‹ Un demi-siècle de civilisation françaiseChapitre 27 sur 112 · ORIGINES DE LA CRISE ET DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

ORIGINES DE LA CRISE ET DE LA GUERRE

C'est alors que l'empereur Guillaume II, voyant se resserrer en faisceau les liens des Puissances qu'unissait la défense contre un même péril, et après avoir dénoncé tout d'abord ce qu'il affectait de considérer comme un « encerclement offensif », prend en réalité lui-même l'attitude offensive, redouble les armements de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, rattache la Turquie à sa politique, et prépare, conformément au programme pangermaniste, l'exécution de la manœuvre qui doit lui assurer, par l'intimidation et l'audace des ultimatums en pleine paix, ou, s'il le faut, par la force des armes, la domination, devenue pour lui et l'Empire le seul air respirable.

La période de 1908 à 1914 est, en effet, celle durant laquelle l'Allemagne, et, avec elle, l'Autriche-Hongrie, se démasquent. Le plan de domination non seulement s'avoue, mais s'étale. L'Allemagne, dont l'expansion commerciale, industrielle et économique a atteint un degré prodigieux

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de prospérité, se plaint hautement que sa situation mondiale ne corresponde pas à sa véritable puissance. Elle réclame plus de place au soleil et n'hésite pas à revendiquer, comme un droit, l'acquisition, en pleine paix, d'avantages ou même de territoires destinés à réparer ou à compenser le retard et le tort que lui a causés son entrée trop récente dans la lice coloniale et dans le partage de la terre. Elle invoque, à cette aube du xx'' siècle, des doctrines d'invasion; elle rajeunit, au nom de sa culture et de sa prétendue supériorité, les appétits et les besoins de l'ancienne barbarie et se présente, les dents aiguisées et les crocs relevés, pour rassasier sa faim. Elle seconde et soutient en outre les revendications de son alliée l'Autriche- Hongrie qui, lasse d'être sacrifiée, oubliée, et d'avoir dû trop souvent servir de butin aux nationalités en croissance, réclame à son tour des annexions et des gains. La politique des deux Empires du centre de l'Europe devient une politique de proie.

La Triple-Entente, bien que solidement unie et en mesure d'écarter ou de contenir ces prétentions et appétits, ne se refuse pas tout d'abord, par amour de la paix, à satisfaire, sur certains points, des revendications qu'elle est loin cependant de considérer comme fondées. La Russie, et, avec elle, la France et l'Angleterre, ne s'opposent pas, après la révolution turque de 1908- 1909, à l'annexion par l' Autriche- Hongrie des provinces de Bosnie et d'Herzégovine, dont le traité de Berlin avait confié l'administration à l'Empire dualiste. La France, bien qu'investie par l'acte d'Algésiras et par une convention spéciale avec l'Allemagne en date de 1909, de droits incontestables, consent, en 1911, après une longue et pénible négociation, et pour purger de toute hypothèque son protectorat sur le Maroc, à désintéresser de nouveau son avide et insatiable adversaire. La Grande- Bretagne elle-même, dans l'intérêt de la paix générale, se prêta, pendant plusieurs années, à des pourparlers avec le Gouvernement allemand en vue de limiter l'armement naval des deux flottes, ou même de rendre possible et de faciliter entre les deux pays une politique de bienveillante neutralité, sans que, d'ailleurs, la clairvoyance et la loyauté britanniques aient pu finalement agréer les formules équivoques

et dangereuses dans lesquelles s'enveloppaient les arrièrepensées de l'Allemagne.

