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LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

Voici Gambetta et sa cohorte d'amis enthousiastes qui, dans la griserie de la bataille, montent avec allégresse à l'assaut des obstacles. La tradition leur barre la route, avec toutes ses forces. Ils se ruent contre elle. Ils sont impuissants à faire triompher leurs doctrines, puisque la majorité de l'Assemblée leur est hostile. Mais ils sapent son autorité et s'ingénient à la faire douter de son propre pouvoir. La plupart des élections partielles, faites pour combler les vides qui se sont produits depuis la grande consultation nationale de février 1871, accroissent leur force, leur donnent l'espérance — et bientôt la certitude — de vaincre. Et avec une étonnante sûreté de tactique, ils profitent dos riva-

L'éLOQUENCE PARLEMENTAIRE.

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le peuple, de ce qu'il rêve confusément. On lui sait gré de n'avoir pas désespéré aux heures des pires calamités, d'avoir eu l'énergie d'improviser une défense qui sauva l'honneur, de vouloir organiser un avenir de réparations nationales. La veille, l'avant-veille, dans les provinces au milieu de foules galvanisées, il faisait acclamer la République. Et, à l'Assemblée, sa force était accrue par l'enthousiasme populaire dont il rapportait comme le rayonnement.

Il y était lui-même une puissance en action, une puissance inlassable et diverse. Tour à tour jovial, spirituel, incisif, familier, véhément, il se renouvelait sans cesse selon les péripéties de la lutte. Avec cet esprit d'à-propos qui fut l'une des plus précieuses qualités politiques et oratoires, il n'intervenait que lorsque son discours, attendu, pouvait produire tout son effet. Au début, la mise en train était un peu lente et lourde. Ce n'est qu'au bout de quelques phrases que Gambetta avait accordé à l'atmosphère le prodigieux instrument de son éloquence. Mais, bien vite soutenu par l'acclamation de ses amis enchantés d'entendre une si magnifique expression de ce qu'ils pensaient, ressentaient, espéraient, s'échauffant au tumulte des interruptions et des violences, le tribun, tout en restant maître de lui, s'élevait peu à peu à cette puissance de rythme, qui tenait ses auditeurs sous le charme et sous le joug. Et quel éclat dans la moindre repartie, quel esprit et quelle bonne humeur dans la riposte! Ce torrent s'éclairait de lueurs. Et ce qui frappait ses contemporains, c'était la sagesse, le bon sens de ce prétendu « fou furieux », qui mettait la plus entraînante passion au service de la pensée la plus claire. Aujourd'hui encore, quand on relit ses discours, dont la forme refroidie n'a plus pour nous son enfiévrant pouvoir, on est frappé par leur sens politique. Pendant près de dix années, c'est vraiment l'âme de la France nouvelle qui s'exprima par la bouche de Gambetta, et le frisson que cette grande voix produisit dans la Nation appartient à l'Histoire.

Le parti républicain, auquel l'envie démagogique et la dangereuse levée d'ambitions médiocres n'enlevèrent pas tout de suite ses hommes de valeur et de talent, s'honorait de grands orateurs ayant autorité et prestige.

l'éloq.uen'ce parlementaire. 185

Au premier rang, Jules Grévy, dont le rôle avait été brillant en 1848 et que la République renaissante trouvait encore dans sa pleine maîtrise. La logique rigoureuse et saisissante de sa parole, sans ornement mais d'une superbe clarté, s'alliait à une dignité simple qui commandait la déférence. Juriste éminent, d'esprit très cultivé, il montrait à la tribune comme dans le conseil une imperturbable clairvoyance qui s'exprimait, avec une rare puissance de raisonnement, dans une langue rapide et dépouillée. Il avait l'autorité des hommes qui, restant fermes dans leurs opinions, gardant leur sang-froid et leur lucidité au milieu des pires agitations, sont capables de longs recueillements, ne parlent que lorsqu'il leur semble nécessaire de faire prévaloir une idée. Orateur sobre et contenu, Jules Grévy fut un calme président d'Assemblée, unissant à la plus fine bonhomie une haute dignité bourgeoise, n'inter\'enant que par de fortes paroles d'une concision lapidaire et frappante.

