‹ Un demi-siècle de civilisation françaiseChapitre 26 sur 112 · I. M, Gh. de Freycinet, Souvenirs, t. II, p · texte numérisé non relu

I. M, Gh. de Freycinet, Souvenirs, t. II, p

Demi-siècle civilis. franc. 7

France, s'arrêta à Portsmouth, où elle reçut de la flotte anglaise l'accueil qu'il y avait lieu d'attendre des anciens alliés de 1854, appelés à devenir les alliés de 1914. Il y avait là, plus qu'une attention, une délicatesse de courtoisie; il y avait, dans la pensée et l'espoir de la France, l'intuition de l'avenir, déjà moins éloigné, où l'alliance, qui venait d'être conclue, recevrait à Londres, puis entre les trois pays, le complément, l'achèvement désiré.

L'ENTENTE CORDIALE FRANCO-ANGLAISE ET LE RAPPROCHEMENT ENTRE L'ANGLETERRE ET LA RUSSIE. — LA TRIPLE-ENTENTE.

Par l'alliance franco-russe, un précieux et considérable résultat était atteint. Non seulement la France sortait de son isolement, mais déjà, par ce contrepoids de la nouvelle alliance, était rétabli en Europe cet équilibre dont le spectre avait si longtemps hanté l'esprit du prince de Bismarck, et qu'aujourd'hui encore, au cours de la guerre actuelle, le chancelier de Bethmann-Hollweg considère, avec les vrais théoriciens du pangermanisme, l'historien Treitschke et le général von Bernhardi, comme le péril le plus à redouter pour l'Empire.

Lorsque, le 27 août 1891, fut conclue l'alliance qui ne devait être proclamée qu'un peu plus tard, et dont l'Allemagne s'efforça tout d'abord de révoquer en doute la réalité, le prince de Bismarck avait, depuis dix-huit mois, cessé ses fonctions de chancelier (17 mars 1890), et l'empereur Guillaume II régnait depuis plus de trois années. La retraite du prince de Bismarck avait marqué en Allemagne le début d'une ère nouvelle, l'empereur Guillaume II ayant hâte de marquer l'Empire et l'Europe à son effigie. Et ce nouveau cours n'était autre que celui d'une Allemagne prépondérante et dominatrice, non plus contente, comme sous Guillaume P'ct le premier chancelier, de conserver la

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situation acquise et de la défendre contre la menace d'une coalition ou contre le rétablissement de l'équilibre, mais avide d'incessants progrès, jalouse de s'ouvrir les grands horizons de la mer, la conquête des marchés lointains, le champ indéfini de l'expansion mondiale. Si bien qu'au moment même où l'alliance franco-russe rétablissait l'équilibre en Europe, c'est l'équilibre du monde qui se trouvait à son tour menacé par le nouvel impérialisme allemand, résolu à s'assurer, par la puissance maritime, par le développement colonial, par l'extension de son commerce, de son industrie, de toutes ses forces économiques, l'hégémonie universelle.

Quoique l'Allemagne ait, dès l'année 1891, par la volonté expresse de Guillaume II, commencé à construire sa flotte et à étendre ses colonies, le dessein allemand n'apparaît pas, ne se révèle pas tout de suite. Le prince de Biilow, troisième successeur du prince de Bismarck, a expliqué, dans son livre sur « la Politique allemande », que l'Allemagne, malgré les impatiences, la grandiloquence et le goût de mise en scène de Guillaume II, avait tout intérêt à ne pas se découvrir et à ne pas inquiéter les Puissances, surtout l'Angleterre, avant que la construction et l'équipement de la flotte fussent assez avancés. Il y eut donc, par ce calcul de prudence de l'Allemagne, une trêve relative de dix à douze années, de 1891 à 1902-1904, pendant laquelle les deux systèmes d'alliance, la Double et la Triple, se firent contrepoids en Europe et dans le monde. L'Allemagne même, qui feignait alors de s'en accommoder et qui en vint à les désigner comme « les piliers de la paix », s'ingéniait cependant, d'un côté à gêner et à contrarier les rapports des nouveaux alliés, tantôt en paraissant se joindre à eux, comme il advint un moment en Extrême-Orient à la fin de la guerre russo-japonaise, tantôt en essayant de séparer et de disjoindre leurs intérêts, comme ce fut le cas à Constantinople lors des massacres d'Arménie et des négociations relatives à la ligne de Bagdad, de l'autre à tourner et à indisposer contre la France et la Russie les Puissances qui ne faisaient partie d'aucun groupe, telles que l'Angleterre, fière alors de son « splendide isolement ». C'est l'époque où,

