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L'ASSEMBLÉE NATIONALE DE 1871 ET LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE

Ainsi, en ce qui concerne la période de la vie française qui nous occupe, n'aurait-on pas beaucoup surpris la plupart des parlementaires qui y jouèrent un rôle si on leur avait dit que leur effort pour la République, pour la constitution d'une société de paix et de travail et leur sage doctrine d'une politique « expérimentale » venaient directement du Positivisme d'Auguste Comte — dont presque aucun d'eux ne connaissait même le nom? Tout au plus n'ignoraient-ils pas que les idées de leur programme leur arrivaient, à travers l'enthousiasme généreux de 1848, des Cahiers Généraux de 1789 et du travail des Assemblées révolutionnaires. Mais, sauf que leur mémoire avait retenu quelques noms de philosophes précurseurs mêlés au souvenir des grands ancêtres, ils ne savaient pas beaucoup mieux d'où flamboyait l'Évangile nouveau.

Ignorance sans dommage, dira-t-on, puisqu'elle n'empêche pas les hommes politiques d'agir. Évidemment. Du moins justifie-t-elle notre assertion que l'étude de l'éloquence parlementaire d'une époque, loin de constituer une rapide histoire des idées de cette époque, peut tout au plus être une esquisse des chocs d'idées qui la caractérisent.

Et, à cet égard, rien de plus saisissant que la période de 1871 jusqu'à nos jours. Au lendemain d'une guerre malheureuse à laquelle la France avait été insidieusement entraînée et qui la laissait pantelante, déchirée, les Français de tous les partis ne pensent qu'à la reconstitution des forces nationales.

Mais, d'accord sur le but, ils ne le sont pas sur les moyens.

Les uns pensent qu'on ne pourra relever les ruines qu'en restaurant les pures traditions de la France monarchique, de la France d'avant 1789. Et ils revendiquent le trône, reconstitué dans cet esprit, pour le dernier descendant des

rois légitimes, le Comte de Chambord, qui brandit avec dignité et franchise le drapeau blanc d'Henri IV.

D'autres estiment que, malgré toute la fidélité aux principes, on ne peut tout de même nier la Révolution, effacer son empreinte et son œuvre, méconnaître la gloire du drapeau tricolore, les espérances, les fiertés, les douleurs dont la nation frissonna sous ses plis, et, se rappelant les heureuses années de la Monarchie de Juillet qui, tout en sachant éviter la catastrophe et les risques d'une guerre européenne, nous avait donné l'Algérie, ils souhaitent le règne du Comte de Paris, petit-fils du roi Louis-Philippe, le représentant de la branche cadette des Bourbons.

A côté d'eux, les bonapartistes — un peu abasourdis au début par le brusque écroulement du régime impérial qui naguère leur semblait si fort, et inquiets d'une impopularité résultant de désastres dont l'Empire supporte tout le poids — n'ont pas tardé à se ressaisir, à battre le rappel de leurs forces, à recenser leurs troupes encore éparses dans les emplois publics et, malgré les anathèmes et les déchéances dont leurs adversaires de droite et de gauche les ont accablés, se réorganisent souterrainement, pour la reprise du pouvoir où, avant les désastres de la guerre, deux plébiscites les avaient affermis.

Enfin, les démocrates, restés inconsolables d'avoir vu la République de 1848 tristement disparaître après un si court rayonnement de jeunesse et d'espérance, souhaitaient reprendre le beau rêve interrompu. Ayant, par la voix de leurs chefs les plus qualifiés, combattu la politique étrangère de l'Empire et tout tenté pour éviter la guerre franco-allemande à laquelle ils savaient la France non préparée, ils ambitionnaient de reconstituer, sous le drapeau de la République, nos forces militaires et nationales. Mais si, aux yeux du peuple, ils avaient le prestige d'avoir, au lendemain de Sedan, improvisé une défense nationale grâce à laquelle l'Honneur du pays restait sauf, une partie de l'opinion s'alarmait de la Commune, qui, ensanglantant les premières heures de la troisième République, comme les journées de juin avaient marqué la fin des grands espoirs de la République de 1848, permettait aux adversaires du régime

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d'affirmer que le désordre et la révolution en étaient l'aboutissement inévitable.