Infiniment souple et parlant, avec une douceur nuancée, un langage plus fleuri, Jules Simon était plus ondoyant et divers. Nourri de la Grèce et de Rome, ce Français d'esprit merveilleusement lucide et ordonné, exerçait sur tous une séduction persuasive. Il fallait être farouchement irréductible pour résister aux grâces de sa parole et à la force câline de ses raisonnements. C'est lui, qui, semble-t-il, aurait pu le mieux concilier les résistances méfiantes de la France conservatrice avec lesjeunes espoirs démocratiques. Et pourtant, c'est sous son ministère, et tandis qu'il modulait en virtuose des airs apaisants, que, sous la pression d'un Sénat combatif, le Président Mac-Mahon prenant cette voix onctueuse pour un grondement révolutionnaire, crut qu'il avait le devoir d'arrêter le flot démocratique et consentit à l'irrégularité constitutionnelle que, dans l'histoire parlementaire, on appelle encore le coup d'État du 16 Mai 187Ô. Jules Simon était de ces grands universitaires que telle autre violation de la Constitution, au 2 Décembre 1851, avait laissé irréductibles. Mais sa fermeté s'exprimait par

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la douceur. Il était le charme même. Les hommes de ma génération qui ont pu lire, pendant leur jeunesse, les derniers articles de Jules Simon, d'une aimable et souriante limpidité, ont pu également avoir le plaisir de l'entendre à son déclin. Sa voix faible et caressante était un précieux instrument dont il jouait en virtuose. Il commençait si bas que la curiosité de tous faisait un impressionnant silence où il était tout à son aise pour jouer, avec la plus prestigieuse souplesse, à mille jeux. Un peu plus d'accent dans les traits de son personnage, de vigueur dans la parole et dans l'action lui eût sans doute assuré un plus grand rôle historique. Mais ce n'eût plus été Jules Simon.

Autre universitaire de marque, M. Challemel-Lacour, qui mourut président du Sénat, après avoir conquis grande réputation d'orateur par des discours d'une rare noblesse de pensée et d'une pureté toute classique, ne connaissait guère le sourire. Austère et grave, il semblait continuer à porter, comme dans sa jeunesse, le deuil de la Liberté, même ressuscitée. Mais ce stoïcien, qui eut le mérite d'apercevoir certains périls et le courage de dénoncer les mauvaises mœurs politiques et les faiblesses dont ils sont le résultat, avait une impressionnante majesté de langage et de tenue.

Derrière ces parlementaires de noble style, grandissaient des talents nouveaux qui s'étaient révélés aux suprêmes années de l'Empire. Chacun de leurs discours est un eftbrt pour la réalisation de quelque parcelle du programme républicain. C'est en les relisant qu'on peut le mieux se rendre compte des luttes d'alors. La République étant fondée à nouveau, l'Armée et les Finances étant reconstituées, voilà que, à l'abri de ces institutions et de ces forces, on veut organiser la démocratie, faire des rêves de 1848 une réalité.

Jules Ferry est l'apôtre de l'enseignement laïque, gratuit, obligatoire, en attendant de devenir le Ministre qui

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l'établit. Ferme dans sa doctrine, cultivé, très réfléchi et profondément convaincu, écrivant mieux qu'il ne parle, cet homme d'État n'en est pas moins un orateur aux fortes démonstrations. Sous un aspect un peu rude il abrite un cœur très sensible que plus tard l'injustice meurtrira. Il parle une langue sans éclat ni fines nuances, mais vigoureuse et claire. Son accent de sincérité entraîne, sans le passionner, un auditoire auquel sa probité et son courage inspirent confiance. Il ne séduit pas — et d'ailleurs, ne s'en soucie guère, — mais il convainc. A la tribune, il donne une impression de force tranquille. Il exerce l'autorité que donne une raison toujours maîtresse d'elle-même et sérieusement informée. On le suit sans enthousiasme, mais avec quiétude. Il rassure plus qu'il ne plaît. Plus tard, sans détourner son attention du péril allemand, il sera le créateur bien inspiré de notre vaste empire colonial, dont la conquête rendra à la France foi en elle-même par les prouesses glorieuses de sa jeune armée et lui vaudra, avec des richesses naturelles, des soldats merveilleux de fidélité et de courage pour la défense de son territoire. C'est dans les discours de Jules Ferry que les difficiles étapes de cette conquête sont inscrites. Et s'il tomba sous les calomnieux reproches à l'heure même où triomphait son initiative si bravement persévérante, il eut du moins la consolation de pouvoir saluer, avec la plus haute et la plus sereine éloquence, le retour de la justice en sa faveur. Et, plus tard, sa mémoire reçut l'hommage solennel de ceux-là même qui, moins bien inspirés jadis, avaient failli réussir à l'empêcher d'accomplir son œuvre.