Mais si la Triple-Entente, fidèle à sa devise et à ses principes, se montrait prête à favoriser et à seconder tout effort destiné à sauvegarder la paix de l'Europe, l'Allemagne et son alliée austro-hongroise ne songeaient, au contraire, qu'à profiter de toute concession obtenue, ou de toute occasion propice pour promouvoir et hâter l'exécution de leurs desseins. Lorsque décidément, par le traité du 4 novembre 191 1, le Maroc, ou, en général, le domaine colonial de la France, eut cessé d'être le prétexte qui, depuis huit années, servait aux intrigues et aux manœuvres de l'Allemagne, c'est sur l'Orient, sur la Turquie et les Balkans que les deux Empires de proie se rabattirent, comme sur la région d'où pourrait jaillir l'étincelle de la conflagration si obstinément recherchée et espérée.

La révolution turque de 1908- 1909 avait été un premier échec pour l'empereur Guillaume II qui s'était, à la longue, complètement emparé de l'esprit et de la volonté du sultan Abdul-Hamid. Déjà cependant, après une brève éclipse, la politique allemande avait repris sur les Jeunes- Turcs et sur le principal acteur et instrument de la Révolution, sur Enver bey, un ascendant supérieur encore à celui qu'avait subi Abdul-Hamid, quand la coalition des États balkaniques et l'écrasante victoire des Serbes, des Grecs et des Bulgares en 1912-1913, vinrent de nouveau compromettre et ruiner l'édifice germano-turc si péniblement restauré. Ce n'est pas seulement l'enseignement militaire de l'Allemagne et le matériel des usines Krupp qui étaient défaits sur les champs de bataille de Macédoine et de Thrace, c'était le plan rêvé des Empires germaniques, la poussée vers l'Orient, l'ouverture aux Austro-allemands des routes de Salonique, Constantinople et Bagdad, l'emprise germanique sur la Turquie et l'Asie occidentale. La défaite de la Turquie et la signature du traité de Londres étaient, pour les deux Empires du centre, un cruel désastre. Le prince de Bùlow avoue, dans son livre si étrangement révélateur sur la « Politique allemande », que c'est cette défaite de la Turquie qui obligea l'Allemagne à ren-

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forcer en 191 3 sa propre armature militaire, à augmenter encore ses effectifs, le front balkanique étant devenu une cause de faiblesse et un danger, contre lesquels il fallait assister la Puissance alliée de Vienne et de Pesth. Ce que le prince n'ajoute pas, c'est qu'aussitôt après la signature du traité de Londres, les Empires germaniques s'efforcèrent de trouver sur les Balkans un nouvel allié et un complice, que ce complice fut la Bulgarie, insuffisamment satisfaite des résultats de sa victoire et qui, perfidement induite à attaquer en Macédoine ses alliés grecs et serbes, vaincue par eux, et réduite par le traité de Bucarest à une portion encore diminuée, se fit désormais, par dépit et dans un désir violent de représailles, l'instrument de la vengeance et de l'ambition des deux Empires germaniques.

La France, elle, d'accord avec la Russie et l'Angleterre, n'avait, comme ses alliées, cherché en Orient aucun avantage particulier et n'avait eu, conformément à ses traditions, d'autre politique que d'étayer, tant que les circonstances le permettaient, l'Empire ottoman, pourvu que celui-ci accomplît en Macédoine, ainsi que dans ses provinces d'Asie, les réformes nécessaires. Lorsque le destin de la guerre eut prononcé entre les belligérants de 1912-1913, la Triple- Entente ne pouvait, en laissant les Balkans aux Balkaniques, et en respectant les droits et aspirations des diverses nationalités victorieuses, qu'appuyer et seconder toute solution qui lui parût tenir un compte équitable des intérêts en cause. Elle n'eut, aux conférences de Londres, aucun client privilégié. Elle fit ensuite tous ses efforts pour prévenir entre les alliés balkaniques la guerre fratricide de 1913, puis, lors de la défaite des Bulgares, pour réconcilier et apaiser, par le traité de Bucarest, les frères ennemis. Elle n'avait ici, comme ailleurs, poursuivi, en même temps que le maintien du principe des nationalités, que le rétablissement de l'équilibre et de la paix.