Surtout, au-dessus de toutes ces luttes des partis pour établir le nouveau gouvernement de la France, la bataille était engagée entre les idées d'avant la Révolution et l'esprit moderne, entre la foi religieuse et la pensée indépendante de tout dogme. Si les efforts du siècle pour la liberté politique et sociale, si la philosophie positiviste et le réalisme littéraire avaient eu pour résultat d'éteindre ou de diminuer la foi en bien des consciences, les deuils et les douleurs de la guerre avaient ravivé dans beaucoup d'âmes le besoin des consolations que peuvent donner la prière, la croyance en l'au-delà, la certitude de l'immortalité de l'âme. Jamais ne fut plus saisissant le conflit entre le passé et l'avenir. De même que l'espoir démocratique se fortifiait de libre pensée, la crainte des passions égalitaires et le souci de conservation sociale s'accompagnaient d'une recrudescence de ferveur religieuse et mystique.

Cet antagonisme d'idées, que les malheurs de la Patrie venaient de préciser et de rendre plus âpre, s'était avivé, au cours du siècle, de mille controverses philosophiques, sociales, littéraires. Il n'avait cessé d'animer la politique de notre pays. Mais au lendemain même de la guerre de 1870-71, il est plus que jamais au fond de tous les débats, même de ceux qui lui paraissent le plus étrangers, et c'est aux lueurs de cette longue bataille que s'éclaire le talent des orateurs des divers partis comme de ceux qui, tout d'abord et de très bonne foi, n'ont d'autre parti que celui

de la France.

Ainsi, M. Thiers, ancien ministre de Louis- Philippe et serviteur de la Monarchie constitutionnelle, a plutôt des préventions contre la République. Mais il constate, comme le général Chanzy devait le faire plus tard au nom du Centre Gauche dans un manifeste retentissant, que, au début de l'Assemblée Nationale à Bordeaux, puis à Versailles, à l'heure où, en plein désarroi, dans tout l'accablement du désastre, il n'y avait que des risques à courir, les

trois partis monarchistes s'étaient trouvés d'accord pour laisser à la République la charge des responsabilités à prendre. Comme ils sont d'ailleurs trois à se disputer un trône que, seules, ces compétitions trop nombreuses empêchent de restaurer, il se résigne, en son bon sens avisé, au régime républicain que, du reste, le pays, très vite revenu de ses craintes et de ses préventions, presque à chaque élection partielle, réclame.

A M. Thiers, la République paraît, à cet égard du moins, une simplification. Se méfiant de ses excès, qu'il a réprimés avec énergie, il déclare qu'elle doit être conservatrice et il combat les radicaux dont il redoute la fougue impérieuse. Sage et ordonnée, nous épargnant les rivalités affaiblissantes, la République lui semble l'instrument commode, accepté de tous et ralliant toutes les bonnes volontés, pour reconstituer nos finances, relever nos ruines, réorganiser notre armée, donner un nouvel essor à notre industrie et à notre commerce, faire reprendre à la France sa place dans le monde.

Telle est la tâche qu'il s'est assignée. Et le voici debout pour l'accomplir. Sa tête dépassant tout juste le plateau de la tribune, le col engoncé dans une trop ample redingote, ce petit vieillard au toupet d'argent, ce septuagénaire plein de force et de flamme, lutte sans répit contre une majorité hostile qui a les mêmes préoccupations nationales, mais aussi des arrière-pensées et des méfiances politiques. Il la domine par son talent, son savoir, son habileté, par le prestige des services rendus et par sa dignité ombrageuse. Il parle avec une pétulance qui égale sa maîtrise de lui-même. Sur une interruption qui le choque, il redresse son blanc toupet et, dans le cercle d'or de ses lunettes qu'il rajuste d'un geste familier, son regard aigu brille. Sa parole ardente et pressée est d'une incomparable lucidité. Quelle logique et quelle force d'argumentation!

Il a réponse à tout. Sa verve, surexcitée par les taquineries, a parfois des trouvailles qui ne sont pas toutes des improvisations. Et, sur une attaque particulièrement injuste, il riposte par des mots d'une éloquente et sévère dignité. Il se fâche, se révolte, menace de partir. Mais si une ou deux

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fois on s'alarme de ce jeu, on ne tarde pas à s'apercevoir que M. Thiers est trop passionnément attaché à son œuvre réparatrice pour la laisser à mi-route.