M. de Freycinet, Ministre de la Défense Nationale en 1915, après l'avoir été déjà en 1870 sous un autre titre, est mêlé depuis quarante-cinq ans à nos luttes politiques comme à nos efforts de reconstruction. Dès que la France, ayant relevé ses ruines, put songer à l'avenir, il fut le défenseur du fameux plan de travaux publics que l'Histoire enregistrera sous son nom. Puis après avoir été chef du Gouvernement et Ministre des Affaires étrangères en des heures indécises, qui ne passèrent pas sans conflits, il consacra plusieurs années à l'accroissement de nos forces militaires. A

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la tribune, ce frêle et fin vieillard dominait, par sa lucidité d'esprit et de parole, les pires orages. Quand il s'exprime, c'est vraiment la raison qui parle. Pas de grands mouvements oratoires, le geste lent, à peine esquissé, d'une main qui glisse sur le rebord de la tribune, pas d'éclat de voix. Un débit qui serait monotone s'il ne s'animait d'une discrète chaleur méridionale. Mais quelle clarté ensorceleuse et persuasive ! Quels exposés lumineux! C'est l'iîitelligence se faisant respecter par les passions et l'ignorance d'alentour.

Solennel, grandiloquent, portant beau, Charles Floquet est un majestueux président de la Chambre plus qu'un orateur. Au fauteuil, où déjà il a l'air de son propre buste, il est olympien avec bonne humeur et parfois même avec esprit. S'il intervint dans certains débats, par exemple pour l'organisation de nos libertés, ou plus tard comme premier ministre, son éloquence un peu redondante ne laisse pas le souvenir d'une force puissante et originale.

Immobilisé pendant les dernières années de sa vie à la Présidence de la Chambre, où il faisait d'ailleurs belle figure, Henri Brisson eut, très jeune, par sa dignité, par sa parole grave et tremblante d'émotion, l'aspect d'un ancêtre. Sous la lumière de la coupole, son crâne et son large front se modelaient puissamment et sa longue barbe blanche s'agitait au passage des apostrophes véhémentes. Il excellait dans l'oraison funèbre et ses objurgations se nuançaien d'une certaine tristesse personnelle. Nul après Jules Grévy n'incarna mieux la dignité parlementaire. Durant les années où s'établit la République, il s'éleva avec une chaleureuse foi et une ardeur passionnée pour le vote de l'amnistie aux condamnés de la Commune et contre la propagande bonapartiste.

Sur les bancs républicains, Paul Bert, d'une bonhomie persuasive à la tribune, et René Goblet, petit homme nerveux, orateur disert et d'humeur combative, parlant avec aisance et chaleur une bonne langue d'avocat, luttèrent énergiquement pour l'enseignement public et les libertés municipales.