L'Allemagne et l 'Autriche-Hongrie, qui étaient prêtes et qui attendaient l'heure, furent tentées, dès l'été de 1913, au lendemain même de la paix de Bucarest, et parce que, nous le comprenons mieux maintenant, la complicité bulgare leur était déjà acquise, de remettre en question tout ce qui

venait d'être signé et convenu, et de rouvrir le conflit oriental. Elles sondèrent à cet égard, comme M. Giolitti l'a dévoilé en 191 5, les dispositions de l'Italie à seconder, ou à permettre une agression contre la Serbie. L'Italie ayant décliné une suggestion contraire à la lettre comme à l'esprit des traités de la Triple-Alliance, l'exécution du projet fut différée. Mais le projet lui-même, ou plutôt l'idée fixe, subsistait. Il n'y a pas à rappeler ici en détail les derniers événements qui ont précédé et amené l'explosion finale, L'Autriche-Hongrie reprenait, à la fin de juin 1914, après l'attentat de Serajevo, le projet de l'été précédent, et, sans consulter cette fois l'Italie, adressa à la Serbie, trois semaines plus tard, un ultimatum, que le secrétaire d'État du Foreign Office^ Sir Edward Grey, a qualifié de « formidable », et dont les termes étaient tels, en effet, qu'il était impossible de se méprendre sur la résolution bien arrêtée de provoquer le petit royaume balkanique et de lui faire expier, à lui et à ceux qui le soutiendraient, les derniers mécomptes de la politique germanique. Le Gouvernement allemand a prétendu, ce qui n'est pas croyable, qu'il n'avait pas connu le texte de l'ultimatum. Il l'a, en tout cas, approuvé et ratifié. Il en a, dès la première heure, appuyé les conclusions auprès des différents Gouvernements, ajoutant qu'il s'agissait d'une affaire à régler exclusivement entre l'Autriche-Hongric et la Serbie, que les Puissances n'avaient pas à intervenir, et que toute intervention amènerait des conséquences incalculables. A la façon dont la machine infernale était préparée et lancée, dont r Autriche-Hongrie et l'Allemagne prétendaient écarter tout témoin, il est clair que le guet-apens visait, non seulement la Serbie, mais les Puissances de la Triple-Entente, qui devaient ou se résigner, s'humilier, ou subir la lutte dont les deux Empires avaient choisi l'heure.

Dans cette crise redoutable, malgré la brièveté de délai que leur laissait l'ultimatum adressé à la Serbie, les Puissances de la Triple-Entente, et l'Italie avec elles, firent les plus énergiques, les plus vaillants efforts pour maintenir la paix, pour prévenir la catastrophe imminente, pour faire accepter par l' Autriche-Hongrie toute procédure qui, à condition de ne pas méconnaître la souveraineté d'un État

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indépendant, lui donnât à elle-même pleine satisfaction. La Serbie avait écouté, et au delà, les conseils de modération des Puissances alliées et amies, l' Autriche-Hongrie ellemême avait « in extremis » consenti à de nouvelles et directes négociations avec la Russie. Il n'est pas jusqu'au Secrétaire d'État des Affaires Étrangères de l'Empire allemand, M. de Jagow, qui, un instant, ne parût prêt à seconder cette dernière et suprême tentative. C'est l'empereur Guillaume II qui, à son retour de Nor\'ège, prenant lui-même en mains le gouvernail, et alors que l'empereur Nicolas II proposait, en même temps que la suspension de la mobilisation des armées russe et austro-hongroise, le recours au tribunal arbitral de la Haye, au lieu de répondre à cette suggestion, fit remettre à la Russie l'ultimatum brutal rendant la guerre inévitable.

