‹ Un demi-siècle de civilisation françaiseChapitre 25 sur 112 · L ŒUVRE DIPLOMATIQUE · texte numérisé non relu

L ŒUVRE DIPLOMATIQUE

raine\ l'Allemagne elle-même sur cette scène de l'Orient qui serait un jour l'attrait, la tentation, le vertige de mégalomanie de l'Empereur Guillaume II. Le traité de Berlin peut ainsi, quelle qu'ait été la pensée du prince de Bismarck, par l'interprétation et l'accroissement démesuré qu'y a donnés Guillaume II, être considéré comme l'une des origines et des causes de la guerre de 191 4.

Lorsqu'un peu plus d'un an après la clôture du Congrès, l'Allemagne conclut, le 15 octobre 1879, avec l' Autriche- Hongrie le traité d'alliance qui, par l'adhésion de l'Italie (20 mai 1882), devint la Triple-Alliance, l'Empire allemand se fortifiait, se consolidait, donnait à ses acquisitions de 1870-71 la double consécration de la durée et de l'assentiment des deux Puissances dont, au début de la dernière guerre, la France impériale avait cru pouvoir espérer l'appui. Le prince de Bismarck, très attentif à préserver le nouvel Empire, non seulement contre le péril, qu'il a toujours redouté, d'une coalition, mais aussi contre toute tentative de rétablissement de l'ancien équilibre, jugea nécessaire de compléter son œuvre de protection par le traité, dit de contre-assurance, qu'il sut faire accepter de la Russie et qui était destiné à présenter la Triple-Alliance comme une combinaison purement défensive et conservatrice, dont l'Empire des tsars n'avait pas à prendre ombrage. Les mêmes explications et éclaircissements étaient donnés à l'Angleterre, dont le gouvernement tory se prêtait volontiers à ce maintien du « statu quo » de 1870 et de 1878. Par cette attitude conservatrice et relativement modérée de la politique allemande, telle que le prince de Bismarck l'avait conçue et exposée, la France, à cette date de 1880-82, quelque foi qu'elle eût en elle-même, dans la justice immanente de l'histoire et dans le réveil de l'Europe, sentait que l'heure de ce réveil n'était pas venue et que l'aurore n'allait pas poindre encore. Elle avait, dans l'intervalle, consolidé ses institutions, développé sa prospérité, et, à la faveur de circonstances propices, édifié peu à peu, en

I. G. Hanotaux, Histoire de la France contemporaine, t. IV, p. 569- J70.

Afrique et en Asie, un Empire colonial dont la création avait entretenu sa vigueur, accru ses facultés et ses richesses. Le centenaire de 1789 fut célébré par elle, à l'ouverture de l'Exposition universelle et internationale qui porta ce nom, dans une atmosphère de confiance et de paix, parmi le concours des nations qui, plus que les Gouvernements, avaient répondu à son appel et continuaient à subir le charme de son génie, le rayonnement de sa civilisation.

Près de vingt années cependant s'étaient écoulées, durant lesquelles la France, se reconstituant, récupérant ses forces, résolvait, contre l'attente de ses ennemis, le problème d'une démocratie qui, sans faillir à sa devise de liberté, d'égalité et de fraternité sociale, sait être un gouvernement, concilie la pratique sincère du régime républicain avec le maintien d'une armée puissante et disciplinée, avec le développement régulier d'une politique extérieure aussi franche et droite que persévérante, aussi attachée aux intérêts traditionnels de la nation que fidèle aux principes de droit, aux sentiments de générosité, d'honneur dont la diplomatie française s'est toujours inspirée. Le gouvernement et la nation sont, depuis 1871, malgré les péripéties et les crises de la politique intérieure, unanimes dans l'adoption et la poursuite de la seule politique étrangère qui doive être celle de la France : maintien et revendication de notre intégrité et de nos droits, respect du droit des autres, attachement aux principes de l'équilibre, de la liberté, de l'indépendance de l'Europe. L'instinct national et la sagesse du Gouvernement sont de même d'accord dans le choix des moyens les plus propres à atteindre ces fins et des concours qui peuvent nous y aider. L'union de la nation et des cabinets successifs, appelés à la représenter et à la gouverner, est entière et constante, non seulement dans la fidélité aux souvenirs, aux espérances, aux aspirations du pays, mais dans l'attrait et l'affinité qui les portent vers celles des Puissances étrangères dont les intérêts, les sentiments, les principes, les revendications s'accordent avec les nôtres.

Dans les premières vingt années de cette période, c'est avec la Russie d'abord que la France s'est sentie le plus en

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communauté et confiance. C'est la Russie qui, depuis la création de l'Empire allemand, avait eu, après la France, le plus à souffrir, le plus à redouter de l'Allemagne. C'est elle que Talliance austro-allemande et la poussée germanique vers l'Est {Drang nach Osten) menaçaient le plus directement. Au lendemain du Congrès de Berlin, le Gouvernement russe devait être en défiance, en alerte; le peuple russe surtout devait concevoir l'appréhension du danger. Il y avait là, entre la nation française et la nation mosco\'ite, outre les raisons anciennes de sympathie, une cause nouvelle de rapprochement, à laquelle ne tardèrent pas à s'ajouter les nombreux liens que créèrent entre les deux pays, malgré les diflférences de régime, malgré la distance, malgré l'interposition et l'obstacle de l'Allemagne, l'union croissante des intérêts, les affinités de goût, les échanges de pensées, de sentiments, de rêves, l'admiration réciproque, l'enthousiasme artistique et littéraire, les amitiés et alliances particulières. Lorsque l'Empereur Alexandre III monta en 1881 sur le trône, et qu'avec lui les aspirations vraiment nationales de la Russie eurent enfin leur avènement, le courant, la vague russe se fit en France plus ample, plus large encore. L'âme slave, d'autre part, s'ouvrit avec plus d'effiision à tout ce qui venait de France. L'alliance franco-russe qui, à dater de 1878, était écrite, il est permis de le dire, sur le sol même de l'Europe, avait conquis peu à peu l'intelligence et le cœur des deux pays. La constance et la sincérité française, le génie robuste et loyal d'Alexandre III firent le reste. M. Ch. de Freycinet qui, avec le président Camot et M. Ribot, a eu une si grande et belle part dans la conclusion définitive de l'alliance, a retracé, avec autant de bonne grâce que de noblesse, au second volume de ses Souvenirs \ les derniers épisodes de cette mémorable histoire, depuis la venue à Paris, au printemps de 1890, du Grand-Duc Nicolas jusqu'à la visite en rade de Cronstadt de l'escadre française commandée par le vice-amiral Gervais, et jusqu'à la signature, à la date du 27 août 1891, du traité définitif d'alliance. L'escadre, avant de rentrer en

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