‹ Un demi-siècle de civilisation françaiseChapitre 30 sur 112 · L'ÉRUDITION · texte numérisé non relu

L'ÉRUDITION

Voici des idées très simples que l'École historique française de la fin du xix" siècle n'avait certes ni inventées ni empruntées, mais dont elle s'est appliquée à tirer les conséquences mieux qu'on ne l'avait fait jusque-là. Le passé n'est connaissable que par les traces qui en subsistent. Ces traces se présentent généralement sous forme de textes. Les textes qui ont été conservés (et il en a péri davantage qu'il n'en a été conservé, perte irréparable) sont d'ordinaire dispersés et plus ou moins corrompus. Pour que ce qui peut être connu du passé le soit, il faut donc, en premier lieu, rechercher et grouper les textes qui sont dispersés, nettoyer ceux qui sont corrompus. De plus, comme un texte n'est utilisable que si la date, la provenance et la signification en sont assurées aussi approximativement que possible, il faut s'appliquer à déterminer la date, la provenance et la signification des textes colligés. De là d'immenses travaux en perspective, que les anciens érudits n'ont, sur bien des points réussi qu'à ébaucher, pour plusieurs raisons : notamment parce que les archives et les bibliothèques, qui contiennent les textes, étaient, en leur temps, difficiles à explorer (de sorte que tous les matériaux nécessaires n'étaient pas à leur portée) ; et parce qu'ils n'avaient pas la conscience très claire des règles de critique, applicables au traitement des textes, que leurs erreurs mêmes ont permis, par la suite, de formuler avec précision. D'où il suit enfin qu'il est nécessaire de faire en sorte que l'exploration des dépôts de documents soit rendue aussi aisée que possible, par des inventaires descriptifs; et que les règles de la critique des textes soient enseignées et répandues.

Conformément à ces vues, les travaux préliminaires sur les textes ont été menés, en France, depuis cinquante ans,

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avec énergie. Les gens du métier savent ce qu'ils doivent aux inventaires de nos dépôts publics, exécutés pendant cette période : Collection des inventaires sommaires des Archives départementales^ communales et hospitalières; Catalogue général des manuscrits des Bibliothèques publiques de France; etc. D'autre part, quantité de textes de tous les âges ont été publiés secundum artem : d'anciens et de très anciens textes, dont l'élaboration critique exige de profondes connaissances spéciales, les plus hautes qualités d'esprit et infiniment d'art; des textes modernes, qui réclament encore, de ceux qui les éditent, plus de soins intelligents qu'on ne pense. Mais quelles éditions tirer de pair, dans cette foule, pour les citer nominativement? Des textes égyptiens de M. Maspero, le Liber pontificalis de M. Louis Duchesne, le Liber censuum de l'Église romaine de M. Paul Fabre, le roman provençal de Flamenca et le poème anglonormand sur Guillaume le Maréchal de M. Paul Meyer, les Documents relatifs au comté de Champagne et de Brie de M. Auguste Longnon, qui est un recueil modèle; le Chartularium Universitatis Parisiensis de MM. Denifle et Châtelain, le monumental Saint-Simon de M. A. de Boislisle? Mieux vaut, au lieu de risquer une énumération qui ne saurait être qu'arbitraire, renvoyer aux vastes Collections, financièrement procurées par l'État, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, de grandes Sociétés savantes et des libraires dignes de ce nom, que la plupart des bons assembleurs ou éditeurs de textes ont alimentées de nos jours : la Collection de Documents inédits sur l'histoire de France; celle de la « Commission de recherche et de publication des documents relatifs à la vie économique de la Révolution »; le Corpus inscriptionum semiticarum et le Recueil des « Chartes et diplômes relatifs à l'histoire de France », de l'Académie des Inscriptions; les publications de la Société de l'histoire de France, de la Société des anciens textes français, de la Société de l'Orient latin, de plusieurs Sociétés d'histoire régionale; « les Grands Écrivains de la France » de la Librairie Hachette; les <i Classiques français du moyen âge » de la Librairie Champion.... Ces petits volumes des «Classiques du moyen