Mais l'Europe, cette fois, était unie et résolue à ne plus subir le joug. La France, fidèle à l'alliance russe, l'Angleterre, imperturbable dans la défense des droits de l'Europe et des traités que l'Allemagne violait dès le premier jour en faisant franchir par ses armées la frontière de la Belgique neutre, faisaient face, avec les deux petits peuples héroïques, la Belgique et la Serbie, contre les deux Empires agresseurs. L'Italie, refusant de se joindre à la guerre agressive déclarée par ses deux alliées, demeurait neutre jusqu'au jour où, dans son sentiment de l'honneur, du droit, de son idéal national, elle se rangerait à nos côtés. Le Japon, allié de la Grande- Bretagne, entrait dans les rangs de la commune alliance. L'armée du droit, de la liberté, de la civilisation, allait, sous les huit drapeaux français, russe, anglais, italien, belge, serbe, monténégrin et japonais, livrer avec confiance le grand et bon combat contre les deux Empires germaniques et les alliés qu'un pacte de vassalité et de trahison pourrait leur associer.

L'ŒUVRE DE LA DIPLOMATIE FRANÇAISE DANS L'ACCOMPLISSEMENT DE SES DEVOIRS GÉNÉRAUX ET DANS SA COLLABORATION AUX PROGRÈS DU DROIT PUBLIC ET DE LA CIVILISATION.

Si la diplomatie française a, dans un labeur de quarantequatre ans, accompli la tâche essentielle qui était la sienne, le relèvement de la France et la reconstitution de l'Europe, si, au jour de la provocation germanique, la France a pu, avec ses alliés, relever le défi et accepter la lutte dans la ferme résolution et certitude de vaincre, la diplomatie française a conscience aussi d'avoir rempli les autres devoirs, de s'être acquittée des autres et grandes tâches que lui imposaient, dans le domaine du droit public, dans l'œuvre commune de la solidarité internationale, les traditions généreuses et le rôle séculaire de la France.

La France s'est, en premier lieu, avec une sincère ardeur, associée à toutes les tentatives faites, soit pour diminuer les maux et dommages de la guerre, soit pour promouvoir la cause de la paix. Elle a pris part, en 1874, à la Conférence internationale réunie à Bruxelles, sur la proposition de la Russie, pour examiner le projet d'une convention concernant les lois et coutumes de la guerre. Elle a grandement contribué, nul ne le contestera, aux résultats obtenus dans les deux conférences de la Haye de 1899 et de 1907 pour le règlement pacifique des conflits internationaux et pour l'organisation de l'arbitrage. Elle a elle-même non seulement rendu hommage à l'institution de l'arbitrage, mais pratiquement témoigné sa confiance envers cette juridiction, soit en concluant des conventions d'arbitrage avec un grand nombre d'États, soit en déférant, devant la Cour arbitrale de la Haye ou d'autres arbitres, quelques-uns de ses litiges avec la Grande-Bretagne, le Brésil, le Japon, etc. Elle a enfin, lorsque les circonstances le permettaient, prêté

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de grand cœur ses bons offices pour le rétablissement de la paix, comme il advint en 1898 lors des préliminaires entre l'Espagne et les États-Unis.

La France a, d'autre part, et dès l'origine, donné sa collaboration la plus active à toutes les œuvres ou créations destinées à assurer, faciliter, améliorer les communications de l'univers, à protéger la sécurité et les droits du commerce, de l'industrie, des rapports de toute nature entre les nations. Après avoir, dans les Conférences ou Congrès, préparé par ses délégués ces diverses créations, elle est devenue membre de toutes les unions internationales, telles que l'Union Postale, l'Union Télégraphique, l'Union des Chemins de fer, l'Union pour la protection de la propriété industrielle, de la propriété littéraire et artistique, l'Office International d'Hygiène, l'Institut International d'Agriculture, l'Union Sucrière, etc. Dans des conférences et réunions où un moindre nombre d'États étaient représentés, à savoir dans la Conférence de Londres pour le libre usage international du canal de Suez, dans la Conférence de Berlin (1884-85) concernant la navigation du Congo et le bassin conventionnel de ce grand fleuve, dans les Conférences de Bruxelles (1890-1899-1906-1912), pour la répression de la traite et du commerce des armes, ainsi que pour la restriction du trafic des spiritueux en Afrique, elle a toujours soutenu et aidé à faire triompher les clauses ou prescriptions les plus libérales, les plus conformes à la justice, les plus favorables au progrès matériel et moral de l'humanité.

