‹ Un demi-siècle de civilisation françaiseChapitre 32 sur 112 · ROBERT DE LA SIZERANNE · texte numérisé non relu

ROBERT DE LA SIZERANNE

Si l'Art n'a pas de patrie quant à sa diffusion et à son bienfait, il en a une quant à sa source, et cette patrie, depuis un siècle, c'est la France. Non que les autres pays et notamment la Grande-Bretagne, n'aient produit, çà et là, depuis un siècle, de très bons artistes. Mais ce fut toujours à titre exceptionnel et dans une ou deux branches seulement des arts plastiques et parfois dans un genre ou deux de ces branches. La France paraît bien être le seul pays, dans les temps modernes, qui ait reproduit, dans une faible mesure, le miracle de la Renaissance italienne, c'est-à-dire de ce temps et de ce peuple où tous les arts plastiques, à la fois, s'épanouissaient en chefs-d'œuvre, vers où les regards du monde entier se portaient avidement pour se rassasier de beauté. Nos désastres de 1870 n'y ont rien changé. La sève ardente de la race n'a été ni arrêtée, ni détournée par les préoccupations utilitaires. Les maîtres d'alors, quoique atteints en plein cœur par le deuil de la patrie, n'ont pas été moins attentifs à leur tâche, ni moins absorbés par leur idéal.

Quand la génération qui avait donné tout son effort avant 1870, les Millet, les Ricard, les Carpeaux, les Corot, les Barye, les Courbet, les Cabanel, les Chintreuil, les Chaplin, les Fromentin, les Daubigny, les Dupré, les Diaz,

fut passée ou déclinante, une autre apparut, dont l'œil ne fût pas moins vif, ni la main moins sûre. De ceux-là, beaucoup ont disparu, déjà, mais non sans avoir laissé au monde un legs de beauté. Et parmi les artistes mêmes qui, aujourd'hui, ont troqué le pinceau ou l'ébauchoir, contre, le fusil du fantassin ou la pelle du pionnier, on en pourrait citer plusieurs qui doteront l'humanité d'une vision nouvelle, si quelque morceau de fonte ou d'acier ne vient pas écraser le frêle organisme où les chefs-d'œuvre mûrissent.

De cela, tout le monde convient. A la veille de la présente guerre, les ateliers parisiens regorgeaient d'étrangers. Jamais on n'était venu, de tant de côtés, allumer tant de flambeaux à ce foyer d'idées et de révolutions qu'est Paris. Un seul chiffre suffit à montrer quelle était son hospitalité : si l'on feuillette le livret du Salon de la Société nationale (Salon de l'avenue d'Antin) on s'aperçoit qu'un tiers des exposants est étranger. Il ne serait pas possible de citer, depuis les beaux jours de la Renaissance italienne, un pays où cette hégémonie artistique ait été aussi complète et aussi avérée.

Aussi, n'est-ce pas à le démontrer que tend cette étude, mais à en chercher les raisons. Je voudrais marquer ici, brièvement, à quoi tient le prestige de l'Art français, dans la période qui s'étend entre les deux guerres qu'a subies la France, la guerre de 1870 et celle de 1914-1916; c'est-à-dire quel a été son apport à l'art de l'humanité tout entière, au triple point de vue des progrès techniques, des sujets nouveaux ou renouvelés et des sentiments exprimés par nos artistes, durant ces quarante ou cinquante ans.

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