. Hanotaux l'a démontré dans son Histoire de la France contempo-