‹ Un demi-siècle de civilisation françaiseChapitre 31 sur 112 · L'HISTOIRE PROPREMENT DITE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE PROPREMENT DITE

Tous les textes. Des textes purs. Attachées à chacun, des expHcations qui en indiquent la valeur, de façon que Ton ne soit pas exposé, par exemple, à prendre pour des données sérieuses les allégations d'un auteur qui en a pillé un autre, ou qui n'a rien pu savoir de ce qu'il affirme, ou qui a voulu tromper, ou qui s'est trompé. La plupart des publications historiques de notre temps sont destinées à satisfaire ces desiderata. Pourrait-on s'en contenter? Il y a des personnes qui, pour avoir l'impression de la vie à la cour de Louis XIV, aiment mieux lire les Mémoires de Saint- Simon (avec les notes de M. de Boislisle) que n'importe quel « tableau » composé par un moderne sur ce sujet. Mais cette manière de voir ne tiendrait pas à la réflexion si on r érigeait en thèse.

Il ne s'agit pas seulement d'avoir du passé cette impression que des reflets unilatéraux, mais directs, sans interposition de l'écran qu'est l'esprit d'un historien moderne, procurent peut-être, en eff^et, au plus haut degré; il s'agit de connaître. Or, pour s'assurer de la moindre circonstance, il faut confronter minutieusement des indices recueillis de toutes parts; et la simple lecture des textes ne permet pas d'établir des liaisons entre les phénomènes ni de discerner les procès de développement. Des opérations sont nécessaires pour passer, des textes, à l'exposé de ce que l'on peut savoir, et comprendre, du passé. La théorie de ces opérations, des précautions à garder et des écueils à éviter en s'y livrant, est aujourd'hui bien connue. Mais la pratique correcte n'en est nullement instinctive, ou plutôt elle ne l'est, en tous pays, que chez quelques individus exceptionnellement doués; la plupart des travailleurs ont besoin qu'on la leur montre. En ces matières, le commun des hommes, s'il n'est guidé d'abord, contenu et surveillé, tra-

vaille mal, ce qui est souvent plus fâcheux que de ne pas travailler du tout. Bref, pas de fortes études historiques sans organisation.

L'organisation avait manqué, en France, jusqu'à la fin du second Empire. On ne relève guère, pendant la période précédente, que deux créations heureuses : celle, sous la Restauration, de l'École des Chartes, qui avait formé, dès avant 1866, beaucoup d'hommes capables de bien faire, surtout dans le domaine de l'histoire nationale du moyen âge (voir la Bibliothèque de V Ecole des Chartes, qui est, depuis 1839, l'organe de la Société de ses anciens élèves); et celle de l'École française d'Athènes (1846), qui fut, dès l'origine, moins une école qu'un institut, mais où des jeunes gens distingués avaient été mis, dans les meilleures conditions, en contact avec les monuments. Le mouvement de la fin du second Empire fut signalé tout de suite par un vif enthousiasme didactique. De cette période datent V Ecole pratique des Hautes Etudes (1868), école d'érudition historique et philologique, dont les élèves, venus des autres foyers d'enseignement, devaient « travailler ensemble, sans avoir d'autre but que de se perfectionner dans l'usage des méthodes »; et l'École française de Rome, symétrique à celle d'Athènes. La Bibliothèque de l'Ecole des Hautes Études et la Bibliothèque des Ecoles de Rome et d' Athènes ^^oni là pour attester ce qui est sorti de ces initiatives. Vint enfin, après 1880, la réforme des Universités et l'introduction, dans ces corporations renouvelées, des tendances scientifiques qui avaient été d'abord particulières à l'École des Hautes Études. Un maître, M. Ernest Lavisse, eut un grand rôle dans ces derniers événements par la chaleur de sa conviction, qui s'imposa aux pouvoirs publics, et par l'ascendant de son caractère sur la jeunesse, qui l'aimait. On lui doit la Sorbonne nouvelle, et les Universités provinciales sont aujourd'hui peuplées de ses élèves. Des Universités nouvelles qu'il a vu naître et prospérer sont sortis depuis trente ans beaucoup d'hommes bien préparés pour les études historiques, surtout pour les études d'histoire moderne et contemporaine, auparavant plus négligées que les autres, et, par cela même, plus tentantes et plus rémunératrices : la