Dès cette époque M. Ribot qui, à l'heure actuelle, gère

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avec tant de maîtrise le ministère des Finances, prit figure et réputation de grand parlementaire. Aussi compétent en politique extérieure que dans les questions économiques et que subtil dans l'imbroglio changeant de la politique intérieure, M. Alexandre Ribot a un tempérament d'orateur. Simple député ou sénateur, ministre ou président du Conseil, il a toujours produit sur les assemblées une forte impression. Sa voix profonde et chaleureuse donne à toutes ses paroles un air de conviction passionnée. Son argumentation est pressante. Haut de taille, le regard clair, le geste plein d'autorité, M. Ribot a belle prestance à la tribune. Improvisateur ayant autant d'aisance que d'assurance, il excelle à nuancer ses discours selon les sentiments et les dispositions de l'Assemblée. C'est un tempérament de tribun, mais de tribun qui connaît à fond les questions dont il parle. Il les expose avec autant de clarté qu'il en possède dans son esprit. Cette connaissance approfondie de toutes les affaires du pays, et cette maîtrise dans l'art de les traiter même à l'improviste, font de M. Ribot un grand orateur parlementaire, à la fois précis et entraînant. Après avoir été durant toute sa maturité un républicain conservateur, plutôt méfiant à l'égard des réformes trop vastes, il a mis, depuis quelques années, sa chaleureuse éloquence au service des initiatives les plus hardies. Dans sa vieillesse si jeune il s'accorde avec la jeunesse immuable de M. Clemenceau.

Celui-ci, incisif, mordant, subjugue la foule parlementaire par la vigueur de ses raisonnements et par l'âpreté spirituelle de sa parole. Il va jusqu'au bout de son idée et ne s'effraie pas des habitudes qu'elle choque, des résistances qu'elle rencontre. Alors que, aux premières années de la République, certains hommes d'État se souciaient d'adapter les principes aux circonstances, il fut le radical qui ne s'accommode pas de certaines lenteurs et ne craint pas de bousculer la routine des esprits. C'est un homme de raison claire et impérieuse. Sa parole est l'ima^ même de sa pensée. Il ne s'attarde pas à la tribune. En quelques phrases brèves, cinglantes et lapidaires, formulées avec un accent impérieux, il a tout dit. Peut-être ne fit-il qu'une fois

dans sa vie un long discours, celui où, ministre de l'Intérieur, à la veille de devenir président du Conseil, il consacra deux séances à dégonfler certaines illusions socialistes. Mais entre temps il était devenu homme de lettres et, bien exceptionnellement, il avait fignolé par écrit quelques couplets pour son discours. Et je crois bien que, entraîné par l'action, jamais plus il ne recommença. D'ailleurs, ce même jour, avec la parfaite liberté de pensée et de parole qu'il garde à la tribune, avec quelle brillante virtuosité de réplique, où se retrouve son terrible esprit sardonique, il rabroua certaines interruptions!

Au milieu de ces hommes qui, selon leur tempérament, cherchaient la meilleure formule de l'idée nouvelle, le comte Albert de Mun, royaliste et chrétien, était le magnifique champion d'autres doctrines pour le bonheur du peuple. Sa fidélité au passé s'alliait aux préoccupations généreuses et libérales. N'étant pas de ces conservateurs qui, par crainte ou égoïsme, sont rebelles à tout changement, il entendait la plainte de ceux qui souffrent et voulait améliorer leur sort. Il avait tout de l'orateur :une grande allure, le port de tête majestueux, le geste simple et volontaire, la voix nette, de l'autorité dans la parole. A la tribune, tout au début de son discours, il avait volontiers l'aisance d'un conteur sûr de lui, s'accoudant à la cheminée pour dire, avec une dignité spirituelle et familière, les choses qu'il veut faire entendre. Puis, se redressant pour la démonstration décisive, le voici qui expose sa doctrine avec la plus noble éloquence, et combat avec une inoubliable hauteur de vues les doctrines adverses.

Quelle séance que celle où le comte Albert de Mun et Waldeck-Rousseau, premier Ministre, opposèrent successivement leur opinion sur le régime des associations! Ce fut un des plus beaux duels oratoires auxquels mes contemporains aient pu assister. Talents bien dissemblables, mais d'égale maîtrise.

L'éloquence de Waldeck-Rousseau était limpide et froide. A la tribune, il se tenait à peu près immobile, son geste était rare et discret. Sa tête elle-même remuait à peine. La passion intérieure ne se révélait que par une contrac-

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tion très- visible des muscles de sa mâchoire volontaire. Les yeux fixes, impassible au milieu des interruptions les plus tumultueuses, il suivait sa claire pensée. Au préalable, la plume à la main, il en avait cherché l'expression la plus heureuse. Et ses phrases substantielles, lapidaires, s'inscrivent en un relief vigoureux parmi celles, fortes et pleines aussi, qui naissent de l'improvisation. C'est la langue d'un juriste très cultivé, qui ne sacrifie jamais la précision à l'ornement, mais qui a le sentiment de l'équilibre, du relief, de la cadence harmonieuse et du mot expressif.

