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L ELOQUENCE PARLEMENTAIRE. I

la Libre Pensée, il escaladait la tribune pour prêcher la croisade et morfondre ses adversaires. Son nez agressif et son menton en proue de navire, s'accordaient avec la fougue de sa tumultueuse éloquence.

Ils étaient nombreux ceux qui, à ses côtés, ne voyaient le salut de la France que dans le retour à toutes les doctrines traditionnelles et qui, convaincus, essa3^aient de faire prévaloir leurs convictions. C'est le passé qui ofifre ses abris séculaires pour guérir le présent de ses erreurs, de ses curiosités malsaines, de sa fâcheuse tendance aux aventures. Il n'y a de remède que dans la soumission la plus complète aux doctrines de TÉglise et à Tautorité paternelle de la Monarchie. A l'Assemblée Nationale, ceux qui pensent ainsi sont en majorité. Tous manifestent leur opinion avec franchise. Quelques-uns d'entre eux l'expriment avec talent et contribuent à l'éclat de cette assemblée qui, par le nombre des orateurs remarquables et la qualité de ses membres, fut certainement la plus brillante des Chambres françaises. Le duc de Broglie, dont le ministère de réaction contre l'essor républicain est resté fameux dans l'histoire parlementaire, était moins homme de tribune que politique habile dans les conseils et les couloirs. Avec ses tics de prononciation et de physionomie, il était un peu disgracié au point de vue des moyens oratoires. Il avait néanmoins l'autorité résultant de son haut prestige social, de sa fermeté combative et de la grande force numérique de son parti. Néanmoins il se dérobait le plus possible aux joutes de la tribune et réduisait au minimum ses discours. Il agissait, et avec résolution, plus qu'il ne parlait.

M. le comte de Chambord, héritier des rois légitimes, et derrière lequel tous les princes de la branche cadette, les d'Orléans, s'étaient respectueusement groupés, ne siégeait pas à l'Assemblée. Mais, de loin en loin, sa grande voix se faisait entendre à la France. Elle parlait un admirable langage. Je ne sais s'il avait beaucoup lu M. de Chateaubriand.

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Le ton un peu désenchanté des Mémoires d'Outre-Tombe nous fait craindre que le Prince se soit à cet égard montré un peu négligent. Mais, le grand écrivain s'était, à maintes reprises, approché de sa jeunesse. En tous cas, par la noblesse de ses pensées et la fierté de son intransigeance, par la grandeur de ses accents, le comte de Chambord se montrait digne du grand écrivain si dignement resté fidèle à la Monarchie dont il avait été le ministre. Ses lettres et ses manifestes, qui eurent alors tant de retentissement, méritent de n'être pas oubliés. La beauté de la forme s'accorde avec la hauteur de la pensée. Jamais prince n'écrivit mieux et ne montra plus de dédain pour les petites concessions qui lui eussent facilement valu le Trône, pour certaines habiletés de pure forme qui auraient pu assurer le triomphe de sa cause. Ses déclarations ne parurent sans doute pas à ses partisans très politiques ni très opportunes. Et l'on ne saurait prétendre que l'effort des royalistes en fut facilité. Mais de quelle franchise et de quelle dignité ne sont-elles pas empreintes! Et quelle majestueuse éloquence elles ont toutes! Jamais la pure tradition du passé, pour le retour de laquelle les « chevau-légers », comme on appelait alors les députés légitimistes, se battaient avec tant d'ardeur, ne s'exprima en une forme plus belle.

Les discours de ses autres défenseurs, qui étaient en même temps les apôtres d'une ardente propagande catholique, n'étaient pas sans mérites oratoires. Si MM. de Belcastel, de Franclieu, Gazenave de Pradines étaient plus intéressants par leur chevaleresque fidélité à leurs opinions que par leur éloquence, MM. Lucien Brun, Chesnclong, de Carayon-Latour honorèrent la tribune.

Si certains lapsus de cette époque sont restés légendaires, comme celui de M. Beulé, ministre conservateur, rendant ce singulier hommage à l'Assemblée Nationale — de laquelle cependant il espérait une restauration monarchique — « l'Assemblée que la France a élue dans un jour de malheur », si des huées accueillirent certain aveu

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échappé à M. Rouher, dont la France connaissait la rude maîtrise dans le maniement du suffrage universel, « La lutte électorale, je la connais! », si M. Baragnon s'était immortalisé par sa fameuse et imprudente menace : « Nous ferons marcher la France », que d'hommes de talent, à droite, comme à gauche, que de discours où la logique et la clarté du développement égalaient la beauté de la phrase !

Et tout un peloton de financiers très compétents maniaient les chiffres avec éloquence. Aux côtés de M. Magne, ancien ministre de l'Empire, c'était Léon Say, plus tard ministre des Finances, puis président du Sénat, dont les exposés eurent toujours une netteté parfaite, M. Pouyer- Quertier, dont la joviale impétuosité et la familiarité pittoresque sont restées proverbiales, M. Henri Germain, réputé pour sa verve brillante, M. Bocher, fin et précis, M. Magnin, qui exerçait avec esprit une grande autorité.

Ils furent les praticiens habiles qui, tout en étant très maîtres de leur parole, s'employaient surtout à la reconstitution de nos finances. Par la spécialité même de leur tâche, ils étiiient moins que d'autres dans la bagarre. C'est en dehors d'eux que les grands coups s'échangeaient, que les théories adverses s'entre-choquaient avec fracas. Souvent aussi avec majesté et presque toujours avec talent

M. Dufaurc, conservateur se résignant par nécessité à la République comme à la seule solution possible, dont la figure était rébarbative et l'éloquence sans séduction, exerçait à la tribune comme dans les conseils une forte action sur les esprits par la rigoureuse logique de ses raisonnements et la lucidité de sa critique. Juriste de cerveau clair, dont la discussion était redoutable, il eut, à certains jours, de grands succès oratoires, rien que par la force victorieuse de ses raisonnements.

Puis voici les survivants de 1848 qui avaient gardé la noble phraséologie de cette époque. Trempés par la rudesse de l'exil, ils s'accrochaient aux principes avec une solennelle intransigeance qui, à certaines heures, faillit compromettre la réalisation de leurs plus chères espérances. Mais ils parlaient si bien et avaient si noble figure de burgraves! Louis Blanc, un pur classique, Madier-Montjau, tribun

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sonore, au rythme pressé, Pascal Duprat et surtout Victor Hugo dont les antithèses et le lyrisme grandiloquent parurent un peu démodés. Lorsque, à la faveur d'une élection partielle, Ledru-Rollin, l'apôtre du suffrage universel, vint à l'Assemblée, sa parole fatiguée et vieillie, qu'on se réjouissait de réentendre, fut pour tous une déception. Il avait été trop longtemps silencieux : ce revenant revenait trop tard.

Bien que datant d'une époque moins lointaine, Jules Favre, l'une des grandes espérances de la République sous l'Empire, n'avait plus guère, attristé sans doute par son douloureux et impuissant calvaire de la Défense Nationale et par ses chagrins personnels, qu'une mélancolique majesté de vieux chêne fracassé par l'orage. Ce n'était plus qu'une très grande voix en train de s'éteindre. Et son superbe masque ravagé avait déjà comme une survie de buste au milieu des vivants.

Ces hommes représentaient glorieusement l'idéal démocratique que des combattants plus jeunes, héritiers de généreuses espérances trop tôt brisées, essayaient avec des forces intactes de réaliser.

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