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collection des thèses de doctorat présentées à la Sorbonne, dont le nombre et le niveau n'ont cessé de s'élever pendant longtemps, en fait foi. — En résumé, les Écoles, les Instituts à l'étranger (non seulement à Athènes et à Rome, mais au Caire et ailleurs) et les Universités nouvelles ont, pendant la période considérée, assuré pour la première fois en France, où n'avaient jamais fait défaut les autodidactes de talent (la race d'ailleurs n'en a pas disparu) le recrutement régulier des spécialistes compétents. C'est un grand point, s'agissant d'une science où la concurrence internationale est très vive et où ni la besogne ni les besognes ne manquent.

Il ne faut pas omettre ici, en passant, qu'une littérature de Manuels est sortie de ces enseignements préparatoires, qui les font connaître au dehors et qui, s'adressant par la presse à un cercle plus vaste, en ont multiplié les bienfaits. Tels sont les Manuels classiques de méthode générale (Langlois et Seignobos), d'Épigraphie grecque (S. Reinach), d'Épigraphie latine (Cagnat), de Paléographie du moyen âge occidental (Prou), de Diplomatique (Giry), d'Archéologie nationale (Brutails), etc.

C'est par milliers qu'ont été produites, sous ces influences, les « monographies », c'est-à-dire les écrits où l'on s'est attaché à établir la vérité sur des sujets particuliers, en résolvant les problèmes posés par les textes ou les monuments qui les concernent. Après la Revue des questions historiques (1867) et la Revue historique (1876), d'un caractère général, dont l'apparition avait déjà été symptomatique, quantité de Revues spéciales, à cadre de plus en plus restreint {Revue du XVP siècle. Revue du XVIIP siècle, trois revues rivales pour l'histoire de la Révolution française, deux pour celle de l'Empire napoléonien, etc.) ont vu le jour et accueilli des travaux de plus en plus minutieux. La plaisanterie de Secrétan, qui disait : « Il y aurait une dissertation à faire sur tel sujet; au reste, je ne doute pas qu'elle existe déjà », tend à devenir simplement l'expression d'un fait. Il serait très utile d'avoir, de tous ces écrits, des listes méthodiquement disposées, comme on en a, par exemple, pour les travaux sur les sources de l'histoire de

France (L^ Sources de V histoire de France, par A. Molinier et ses collaborateurs), ou pour le moyen âge en général {Bio-bibliographie et Topo-bibliographie du moyen âge, par U. Chevalier), ou pour l'histoire moderne et contemporaine de la France (P. Caron, Bibliographie de travaux publiés de 1866 à iSgj sur l'histoire de France depuis 1789). Encore faudrait-il que ces instruments de recherche, pour servir en même temps d'inventaires de la production, fussent assez souvent tenus à jour; l'utilité, à cet égard, delà Bibliographie de l'histoire de France de G. Monod diminue sans cesse, parce qu'il n'en a pas été donné d'édition nouvelle depuis la première, parue en 1888.

Ce qui caractérise, de la manière la plus générale, les « monographies », dont les cadres sont d'ailleurs d'étendue et de forme si diverses, c'est que le but étant toujours d'établir la vérité et de faire connaître tout ce qu'il est possible de savoir sur un point, il y est non seulement permis, mais recommandé, de tout dire, sauf ce qui ne sert pas à la démonstration : rien n'est à sacrifier de ce qui est renseignements, discussions, preuves; rien n'est pour l'agrément. De là vient que très peu de monographies trouvent un public en dehors des professionnels qui s'en servent pour en faire d'autres (car la vérité fuyante n'est atteinte d'ordinaire que par une série de retouches et d'approximations successives); presque tous les érudits n'écrivent que pour leurs confrères. Et lorsqu'un grand « historien », comme Fustel de Coulanges, condescend à composer des monographies, pour montrer à ses contradicteurs qu'il peut lutter avec eux sur leur terrain, il renonce, par là, bon gré mal gré, au vaste auditoire qu'il avait l'habitude de réunir.

