PRINCIPE DE LA RENAISSANCE DES ÉTUDES
Lorsque la renaissance des études a commencé en France il y a cinquante ans, l'outillage et la littérature historiques étaient déjà très riches. Le mouvement nouveau succédait à des mouvements analogues qui ne s'étaient amortis à la longue qu'après avoir laissé des traces durables.
Il y avait eu d'abord celui du xv^ et du xvi* siècle, qui fut l'âge d'or des investigations sur le passé lointain, parce que, à cette époque, on en ignorait presque tout, parce que tout le monde était alors convaincu qu'il importait au plus haut degré, pour le présent et pour l'avenir, d'en être informé, et parce que les découvertes étaient à fleur
I. Ainsi, « pour éviter toute appréciation subjective », M. Seignobos a cru devoir adopter un critérium extérieur et, après avoir dessiné un admirable triptyque — Renan, Taine, Fustel de Coulanges, — « s'en tenir aux historiens qui ont été membres de l'Institut », parce que « cette qualité leur donne une consécration officielle qui Us désigne à l'attention du public ».
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de terre. L'état de choses et l'état d'esprit de cet âge ne se reverront plus : le magnifique héritage de l'Antiquité grecque et latine à inventorier; les sources et les origines de la croyance et de la discipline religieuses à justifier et à discerner; les plus belles intelligences requises pour ces travaux sur la tradition des morts, considérés comme la condition d'une vie désormais plus ample et plus belle; l'élan, l'enthousiasme, la ferv^eur de ceux qui s'y livraient.... La France a tenu une grande place dans cette Renaissance proprement dite qui mit fin au moyen âge.
« Pour un esprit philosophique, écrit Renan, c'est-à-dire pour un esprit préoccupé des origines, il n'y a vraiment que trois histoires de premier intérêt : l'histoire grecque, l'histoire d'Israël, l'histoire romaine. » Cependant, dans tous les pays, à mesure que le sentiment national s'y développait, l'histoire nationale et locale a été étudiée avec un zèle ardent. C'est ainsi que, en France, au xvii* et au XVIII' siècle, une foule d'érudits, dont les Bénédictins réguliers et les « Bénédictins laïques » de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres sont les plus célèbres, commencèrent et poussèrent fort avant, par des labeurs conduits avec une persévérance exemplaire, l'exploitation des immenses ressources qu'offraient les archives et les bibliothèques pour la connaissance du moyen âge dans nos contrées. Un temps vint même où le sentiment national, qui avait suscité ces études, leur emprunta une nouvelle vigueur. Il a été dit au xix' siècle : « C'est par l'histoire que les peuples prennent conscience de leur personnalité ». Et beaucoup d'historiens de cette période ont certainement puisé, comme Michelet, un réconfort moral dans la pensée qu'ils servaient leur patrie, non seulement en retrouvant et en exposant ses titres, mais en contribuant à définir son « âme ». Des actions réciproques s'établirent de la sorte entre l'histoire et la politique, qui furent parfois poussées fort loin.
Quelles sont donc les idées neuves qu'apportaient, vers la fin du second Empire, ceux qui, en ce temps-là, commençaient leur carrière et qui l'achèvent maintenant? Il va de soi qu'ils ne se formulaient pas tous un programme aussi
Il8 UN DEMI-SIÈCLE DE CIVILISATION FRANÇAISE.
nettement qu'Ernest Renan, le vrai précurseur de cette génération, l'avait déjà fait par devers soi dans ses méditations de 1848 sur V Avenir de la Science. Mais, sachant ce qui a été accompli, en fait, depuis cinquante ans, il est permis d'essayer de définir ce que l'on s'est proposé.
Il y avait encore, dans le champ des études historiques, des étendues mal connues, presque vierges, en deçà de l'Antiquité classique et au delà de la fin de l'Ancien régime; d'autres humanités (Assyrie, Egypte, Extrême- Orient, etc.) à exhumer, dont les vestiges n'avaient été l'objet que de travaux d'approche pendant la première partie du siècle; l'histoire des temps modernes et contemporains à organiser. D'autre part, il y avait tendance à considérer de plus en plus sous le point de vue historique certaines formes de l'activité humaine qui, longtemps, avaient été surtout l'objet de spéculations, et à substituer ainsi l'histoire de la pensée à la métaphysique, l'histoire de l'art à l'esthétique, l'histoire du droit aux théories juridiques, l'histoire de la langue à la grammaire générale ou philosophique. D'immenses domaines nouveaux s'offraient donc. Mais les domaines déjà exploités étaient-ils épuisés? On ne le croyait pas. On était persuadé au contraire que l'emploi de méthodes perfectionnées révélerait du nouveau partout. La génération qui était jeune il y cinquante ans avait foi, ou plutôt elle avait une confiance raisonnée dans la puissance de la Critique, c'est-à-dire dans la méthode scientifique appliquée à l'étude du passé. Elle avait le sentiment de marcher à la conquête de la vérité avec des instruments délicats et efficaces, meilleurs que ceux dont les générations précédentes avaient disposé. C'est ainsi que l'industrie moderne, ne se contentant pas de mettre en valeur des filons jadis ignorés, reprend par des procédés plus savants l'exploitation des mines appauvries. Quiconque se sait, ou se croit, en possession de réactifs qui permettront d'extraire plus d'or, et un or très pur, de sables déjà relavés jusqu'à paraître inertes, s'installe "au travail avec entrain; tel fut, dans la seconde moitié du xix" siècle, le principe de la résurrection des études.