L'expansion coloniale de la France, le développement de sa politique économique et commerciale imposaient à notre diplomatie une tâche, sinon nouvelle, du moins singulièrement accrue et élargie. La diplomatie française entreprit cette tâche avec un triple souci : celui d'étendre le domaine, d'augmenter les ressources et les richesses du pays; celui de ne porter atteinte à aucune situation acquise, à aucun droit des tiers; celui enfin de respecter les droits, croyances, traditions, intérêts des indigènes et de lier à nous, non par la force et la crainte, mais par les bienfaits de notre civilisation, les populations qui allaient être désormais soumises

à notre loi. Le soin qu'eut notre diplomatie, dans la fondation de nos colonies et dans l'établissement de nos protectorats, de s'assurer, d'une part l'assentiment des Gouvernements étrangers, de l'autre, la sympathie des races et populations placées sous notre loi, explique la rapidité avec laquelle notre nouvel Empire colonial fut édifié et assimilé. La Tunisie, le Maroc, le Soudan, l'Afrique occidentale, le Congo, Madagascar, le Cambodge, l'Annam, le Laos et le Tonkin sont vite devenus, sous le régime de la possession directe ou du protectorat, des terres françaises. C'est de nos possessions ou protectorats d'Afrique que nous sont venus, pendant la présente guerre, quelques-uns de nos plus vaillants soldats, quelques-uns des défenseurs les plus intrépides et les plus ardents du sol métropolitain.

Dans le développement de notre politique économique et commerciale et dans les traités ou conventions â conclure à ce sujet avec les Puissances étrangères, la diplomatie française avait à tenir compte de la lourde hypothèque dont la grevait l'article xi du traité de Francfort, par lequel avait été reconnu à l'Allemagne le droit au traitement de la nation la plus favorisée. Notre diplomatie était limitée, en outre, par les justes préoccupations des agriculteurs, d'une part, des industriels, de l'autre, qui, dans leur intérêt, comme dans l'intérêt national, avaient besoin d'être protégés contre la concurrence ou les tarifs de l'étranger. Si nous n'avons pu garder partout nos positions, si, sur quelques marchés, certains de nos rivaux nous ont devancés, notre exportation, d'une manière absolue, n'a cessé de croître.

Il est deux domaines, du moins, où, par les efforts de nos nationaux et par la vigilance de notre diplomatie, l'avantage nous est resté généralement acquis : je veux dire celui des grandes entreprises industrielles à l'étranger, et celui du concours apporté à l'émission et au placement des grands emprunts publics. La part que nous avons prise dans nombre de pays d'Europe, du Nouveau Monde ou d'Asie, en Espagne, en Italie, en Turquie et dans les États balkaniques, au Mexique, au Brésil, dans la République Argentine, en Chine, aux grands travaux de ports, de

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chemins de fer, de mines, a assuré, en même temps qu'un juste renom à nos ingénieurs, à nos constructeurs, à nos industriels, une légitime influence à la France elle-même. Cette influence n'a pu être que consolidée par la puissance et l'extension de notre crédit, par le rôle que le marché financier de Paris et les grands établissements français ont joué dans les emprunts contractés en France par les divers gouvernements étrangers, et qui ont fait de Paris, à l'égal de Londres, l'une des deux places auxquelles s'adressent et dont relèvent les autres marchés du monde. Si nous avons été parfois trop généreux ou trop confiants, si l'argent et l'épargne de la France sont allés, trop récemment encore, à des pays qui ne méritaient pas notre amitié ou qui en ont démérité, notre action dans le monde en aura moins souffert que n'auront à en pâtir certains États contre lesquels s'exerceront nos créances.