Il faut pourtant que l'industrie des érudits se traduise finalement par des conclusions positives, assimilables pour le public cultivé; sinon, ce ne serait qu'un jeu d'esprit. Le grand public ne considère point comme des historiens les éditeurs de textes, et à peine les auteurs de dissertations sur des problèmes d'histoire. En tout cas il les ignore. Il ne connaît que les « historiens » proprement dits, qu'il se représente volontiers comme des savants (cela va de soi),

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mais aussi comme des artistes qui dessinent à son usage de grandes fresques d'ensemble.

Les conditions du métier d' « historien » ont beaucoup changé depuis cinquante ans. — Un poète, comme Michelet, et un philosophe, comme Taine, n'ont pas hésité à croire jadis qu'il était possible d'écrire 1' € Histoire romaine », ou r ^ Histoire de France » ou l'Histoire de l'Ancien régime, de la Révolution et des Origines de la France contemporaine, alors que la plupart des textes essentiels étaient encore bruts ou inaccessibles, et que très peu des questions préalables avaient été, je ne dis pas résolues, mais posées. Ces grands artistes suppléèrent à ce qui manquait par des prélèvements d'échantillons, nécessairement hasardeux, des généralisations audacieuses, des raccourcis énergiques ; et la magnificence de leur langage fit tout passer. Mais des œuvres comme les leurs ne sont guère concevables de nos jours où le terrain, presque entièrement coupé et recoupé de sillons, ne laisse plus, comme lorsqu'il était presque libre, de champ à la fantaisie. Le terrain était à peu près désert; il est peuplé, maintenant, de spécialistes, et l'essor des théories et des conclusions rapides serait aujourd'hui arrêté net par des flèches lancées de tous les buissons.

L'illustre Fustel de Coulanges a fait personnellement l'expérience de ces modifications. Il publia d'abord, en 1863, une large synthèse sommaire, la Cité Antique, d'une très belle tenue, qui fonda sa réputation. Et comme il avait donné une théorie de l'évolution générale des institutions du monde antique, il voulue ensuite exposer, de la même manière, celle des institutions de l'ancienne France. Mais le tome premier de ce dernier ouvrage (1874) lui attira, de la part des spécialistes, déjà nombreux, une telle grêle de contradictions que, étant le plus sincère, le plus consciencieux et le plus honnête homme du monde, il s'interrompit pour y répondre; même, pour y mieux répondre, il se crut obligé de reprendre en sous-oeuvre et de développer en plusieurs volumes, munis d'un appareil critique complet, la matière de son livre initial {V Alleu et le domaine rural, le Bénéfice et le patronat, la Monarchie franque, etc.). Quand il est

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mort prématurément, il avait renoncé aux synthèses rapides, dévié de sa ligne primitive, et, sans rien perdre de la hauteur de sa pensée ni même du caractère synthétique de ses vues, revêtu le harnais de l'érudit, qui écarte les profanes.

Il est resté très légitime, toutefois, et très nécessaire, que des « historiens » s'appliquent à mettre au point, à coordonner et à fondre les conclusions qui sont le bénéfice net des travaux et des controverses de l'érudition. Résumés qui présentent, comme on dit, « l'état de la science », avec des références précises aux endroits où sont les preuves. Résumés qui n'ont pas, comme les écrits des historiensartistes de l'âge antérieur, la prétention d'être ne varietur (quelles qu'eussent été les découvertes faites dans l'intervalle d'une édition à l'autre de ses Histoires, Michelet n'y changeait rien), mais qui sont essentiellement provisoires et destinés à être tenus au courant ou remplacés promptement. La multiplication des ouvrages de ce genre a coïncidé de nos jours avec la disparition dès grandes synthèses personnelles à vue de pays, que l'analyse n'avait pas suffisamment précédées.