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âge » ofifrent aux gens du monde des spécimens excellents pour se rendre compte de ce que la critique textuelle sait faire, maintenant, dans notre pays : des textes d'une pureté exquise, situés et éclaircis avec sobriété, sans rien de trop. Un très grand nombre de textes, dont les meilleures éditions ont paru ailleurs, ou dont il n'a pas été (et dont il ne sera peut-être jamais) donné d'édition ont fait l'objet de nos jours, en France, comme les précédents, de recherches approfondies quant à leur origine, leur date, leur valeur. L'immense domaine de l'histoire littéraire a été cultivé, ailleurs encore que dans les prolégomènes des éditions savantes. Aussi bien c'est un champ où l'érudition française excelle depuis longtemps. Sans remonter aux premiers « bibliographes » du xvi* siècle ni aux très subtils « critiques 2> du siècle suivant, Richard Simon et Casimir Oudin, on peut rappeler que les Bénédictins entamèrent, sous Louis XIV, la publication de cette grande Histoire littéraire de la France que l'Académie des Inscriptions a continuée (en même temps que le recueil auxiliaire des Notices et Extraits des manuscrits) et qu'elle a menée jusqu'à présent au tome XXXIV (19 15) et aux premières décades du xiv* siècle. Deux des fondateurs de la Revue critique de 1886, qui fondèrent aussi le Romania en 1876, y ont successivement collaboré de nos jours avec éclat : Paul Meyer et Gaston Paris. Le renom de l'érudition française à l'étranger doit beaucoup à ces deux hommes éminents, Hés d'amitié, « dont l'émulation ne fut jamais une rivalité ». Paul Meyer, l'un des « découvreurs » les mieux armés et les plus heureux qu'il y ait eus, est encore parmi nous (191 5). La figure puissante de Gaston Paris, l'ampleur et la hardiesse de son érudition, son immense fécondité, la cour de disciples éblouis qui se formait naturellement autour de lui, évoquent et sont seules à évoquer en ce temps-ci le souvenir des princes de l'humanisme, à la Scaliger, lors de l'autre Renaissance. La postérité scientifique de ces deux hommes, leur fait du reste autant d'honneur que leur œuvre. M. Ant. Thomas, leur continuateur à la Romania et à VHistoire littéraire^ n'a peut-être pas d'égal aujourd'hui pour la précision et l'élégance de ses démons-

trations. M. J. Bédier, élève de G. Paris, s'est montré digne de son maître en le dépassant : dans son livre récent sur les Légetides épiques; recherches sur la formation des chansons de geste, il s'est attaqué à des idées vagues, d'origine romantique, qui flottaient encore à l'horizon des meilleurs représentants de la génération de 1866; et on a l'impression que sa rude escrime, intelligible pour quiconque est en état de suivre des raisonnements serrés, les a pourfendues, dispersées, anéanties : l'interprétation générale des textes « épiques » du moyen âge français en est profondément modifiée. MM. Thomas et Bédier ont exercé à leur tour de l'influence sur leurs puînés, et l'École française promet de rester ainsi au premier rang pour l'histoire littéraire médiévale. Faut-il ajouter que cette place relativement large, accordée, dans une revue si rapide, à l'histoire littéraire médiévale, ne me semble ni déterminée par la circonstance que je connais mieux ce qui s'est fait là que dans les cantons voisins, ni disproportionnée? Les textes orientaux, grecs et latins de l'Antiquité, patrimoine commun de l'Europe, sont un terrain si cultivé depuis si longtemps, dans tous les pays, qu'il ne promettait de nos jours, pour des efforts toujours plus délicats et intenses, que des résultats moindres; il s'y est pourtant produit des découvertes, et il n'y a rien de supérieur, par exemple, comme échantillons du savoir-faire et de la fécondité de la critique moderne, à certaines dissertations de M. Louis Havet. Je n'ignore pas non plus l'œuvre très considérable, et entièrement neuve, qui a été accomplie, surtout depuis la fondation de la « Société d'histoire littéraire de la France » (1893), pour soumettre les textes de la littérature française moderne au même traitement scientifique que ceux de l'ancienne littérature. Tous les textes sont traités de nos jours d'après les mêmes méthodes. Mais ce n'est pas sans une certaine justice que, pour les profanes, qui voient les choses de loin et en gros, le nom de Gaston Paris continue à dominer cet ensemble d'études.

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