Au cours des quarante-quatre années écoulées, la France et sa diplomatie ne croient pas avoir une faute à se reprocher vis-à-vis d'aucun des États avec lesquels elles se sont, au contraire, appliquées à entretenir, selon les cas et les nuances, les plus correctes, les plus aimables ou les plus fidèles et aff'ectueuses relations. Certes, et depuis de longues années, ce sont ses alliés d'aujourd'hui qui déjà tenaient le plus à cœur à la France. Mais la France n'en demeure pas moins attachée, pendant cette guerre que ni elle ni ses alliés n'ont provoquée, aux neutres dont elle sait qu'elle a la haute estime et la sympathie, à ses deux bonnes voisines d'abord, l'Espagne à qui la relient tant d'affinités, tant de souvenirs, tant d'intérêts et, sur la côte d'Afrique, la communauté d'une même tâche, la Suisse, l'ancienne alliée de ses rois, restée sa sincère amie ; puis, sur la mer du Nord et la Baltique, aux Pays-Bas, au Danemark, à la Suède, à la Norvège, à qui notre plus cruelle ennemie rend la neutralité si lourde et si rude; sur les Balkans, à la Roumanie et à la Grèce que leur destinée ne peut manquer de rapprocher de nous; au delà de l'Océan, enfin, à la grande République sœur des États-Unis, qui lui a témoigné, malgré la neutralité officielle, tant d'amitié vraie, tant d'admirable dévouement, tant de foi et d'espoir dans l'issue de la lutte, et à toutes les

Demi-siècle civilis. franc. S

Républiques de l'Amérique méridionale et centrale qui, elles aussi, nous prodiguent de façon touchante les signes d'une affection dont nous n'avons jamais douté.

Ce qui vaut et conserve à la France, avec la ferveur et la fidélité de ses alliés, l'estime et la sympathie de l'univers, c'est qu'elle n'a jamais cessé, même dans les temps les plus difficiles, de demeurer elle-même et d'accomplir ce qu'il nous sera permis d'appeler sa mission civilisatrice. Cette constance dans l'accomplissement de sa haute tâche n'a peut-être pas été sans mérite, alors que l'hégémonie et la domination du monde étaient réclamées par une Puissance qui, au contraire, et tout en se désignant elle-même comme la race élue, prétendait faire prévaloir, sous le nom de culture, une monstrueuse doctrine d'orgueil, de barbarie et de servitude. Tandis que l'Allemagne, maîtrisée et transformée par la Prusse, concevait et poursuivait le dessein de la domination universelle et de la conquête illimitée, tandis que, se croyant invincible, elle se faisait fort d'assujettir le monde à son idéal inhumain, la France restait fidèle à l'esprit, aux tendances, aux eff"orts de la civilisation éternelle, de celle que l'humanité a toujours voulue et faite, et à qui elle a donné son nom (humanitas), celle que le monde gréco-romain, le christianisme, la Renaissance et les trois derniers siècles se sont successivement transmise et léguée, et qui a, naguère encore, sur les champs de bataille de la Marne, comme jadis aux mêmes champs catalauniques et à Poitiers, démontré qu'elle n'était pas prête à céder aux nouvelles idoles. Puisque l'orgueil et la barbarie de nos ennemis ont fait de la guerre actuelle une croisade, la France et ses alliés se sont croisés de nouveau pour le triomphe du droit, pour la liberté du monde, pour l'indépendance des nations, pour la victoire de la vraie et unique civilisation, pour la défaite du plus abject despotisme militaire qui ait souillé les pages de l'histoire. Défenseurs d'une si grande et si juste cause, les croisés et alliés l'emporteront sur cet ennemi qui, comme le roi George V l'a dit fortement dans son message au peuple anglais en date du 22 octobre 191 5, « a transgressé la loi des nations et violé les règles qui gouvernaient jusqu'ici l'Europe civilisée ».

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