L'histoire universelle a été presque tout entière récrite, en France, depuis un demi-siècle, suivant cette conception. En plusieurs cas, on a jugé bon de recourir, pour exposer avec ampleur l'état de la science dans un vaste domaine, à des spécialistes associés dont chacun n'a été chargé de traiter que ce qu'il connaît directement à fond, comme cela se pratique d'habitude dans les Traités modernes de Sciences naturelles, de Médecine, etc. Telles sont l'Histoire de France en i8 volumes, publiée sous la direction de M. Ernest Lavisse; V Histoire de la Langue et de la Littérature françaises des origines à 1900, en 8 volumes, publiée sous la direction de M. L. Petit de Jullcville; Y Histoire de l'Art depuis les premiers temps chrétiens jusqu'à nos jours, commencée sous la direction de M. André Michel. Mais bien d'autres grandes esquisses analogues ont été entreprises par une ou deux mains seulement : Histoire de l'Art dans V Antiquité, par MM. Perrot et Chipiez; Histoire de la littérature grecque, par MM. A. et M. Croiset; Manuel des institutions romaines, par M. A. Bouché-Leclercq ;

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Manuel de Droit romain, par M. P. -F. Girard; Histoire ancienne de l'Eglise, par M. L. Duchesne ; Histoire de la Gaule, par M. G. Jullian; Histoire des institutions politiques et administratives de la France, par M. P. Viollet; Histoire politique de l'Europe cœitemporaine, par M. Gh. Seignobos ; Orpheus. Histoire générale des religions, par M. S. Reinach; etc. — Ges ouvrages, comparés aux faibles essais qui tenaient lieu d'une partie d'entre eux avant 1870, font mesurer le chemin parcouru.

Le caractère commun de tous ces livres généraux, où aboutit pour ainsi dire le mouvement historique qui évolua en France entre les deux guerres franco-allemandes, est l'identité du but. Mais quelle variété dans les procédés d'exécution! Tous ont encore ce caractère commun de se recommander par la clarté, qui fut toujours une qualité française, par la précision qui l'est devenue, et par la simplicité qui l'est redevenue depuis que le style historique a été purgé de ses traditions romantiques, de la soi-disant « couleur locale », des abstractions personnifiées, de la noblesse artificielle, du goût munichois. Mais quelle diversité de talents! G'est qu'en efiet les ouvrages de ce genre ne comportent pas, comme les travaux et les dissertations des érudits, que des mérites scientifiques et presque impersonnels. Ici l'on ne peut tout dire : il faut choisir, répartir les clartés et les ombres ; et on est bien obligé d'ordonner les faits conformément à la philosophie qu'on a, et à son tempe rament; bref, l'art intentent. Parmi les historiens qui, en France, s'adressèrent au grand public intelligent en même temps qu'aux savants, il y a eu sans contredit, depuis cinquante ans, beaucoup plus d'artistes éminents qu'ailleurs. Le plus grand de tous est Renan, qui fut d'abord et reste le type de 1' « historien » par excellence. Son histoire générale des deux premiers siècles de l'ère chrétienne, qu'il a intitulée Histoire des origines du Christianisme, et son Histoire du peuple d'Israël (1887) ont offert, en leur temps, au monde l'image la plus scientifiquement fidèle de ces anciens âges, sublimée par son passage à travers l'esprit le plus lumineux et le plus harmonieux qui fut jamais.

Un pieux sorboniste du xvii* siècle, qui n'honorait pas que les saints canonisés (parce qu'il pensait que les saints dont les vertus furent le plus discrètes ne sont peut-être pas ceux qui ont eu le plus de chances de recevoir ici-bas cet honneur) avait dédié dans son oratoire un autel « aux saints inconnus ». Il y a, de nos jours, beaucoup de « saints inconnus » parmi les érudits et même parmi les historiens : beaucoup d'hommes modestes, très laborieux, qui ont acquis, par la pratique constante de méthodes difficiles, une singulière acuité critique; il serait facile d'en nommer dont les travaux, condamnés à l'obscurité par leur nature même, sont, en leur genre, de purs chefs-d'œuvre. Gomme il est impossible de les nommer tous, on n'en nommera aucun; mais qui a vécu parmi eux sait qu'ils comptent au nombre des forces de la nation, et de ceux qui sont le sel de la terre.

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