Sauf Paul Déroulède , chaleureux, intrépide , parlant comme il s'est toujours battu, d'une âme chevaleresque, et l'avocat Georges Laguerre, d'une élégance hardie et impertinente et qui occupa la tribune avec distinction, la crise de mécontentement et de déception que l'Histoire connaîtra sous le nom de « Boulangisme » ne nous valut aucun talent nouveau.

Par contre, le Socialisme, dont la généreuse pensée attira tant d'hommes jeunes, eut de grands orateurs, au premier rang desquels se plaça Jean Jaurès. Enflammé, se donnant de toute sa personne, parlant un beau langage de poète où les images se succèdent, expressives, séduisantes et nombreuses, colorant une» pensée que la bonté et la justice inspirent, il fut un tribun d'une irrésistible force. Ce n'était pas seulement un orateur ayant le don de l'expression et du rythme, une rare puissance verbale; c'était un haut esprit, dont la magnifique culture se renouvelait sans cesse. Il avait tout lu et continuait à tout lire. Il trouvait le temps de réfléchir à tout et n'oubliait rien. Et cela s'apercevait dans ses discours. Ce pur latin était un poète. Ses yeux bleus, bons et ingénus, regardaient en souriant l'avenir meilleur qu'il rêvait et qu'il avait le désir de rapprocher, par des constructions qu'on a le droit de juger chimériques, des hommes d'aujourd'hui. Courtaud, épais, répétant toujours le même geste étriqué et monotone, il n'avait, pour dominer

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les assemblées, d'autre moyen physique que sa puissante voix. Encore, était-elle parfois un peu criarde. Mais il avait la flamme, et l'ample phrase sonore du grand orateur et ses images se déroulaient magnifiques.

A ses côtés, M. Marcel Sembat, philosophe et très artiste, abrite l'audace et la rigueur de ses déductions sous une bonhomie sardonique tout à fait personnelle. Sa verve imperturbable s'attaque fortement aux idées et malicieusement aux hommes.

Des bancs socialistes s'élevèrent de grandes voix qui ne tardèrent pas à retentir pour des réalisations plus immédiates. Voici M. Alexandre Millerand, dont l'argumentation serrée se développe dans une forme vigoureuse. Sa langue est ramassée, âpre, robuste. C'est avec une ardeur contenue que la phrase est prononcée. Elle a dans sa sobriété beaucoup de relief. L'énergie avec laquelle elle est martelée et la logique qui l'anime, la rendent très persuasive. Escaladant avec résolution la tribune, M. Millerand donne une impression de force. Trapu, l'encolure puissante, le front volontaire, il démontre et persuade d'une voix nette qui inscrit vigoureusement une idée dans les cerveaux.

M. Aristide Briand est un virtuose et un magicien. Au service d'une clairvoyance ingénieuse et du sens politique le plus fin il met les plus beaux dons de l'orateur. Il est servi par des moyens physiques incomparables, une voix caressante aux nuances les plus variées, dont il joue à merveille, des gestes d'une dextérité câline qui précisent étonnamment sa pensée. Comment résister à une pareille voix, à des gestes si harmonieux qui évoquent si bien la souplesse et la subtilité du talent de M. Briand? Il est plein d'à-propos. Il excelle à modeler son discours selon les dispositions de son auditoire, dont il perçoit tous les mouvements. Il trouve sans effort les formules heureuses et saisissantes qui font image, qui caractérisent une époque, un point, une tendance. C'est un talent charmeur dont l'influence, pour ainsi dire physique, est irrésistible. Et l'autorité avec laquelle certaines choses sont dites en un ample mouvement oratoire produit un grand eff"et.