SOUS des allures pacifiques, aussi prodigue d'égards, d'attentions apparentes envers la Russie et l'Angleterre que de menues courtoisies et petites avances envers la France, l'Allemagne, je devrais dire plutôt Guillaume II, inaugura et pratiqua ce jeu qu'a naïvement ou cyniquement révélé plus tard la fameuse « interview » du Daily Telegraph, et qui consistait à leurrer, à décevoir tout le monde par un langage où les insinuations alternaient avec les flatteries, les dénonciations avec les promesses, les perfidies avec les propositions et les offres. Le pangermanisme, avant de montrer la manière forte, s'essayait à la séduction et à l'intrigue, comme il fit pendant la guerre des Boers où, après avoir encouragé et excité le président Krûger, il glissait sous main au maréchal Roberts des plans de campagne contre le Transvaal, ou encore, après avoir tenté de liguer la France et la Russie contre l'Angleterre, il dénonçait à celle-ci l'alliance franco-russe comme l'instigatrice des plus dangereux desseins. L'Allemagne et Guillaume II s'efforçaient, d'autre part, d'entretenir et d'aiguiser les difficultés ou rivalités d'ordre colonial entre l'Angleterre et la France, et de pousser, d'engager de plus en plus la Russie en Extrême- Orient, dans la lointaine Asie où, avec une duplicité dont les preuves sont aujourd'hui dévoilées, ils préparaient et suscitaient contre elle, par l'alliance anglo-japonaise, la résistance, l'hostilité du Japon.

Tant de faussetés, de machinations et de menaces allaient, il est vrai, ouvrir les yeux, non plus seulement de la France et de la Russie, qui n'étaient pas dupes, mais de l'Angleterre. L'Angleterre et la France avaient déjà compris que, dans l'état du monde, devant le péril allemand qui cessait de se dissimuler, leur intérêt, leur devoir même était, non pas de rester divisées, défiantes et rivales, mais d'examiner franchement les litiges et contestations qui subsistaient entre elles, de les résoudre, de s'entendre enfin et de s'unir. L'examen abordé dans ces conditions entre les deux grandes Puissances libérales et civilisatrices de l'Occident ne pouvait manquer d'aboutir. Un juste retour des choses et de la Némésis de l'histoire voulut qu'entre les deux Puissances l'entente se fît sur le terrain même que l'Allemagne espérait devoir rester

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le champ clos de leurs querelles et de ce duel dont nos ennemis étaient trop heureux de marquer les coups. C'est en effet sur le domaine colonial, et plus particulièrement sur ces terres d'Egypte et du Maroc, où l'Allemagne eût désiré éterniser notre mésintelligence et nos luttes, que la France et l'Angleterre fondèrent l'entente cordiale, d'où devaient sortir bientôt de si extraordinaires conséquences. Cette entente souhaitée, recherchée, poursuivie par les deux pays, eut au premier rang de ses artisans et de ses auteurs le grand roi, que tout avait prédestiné à une œuvre si mémorable. L'intelligence et le cœur d'Edouard VII, l'affection sincère et profonde qu'il avait toujours eue pour la France, le sentiment juste et droit des affinités entre les grandes vertus des deux pays, son expérience des choses et des hommes, la clairs'oyance avec laquelle il jugea la situation de l'Europe et comprit que l'heure du ralliement avait sonné, ont eu leur part, leur grande part dans la conclusion des accords du 8 avril 1904. Ces accords, déjà si précieux et si décisifs en eux-mêmes, allaient achever de prendre tout leur sens, de recevoir toute leur ampleur, d'abord par la loyauté et l'allégresse avec lesquelles la France et l'Angleterre les accueillirent et en firent la charte de leur action désormais associée et commune, mais aussi par la résistance maladroite et aveugle, par les tentatives d'opposition et de représailles de la politique allemande qui, en se démasquant tout à fait, hâta l'heure où l'entente aurait un caractère et une portée singulièrement plus significatifs et étendus.

Dans l'intervalle, en février 1904, avait éclaté entre la Russie et le Japon la guerre que l'Allemagne avait in petto si ardemment désirée et, dans la mesure où elle le pouvait, provoquée et complotée. C'est au moment où, dans cette lutte lointaine et difficile, les embarras de la Russie sont les plus grands, au lendemain de la bataille de Moukden, au moment aussi où, conformément aux accords anglo-français de l'année précédente, la France se prépare à introduire au Maroc les réformes convenues et nécessaires, que l'Allemagne, estimant l'occasion favorable, abat son jeu et espère, du même coup, dénoncer l'impuissance de l'alliance francorusse et la vanité de l'entente conclue, il y a un an à peine,

entre l'Angleterre et la France. Le débarquement de l'empereur Guillaume II à Tanger à cette date précise, le langage qu'il y tient au représentant du sultan de Fez, la prétention de soumettre à un Congrès des Puissances les arrangements intervenus entre la France et l'Angleterre visent, sous le couvert de la question marocaine, tout le système politique de la France, dans ses rapports avec l'Angleterre et avec la Russie, et, par conséquent, la politique même de l'équilibre, dont l'alliance franco-russe, complétée par l'entente cordiale anglo-française, avait été la restauration.