Maintenant que les grands emprunts pour la rançon et la réfection de la France ont réussi, il ne s'en ira, à moins d'y être contraint, qu'après le vote de la loi organisant la forte armée nouvelle nécessaire à notre sauvegarde et qu'après la libération du territoire. Et l'on abuse de cette sécurité — car qui mettre à sa place ? — pour lui rendre sa tâche plus difficile.

C'est au prix d'incessantes batailles parlementaires qu'il peut poursuivre son effort de reconstruction. Il a d'ailleurs autant de courage que de sagesse. Et tandis que, persuasif, soutenu par son amour de la France, il presse l'assemblée de voter la loi militaire, il garde pour lui seul le secret des angoissantes menaces que l'Allemagne lui fait parvenir afin d'empêcher la trop rapide reconstitution de nos forces militaires qui l'inquiète. Mais, résolu, il ne se laisse pas détourner de son devoir. Jamais son éloquence ne fut plus puissamment et clairement démonstrative.

La majorité monarchiste ne peut que le suivre quand il rétablit la puissance française, mais elle prend ombrage du prestige personnel qu'il en acquiert et qu'il peut mettre au service d'autres causes. Elle redoute si fort la parole ardente et limpide de M. Thiers, son action invincible, qu'elle finit par avouer ses craintes et prendre des précautions pour que sa voix ne puisse plus retentir à l'Assemblée qu'avec son autorisation. Jamais la maîtrise d'un orateur reçut-elle plus déférent hommage de la part de ses adversaires?

Avant d'être ainsi condamné au silence, à quels adversaires habiles, éloquents, redoutables, le Chef du Pouvoir exécutif s'était incessamment heurté! Car, l'Assemblée Nationale était riche en hommes de talent. Tous les partis comptaient de grands orateurs. Toutes les doctrines étaient soutenues avec éclat. Dans ce sursaut de la vie nationale, où la France meurtrie tendait toutes ses forces pour essayer de renaître, le pays avait donné toutes ses réserves, et quantité d'hommes qui, à d'autres époques, seraient restés à leurs études, à leurs travaux, à leurs grandes affaires, [en

avaient été arrachés par le désir d'aider au relèvement de la Patrie. Et, au-dessus des luttes de factions, que justifiait, au cœur de tous ces êtres si différents, une foi ardente en la bienfaisance de leurs doctrines respectives, planait un grand amour de la France.

Aux premiers mois surtout du régime nouveau, M. Thiers incarnait moins la République, à l'endroit de laquelle il gardait certaines méfiances, que la sage et sincère adaptation d'un pays désemparé à un gouvernement provisoire qui, ajournant les difficultés politiques et laissant intactes les espérances de chaque parti, avait pour tâche immédiate de restaurer notre armée, nos finances, de faire reprendre leur essor à l'industrie et au commerce.

Mais il était trop fin pour ne pas s'apercevoir que, à mesure que la République accomplissait cette œuvre de réparation, elle conquérait chaque jour un peu plus la confiance et la gratitude du pays. Et ses adversaires, soucieux de maintenir leurs chances dynastiques, étaient bien trop vigilants pour ne pas remarquer cette rapide adaptation et l'aisance avec laquelle, déplus en plus, M, Thiers s'en accommodait. De là leurs éloquentes et perpétuelles tracasseries.

Si le vieillard illustre que la nécessité maintenait au pouvoir après l'y avoir porté, ne représentait vraiment que la France en deuil tendant toutes ses forces pour se reconstituer, et non pas — du moins au début — l'une des doctrines politiques, philosophiques, sociales aux prises, ses adversaires en étaient les champions qualifiés.

Lorsque M. Rouher, ancien Ministre d'État de l'Empire, montait à la tribune, après un long silence d'accablement et de stupeur, pour répondre à M. Thiers, c'était le régime impérial et plébiscitaire qui, tout entier, s'exprimait par la solennité redondante de sa parole, par sa prestance autoritaire, par l'emphase de son geste. Mais, hélas pour son succès, il n'avait plus derrière lui la brillante organisation de l'Empire. Son éloquence sonnait creux et ne portait plus. Un an plus tôt, elle intimidait toutes velléités d'attaque et