C'est d'une voix rauque et voilée, très émouvante, que

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M. René Viviani prononce ces discours d'une expressive concision en leur forme châtiée. Il a, lui aussi, une infinie souplesse, mais qui se rafifermit de traits vigoureux. Son débit pressé, l'ardeur contenue de sa phrase rendent très impressionnantes ses démonstrations d'une logique bien ordonnée.

Les idées que la nécessité politique les oblige à défendre, l'œuvre que la vie de la Nation les contraint d'accomplir, ne sont plus aujourd'hui très loin des actes et des paroles d'hommes tels que M. Raymond Poincaré, ministre modéré mais réformateur avant d'être Président de la République, ou M. Léon Bourgeois, chef des radicaux de gouvernement.

M. Bourgeois est un charmeur lui aussi. Cultivé, ingénieux, artiste, il parle, avec la plus habile souplesse, une langue d'une correction élégante qui séduit les Assemblées.

Quant à M. Raymond Poincaré, c'est le triomphe de l'intelligence alerte et précise, dont un œil clair et mobile indique si bien la nature. Ses discours, d'une forme très étudiée, sont des chefs-d'œuvre de clarté et d'ordre. Prononcés d'une voix un peu sèche, ils persuadent plus qu'ils n'entraînent. Mais quels limpides exposés, quelles fortes et vigoureuses démonstrations! Résumant un travail approfondi et fait avec beaucoup de pénétration, ils élucident à merveille les questions les plus complexes, insistent avec à-propos sur les traits essentiels. C'est un régal pour tous les esprits amis de la logique, des raisonnements bien enchaînés et de la forte sobriété classique. Chacun d'eux est une page longuement méditée, où le moindre argument révèle une étude et un contrôle, où les phrases et les mots, exprimant tous avec justesse une nuance d'idée, s'équilibrent en une forme concise, claire, harmonieuse, pour le maximum de persuasion. Cette éloquence, qui satisfait plus les intelligences qu'elle ne bouleverse les cœurs, a d'autant plus de mérite à les émouvoir, car elle ne les atteint qu'après avoir répondu aux exigences de la raison.

M. Raymond Poincaré est de la lignée des grands orateurs français qui ont toujours défendu l'intérêt national contre les appétits individuels et les renoncements com-

Demi-siède civilis. franc. ij

modes sans doute, mais démoralisants et dangereux, lignée à laquelle appartiennent aussi MM. Paul Deschanel, Georges Leygues et Louis Barthou.

Chez M. Paul Deschanel, l'élégance et la correction du discours s'accompagnent de passion. La phrase, toujours d'une belle forme, est dite avec une ardeur, contenue certes, mais que l'on perçoit. Elle a une harmonieuse ampleur, un mouvement qui n'en altère jamais la belle tenue. Elle a parfois des envolées d'une grande noblesse et d'une émouvante poésie. C'est un talent d'une extrême distinction qui laisse apparaître la flamme intérieure. M. Paul Deschanel l'a toujours mis, à toute époque, au service des grands intérêts nationaux. Ayant parlé avec tendresse et résolution de la Patrie, avec clairvoyance des sacrifices qu'il fallait savoir faire pour la défendre, M. Paul Deschanel est un de ceux qui, aujourd'hui, dans le fracas tragique de la guerre, peuvent sans malaise faire le bilan de leurs écrits, de leurs paroles et de leurs actes.

M. Georges Leygues est aussi l'un des rares qui, au moment où de telles idées n'étaient guère en faveur à la Chambre, parla virilement du devoir patriotique, de l'abnégation nécessaire à tous, exigible de tous, pour qu'il soit bien rempli, de la persévérance indispensable de nos efforts pour la sauvegarde des intérêts français et pour la propagation de l'influence française au dehors. M. Georges Leygues est un pur latin. Il parle en artiste une langue délicatement ornée, en même temps que robuste et précise. Elle a de l'équilibre, une cadence harmonieuse et variée. Elle donne, en son développement d'une parfaite tenue, cette impression de sécurité et d'assurance qui accroît le plaisir de l'auditeur. L'éloquence de M. Georges Leygues est persuasive parce qu'elle est chaleureuse et passionnée. Naguère il a complété la série de ses appels patriotiques par un discours du plus haut sentiment français et d'une rare clairvoyance qui, prouvant, par des arguments indiscutables,

l'éloquence parlementaire. 195

la nécessité momentanée du service de trois ans, souleva la Chambre d'une forte émotion.