C'est ici qu'apparaissent la vertu, la force, l'efficacité de l'œuvre édifiée par la diplomatie de la France, de la Russie et de l'Angleterre. La France, dans cette passe critique, et quoiqu'il lui en coûtât, fit à la paix du monde ce sacrifice de consentir à la réunion, à Algésiras, de la conférence internationale devant laquelle étaient déférées, selon l'exemple et la tradition de la première conférence réunie à Madrid en 1880, un certain nombre de questions marocaines. Or cette conférence d'Algésiras, sur la convocation de laquelle l'Allemagne avait tant insisté, outre qu'elle ratifia et sanctionna sur les points essentiels les accords intervenus entre la France, l'Angleterre et l'Espagne, fut de plus une véritable victoire pour la France, qui vit se joindre à elle et à ses alliés, dans les scrutins décisifs, la plupart des neutres, y compris les États-Unis, et l'une des Puissances alliées de l'Allemagne, l'Italie, qui déjà, dans la liberté, la générosité et la noblesse de son âme latine, ne pouvait s'associer à une politique d'hégémonie germanique et de brutal despotisme. La conférence avait été en même temps l'épreuve du feu pour l'entente franco-anglaise qui en sortit fortifiée, retrempée, et que le contact, la communauté d'action avec l'alliance franco-russe avait aussi confondue déjà avec le premier en date des pactes d'alliance et d'équilibre, avec l'alliance du 27 août 1891.

Ces liens noués, cette première union formée à la conférence d'Algésiras lui survécurent. C'est là, sous le ciel bleu de l'Andalousie, à l'abri du rocher de Gibraltar, et en face de la côte marocaine, que l'Angleterre et la Russie, qui venait de conclure la paix avec le Japon, sentirent,

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elles aussi, le premier désir et l'attrait d'une entente durable, s'étendant à d'autres sujets, et qui, comme l'entente francoanglaise, rallierait devant le péril allemand les deux Puissances les plus intéressées, avec la France, à l'équilibre, à la liberté de l'Europe et du monde.

Dans cette œuvre de rapprochement définitif entre l'Angleterre et la Russie, la France, fidèle à la pensée qui, dès l'origine, n'avait cessé de l'inspirer, eut une part considérable, une influence décisive, que les deux Empires, ainsi appelés à s'unir, furent heureux de reconnaître et de subir. Déjà, pendant la guerre russo-japonaise qui mettait aux prises leurs alliés respectifs, la France et l'Angleterre, par leur attitude réciproque, avaient heureusement contribué à limiter le théâtre et l'étendue des hostilités. Puis, lorsque, grâce à la médiation des États-Unis, le conflit se termina au mois de septembre 1905 par la paix de Portsmouth, c'est la France qui, reconnaissant pour sa part les faits accomplis, et prenant l'initiative de rajuster ses propres relations avec le Japon par l'arrangement du 10 juin 1907, prépara, avec l'agrément des deux anciens adversaires, l'accord russojaponais du 30 juillet 1907. Ce dernier accord était luimême suivi, à un mois de date, le 31 août, des arrangements signés à Saint-Pétersbourg entre les Gouvernements russe et anglais, et qui, bien que n'ayant pour objet que le règlement des difficultés et litiges non encore résolus dans les diverses parties de l'Asie (la Perse, l'Afghanistan, leThibet), étaient, en réalité, comme la charte de l'entente générale entre les deux pays. De même que des accords coloniaux et spéciaux du 8 avril 1904 entre l'Angleterre et la France était sortie l'entente cordiale franco-anglaise, de même, des arrangements d'ordre asiatique du 31 août 1907 sortait l'entente cordiale entre l'Angleterre et la Russie. La même justice immanente qui avait rapproché et réconcilié l'Angleterre et la France sur le terrain où l'Allemagne avait espéré perpétuer leur rivalité et leurs divisions, rapprochait et réconciliait l'Angleterre et la Russie dans ces régions d'Asie, où l'Allemagne s'était efforcée d'entretenir leurs querelles. L'entente anglo-russe complétant et rejoignant ainsi l'entente cordiale franco-anglaise, la Triple-Entente,

ébauchée en Afrique, s'achevait en Asie, mais pour s'appliquer surtout à l'Europe, où l'équiUbre est désormais soHdement reconstitué par le concert et l'union des trois grandes Puissances, la France, l'Angleterre, la Russie, résolument opposées à toute tentative d'hégémonie et de domination, à toute entreprise contre la liberté, contre la paix de l'Europe et du monde. L'espoir formé, le dessein conçu, l'œuvre partiellement accomplie aux successives et distantes étapes de 1875, 1878, 1891, 1904, étaient devenus une réalité, complète et vivante. La diplomatie française avait atteint en 1907, avec le concours de la Russie et de l'Angleterre, le but même qu'au lendemain de 1870 elle s'était assigné : l'affranchissement et la reconstitution de l'Europe en face du pangermanisme qui la menaçait.

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