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commandait les applaudissements. Sa maîtrise était surtout faite de la force apparente sur laquelle elle s'appuyait. Mais les désastres et l'impopularité du régime défunt avaient rompu le charme. Cette parole, ne retrouvant plus l'atmosphère favorable où elle avait eu si longtemps l'habitude de retentir, était moins sûre d'elle. Et une impression de fatigue physique rendait plus sensible cette sorte de dégonflement d'un talent majestueux. Les déboires avaient comme ratatiné et diminué l'être physique de l'ancien Ministre d'État. Sa carrure était moins superbe et la plénitude de son visage rasé s'amollissait en bajoues. Sa chevelure, que depuis longtemps, il ramenait d'un lointain occiput vers le sommet du front, se montrait de moins en moins complaisante à ce difficultueux ratissage, et, parfois, en se décollant dans la véhémence d'un mouvement oratoire, en retombant sur le col de la redingote, jouait à M. Rouher le mauvais tour de faire sourire à ses dépens, aux minutes les plus pathétiques de son discours. Infirmités physiques, qui, tout de même, n'enlevaient pas à l'éloquence de l'ex « vice- Empereur », comme on le surnommait jadis, son grand style et sa belle tenue.

Autour de lui, il avait quelques fidèles dont l'activité se manifestait plus en manœuvres de couloir qu'à la tribune, et de jeunes lieutenants pleins de fougue et de courage, dont le plus célèbre prototype fut l'impétueux, le hardi Paul de Cassagnac, dont la verve incisive, parfois un peu pesante, mais d'une force et d'une logique redoutables, s'accommodait de la bataille. Mais, au lendemain de 1871, c'est surtout, dans le camp bonapartiste, M. Rouher qui tenait tête à l'orage.

Partie difficile, car c'est de toute part que les plus divers assaillants se ruaient sur lui et sur les autres champions de l'Empire. Et quelques-uns d'entre eux étaient, par l'éclat de leur talent, par le prestige de leur rang et la dignité de leur vie, de magnifiques adversaires.

Ainsi, M. le duc d'Audiffred-Pasquier, orateur de fière allure, qui, représentant de la monarchie libérale, ne pardonna jamais au régime impérial la rudesse avec laquelle il se saisit du pouvoir et mata les diverses oppositions, ni

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l'autoritarisme sans contrôle sérieux avec lequel il gouverna la France jusqu'à la catastrophe. Certaines interruptions téméraires lui furent prétexte à de véhémentes apostrophes restées célèbres, de même que plusieurs de ses discours, après avoir fait frémir l'Assemblée, demeurent glorieux dans les annales parlementaires : tel son discours sur les marchés de l'Empire. Sa phrase oratoire, expressive et sobre, est riche en formules saisissantes. Animée d'une ardente conviction, elle frémit de passion contenue qui, lorsqu'elle éclate, lui donne un mouvement d'une irrésistible puissance. Et la noblesse sans emphase de la forme, l'impérieuse rigueur des déductions produisent d'autant plus d'effet que la haute tenue morale de M. le duc d'Audiffred- Pasquier s'accordait avec la plus rare distinction extérieure. Ce fut un des grands talents et l'une des grandes forces de cette Droite libérale qui cherchait à concilier les traditions du passé avec les nécessités résultant de plusieurs révolutions, à l'esprit desquelles le peuple français ne se montrait pas infidèle. Plus tard. Président du Sénat nouvellement constitué, après avoir été Président de l'Assemblée Nationale, il eut au fauteuil noble figure et incontestable autorité. L'éloquence parlementaire a été honorée par lui.

Quel tempérament dissemblable que celui de Mgr Dupanloup, congestionné, irascible, Père de l'Église sans cesse exacerbé! Il était le porte-parole le plus qualifié, mais parfois aussi le plus imprudent, du parti qui, très hostile au mouvement des idées, jugeait que, hors du dogme catholique, il n'y avait pas de morale et de bonheur possibles pour les individus comme pour les peuples. De toute sa foi combative, il prenait plaisir à bousculer l'hérésie, l'arrogance philosophique. Après avoir, de son pas guerrier — et tête nue pour rafraîchir la flamme de son rude visage empourpré — gravi l'avenue de Versailles qui conduisait vers le château, il faisait irruption dans le théâtre où siégeait l'Assemblée. Là, exaspéré sans doute d'apercevoir M. Littré, coiffé de son éternelle calotte bleue, M. Littré, l'une des célébrités du Positivisme, dont la récente élection à l'Académie Française semblait au prélat un intolérable scandale, et furieux de quelques manifestations de

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