Il aida ainsi M. Louis Barthou, alors président du Conseil et le courageux, le résolu ministre de la loi de trois ans, dans son effort obstiné auquel la France doit son salut. La clairvoyance, l'énergie avec lesquelles M. Louis Barthou fit apparaître la nécessité immédiate de cette loi, lui valurent d'être cruellement vilipendé par ceux qui ne comprenaient pas ou que cela gênait de paraître comprendre. Pendant plus de trois mois, attentif aux périls et aux pièges afin de ne pas sombrer avant d'avoir atteint le port, acquérant chaque jour plus d'autorité, il fut sans cesse et de sa personne dans la plus ardente et la plus difficile des batailles. C'est alors qu'on put le mieux voir les ressources de son talent. Avant tout il est fait de franchise et de courage. Mais cette qualité n'exclut pas chez M. Barthou une souplesse infiniment nuancée. Il parle, même en pleine improvisation, une langue ferme et claire de grand lettré où l'on sent l'influence d'une éducation classique complétée par d'incessantes lectures. Mais jamais le souci de la belle forme n'altère le mouvement et la vie du discours. L'aroiimentation en est solidement ordonnée. Avec les meilleurs dons d'à-propos et une aisance inouïe d'improvisateur, M. Louis Barthou excelle à la mettre au point et à la régler selon les états d'esprit qu'il discerne dans son auditoire. A la bravoure, à la franchise, il allie la bonne humeur, la jovialité spirituelle et narquoise. Ses adversaires eux-mêmes ne peuvent le combattre sans sourire et sans l'admirer. Son éloquence, avisée, ingénieuse, nuancée, d'homme très intelligent, est chaleureuse aussi parce qu'elle est celle d'un homme de cœur aux plus charmantes délicatesses, n'hésitant pas à aller jusqu'au bout d'une conviction et d'un devoir. Après avoir, à la veille même du péril, obtenu la loi de trois ans qui a sauvé la France de l'écrasement immédiat, M. Louis Barthou est tombé du pouvoir en défendant des projets financiers qu'il jugeait indispensables pour nous assurer les moyens matériels d'une longue lutte. Ne doutons pas que M. Louis Barthou apporte la même clairvoyance et la même vaillance, au lendemain de la vie-

toire, dans l'organisation de notre avenir pacifique, laborieux et rayonnant qu'il aura si noblement contribué à nous assurer. Lorsqu'un talent s'est mis au service de si grandes causes nationales, il est assuré de son haut rang dans l'Histoire.

Demain, dans l'heureuse atmosphère de la Victoire, de nouveaux talents naîtront ou, fortifiés par la grande œuvre de reconstruction française à réaliser, atteindront une puissance et un éclat qu'ils n'auraient pas eus sans elle.

Les plus grands orateurs, les plus acclamés, les plus glorieux, les plus sûrs d'exprimer l'espoir et la volonté du pays seront ceux qui, ayant toujours présents à l'esprit l'union et l'élan de tous les Français devant le péril, se feront les apôtres de la liberté et de la tolérance, exigeront un respect sincère des croyances et des opinions de chacun, une politique généreuse à l'égard du peuple qui a souffert avec tant d'héroïsme et d'abnégation.

Les orateurs dans les discours desquels les soldats de la France et tous les cœurs ensanglantés de France retrouveront le mieux leurs sentiments et leurs aspirations seront ceux qui, négligeant la misère des appétits électoraux et les intrigues parlementaires, auront assez de cœur et d'intelligence pour comprendre que la seule ambition digne d'un homme d'État plus soucieux du jugement de l'Histoire que des glorioles et profits immédiats, consiste à ne voir, à ne défendre que l'intérêt national — et à mettre des actes au bout de ses discours, car les plus éloquentes paroles ne sont que vocalises de ténors si elles ne sont pas suivies d'effets. La Tribune n'est pas un théâtre.

PAR

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