LES SUJETS ET LES SENTIMENTS
Il y a des sujets nouveaux et il y a des sujets ou des genres renouvelés. Parmi ceux-ci, le premier, après 1870, fut la peinture de batailles. Deux combattants d'alors, de Neuville et Détaille, frappés de voir combien la vraie guerre, dans les champs, dans la boue, dans les décombres, parmi les intempéries de l'hiver et les fumées du canon, avec ses loques et ses blessures, ressemblait peu aux « tableaux d'histoire », entreprirent de restituer le véritable combat moderne. Ils firent ce qu'ils avaient vu, comme ils l'avaient vu, sans « beau mensonge ». De là, les toiles
l'art. 143
fameuses Champigny, le Cimetière de Saint-Privat, \di Surprise au Petit Jour^ le Bourget^ les Dernières Cartouches^ toute une série d'actions vivantes, palpitantes, aiguës. L'impression qu'elles nous donnent tient à deux choses que les anciens peintres militaires avaient négligées : l'ambiance de la nature, c'est-à-dire une place beaucoup plus importante donnée au paysage, et l'ordre dispersé des figures. Cela, joint à un naturel parfait des attitudes et à un sens très vif du mouvement, assurait à ces restitutions un degré de « crédibilité » tout nouveau. De Neuville et Détaille créèrent ainsi un genre d'une vitalité telle, qu'aujourd'hui encore, si l'on veut donner une idée vraie de la guerre actuelle, il semble qu'on ne fasse que ramasser leurs pinceaux.
Ce caractère de « crédibilité » passa bientôt, par une sorte d'endosmose, de la peinture militaire à la peinture d'histoire et la renouvela entièrement. Déjà, Gérôme avait fait quelques pas dans cette voie et son Pollice verso est resté célèbre. Mais d'ordinaire, dans le tableau d'histoire, on admirait l'ordonnance, les expressions des figures, la vigueur des attitudes ou leur balancement, mais pas un instant on n'avait l'illusion que ce fût ainsi que les choses s'étaient passées. On l'eut, jusqu'à un certain point, lorsque parurent les scènes du Moyen Age de Jean-Paul Laurens, V Interdit, la Vengeance d'Urbain VI et même sa décoration murale du Panthéon, son chef-d'œuvre : la Mort de Sainte Geneviève. On eut encore cette illusion devant les récits mérovingiens de Luminais, et plus tard devant les petites restitutions archéologiques de Rochegrosse, le Combat de Cailles, les Huns dans une villa romaine. On l'eut, enfin, devant les scènes de la Révolution de Flameng et ses fort belles décorations de la Sorbonne, comme Abélard, les guerres de la Vendée de Le Blant, celles du Moyen Age de Tattegrain et les fêtes de Weerts. Et l'on fut charmé d'entrer ainsi, semblait-il, dans l'intimité du passé, de revivre, un instant, avec des hommes et des mœurs disparus.
Ce goût fut si fort qu'on remonta plus haut que l'histoire : on aborda la préhistoire, à la fois en peinture et en sculpture. La Fuite de Caïn et la Chasse à l'ours de Cormon apparurent comme un monde nouveau entrevu par delà
l'antiquité la plus reculée. Frémiet sculpta les hommes de l'âge de pierre, dans leurs rudes combats pour la vie future de l'humanité : les découvertes paléontologiques récentes, toute une philosophie nouvelle basée sur des origines de l'anthropopithèque ou l'homosimien, aiguisaient ces curiosités. Mais elles n'auraient pas suffi à renouveler le genre sans la puissance Imaginative et picturale de ces deux maîtres J.-P. Laurens et Cormon. En fait, ils obtinrent cette « crédibilité » grâce à deux choses : le parfait naturel des attitudes, en se rapprochant le plus possible des gestes de l'homme simple, fruste, un peu lourd, et l'importance très grande donnée à la Nature qui, elle, ne change pas et enveloppe, d'un décor toujours semblable de bois, de terres, d'eaux et de nuages, les actions d'un combattant de l'âge de pierre et celle d'un « poilu » de 191 5. La trace de leur influence est sensible, maintenant, dans les Écoles étrangères.
Ce désir de vérité passa aussi, dans la peinture religieuse, du moins dans ce qui en restait et renouvela, jusqu'à un certain point, un genre bien précaire. En juxtaposant hardiment des figures réelles d'une saisissante vérité contemporaine, dans un décor rigoureusement exact, à des figures de rêve, diaphanes ou symboUques, des anges, des saints du Paradis, Bastien-Lepage, Duez, Olivier Merson, Chartran, Lerolle obtinrent des effets nouveaux. Ce fut un événement que l'apparition des Voix de Jeanne d'Arc à Domrémy, de Bastien-Lepage, le Saint Cuthbert et le Miracle des Roses de saint François d'Assise, de Duez, la Vision et le Saint Isidore d'Olivier Merson, la Vision de Saint François d'Assise de Chartran, enfin la meilleure œuvre de ce genre, V Adoration des Bergers de Lerolle, où rien n'est surnaturel que le recueillement des paysans et le flot de lumière éclairant la Vierge, copié d'après nature, sous une meule de Villepreux. L'énorme succès des gouaches de James Tissot, la Vie de N.-S. Jésus- Christ, tient à cet appétit de vérité. Le réalisme le plus cru appliqué aux figures du Christ, produisit deux figures fortes et singulières : le Christ de Bonnat, qui fit scandale, et\e Martyre de Jésus de Nazareth, d'Aimé Morot. Un même goût de vérité inspira la Vierge, pour la première fois, orientale.