Ici la question se pose : « Les réactifs dont il s'agit, qui
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faisaient l'orgueil et la joyeuse confiance des fondateurs de la Revue critique et de leurs émules, qui les avait inventés ? » Le grand public a peut être quelque méfiance qu'ils pouvaient bien être d'origine et d'exportation allemandes. Les écrivains à l'ancienne manière qui, chez nous furent blessés jadis dans leurs habitudes et dans leur amourpropre par l'offensive de la nouvelle école, n'ont pas craint, en effet, de le prétendre et parlé parfois de « méthode allemande ». — Délicate comme elle est, cette question ne saurait être esquivée; et il n'y a que des avantages à ne pas la traiter par prétérition.
Il est vrai que la Renaissance historique de la seconde moitié du xix* siècle, phénomène général, ne s'est pas produite qu'en France. Il est vrai qu'elle s'était accusée en Allemagne avant de s'accuser en France. Il est vrai que les procédés philologiques et logiques de la critique ont été, de bonne heure, aiguisés et pratiqués avec soin en Allemagne. Enfin il est vrai que les jeunes gens d'il y a cmquante ans, qui étaient au courant de ce qui s'était déjà fait en Allemagne, avaient, de ce chef, une certaine supériorité (d'information) sur les autres. Mais voilà tout. Il n'est pas vrai que les Allemands aient eu l'initiative de la méthode moderne, ni qu'ils en aient jamais eu le monopole. Qu'est-ce, d'ailleurs, que la méthode critique, qui paraît si redoutable à bien des gens? Ce n'est au fond que le bon sens raffiné par l'expérience, éclairé par des connaissances positives et garanti contre les défaillances par des qualités morales : le sérieux, la conscience, la tournure d'esprit curieuse et combative qui se plaît à prendre les difficultés par les cornes au lieu de les éviter, et à la résolution des problèmes. Les grands « critiques » ajoutent à ces mérites communs, et qui peuvent s'acquérir plus ou moins, une pénétration exquise qui leur fait apercevoir des rapports et des enchaînements là oîi d'autres, pareillement équipés, avaient ou auraient passé sans rien voir; c'est un don de la nature, comme la force poétique de l'artiste ou la force d'invention du mathématicien. Or, quand les jeunes Français de la fin du second Empire constataient la valeur de la méthode que les ignorants d'alors nationalisaient indûment sous le nom de
« méthode allemande », ils en avaient sous les yeux, en France même, des modèles autochtones, rares malheureusement, mais qui n'auraient redouté en leur temps et en leur genre aucune comparaison. Il suffit de citer l'indianiste Burnouf (f 1852), qui avait du génie*, et le médiéviste L. Dehsle qui, quoiqu'il soit mort seulement en 1910, avait déjà donné dès 1860 la mesure de sa prodigieuse capacité de travail et de l'esprit le plus naturellement honnête, vigoureux, simple, juste et précis.
Comme de toutes les choses excellentes, on peut d'ailleurs mésuser ou abuser de la méthode critique, surtout quand on n'est pas né pour la pratiquer; et il serait très surprenant que ce phénomène ne se fût jamais produit en France depuis cinquante ans. Il y a donc eu quelques abus qui, parfois, ont pu prendre la forme d'un reflet de ce qui, dans la très abondante production de l'Allemagne, dont la masse était de nature à influencer, en les accablant, les intelligences un peu débiles, est vraiment « national » et fâcheux : l'arrogance, le pédantisme, l'étalage, l'absence de mesure, de tact et de goût. C'est là la seule parcelle de vérité qui soit au fond des lieux communs courants sur l'envahissement de la « science allemande » dans la science française pendant la période considérée. Scories inévitables, qui disparaissent dans l'ensemble. L'essentiel est que le dernier mouvement de renaissance historique en France fut, au point de vue de ses origines comme dans ses développements, parallèle au mouvement allemand; il n'en dépendit jamais.
I. Voir J. Darmesteter, De la part de la France dans les grandes découvertes de l'orientalisme moderne, dans les lissais Orientaux {iS^}).
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