RÉFLEXIONS GÉNÉRALES
En terminant, il paraît utile de remarquer que les nombreux travaux de chimistes français qui viennent d'être énumérés ne partent pas tous de Paris : une bonne part est sortie de Toulouse, de Nancy, de Lyon, de Bordeaux, de Lille, de Grenoble. Ils ne viennent pas tous des Facultés des sciences de l'État, mais encore des autres établissements d'enseignement supérieur qui rivalisent avec elles : à Paris notamment, le Collège de France, l'École Polytechnique, l'École des Mines, le Jardin des Plantes, le Conservatoire des Arts et Métiers, l'École supérieure de Pharmacie, l'Institut Agronomique, l'École Municipale de Chimie. Les Universités catholiques, autorisées par la loi de 1875, y ont leur part, et même aussi de simples particuliers. Cette variété d'origine des recherches scientifiques est pleine de promesses pour l'avenir.
En présence de tant de découvertes dues à la France on peut se demander pourquoi l'Allemagne a la réputation d'être par excellence le pays des chimistes. Ce prestige tient certainement pour une part aux hommes de très haute valeur qu'elle a produits et qu'il serait injuste de rabaisser ici. Il tient aussi, comme pour toutes les autres sciences, au nombre prodigieux de publications faites par les Allemands : ils y glorifient leurs compatriotes, en oubliant volontiers les étrangers ou au moins en atténuant leurs mérites : Lavoisier, Pasteur, Berthelot, par exemple. Les Français sont trop modestes : depuis 1871, ils copiaient trop volontiers ce qui leur arrivait de l'autre côté du Rhin.
En ce qui concerne spécialement la chimie, la faveur dont jouit l'Allemagne depuis cinquante ans est due pour beaucoup au grand nombre de chimistes d'une valeur moyenne, très bons praticiens, qu'elle forme dans ses laboratoires : ils sont nombreux parce que l'industrie leur fournit un débouché assuré. C'est qu'en Allemagne l'industrie s'appuie sur la science beaucoup plus souvent qu'en France et surtout qu'en Angleterre : son développement extraordinaire tient surtout à l'habileté commerciale actuelle des Allemands répandus sur toute la surface de la terre : il se rattache ainsi à l'accroissement considérable de sa population. En France, nous avons, depuis longtemps déjà, d'excellentes écoles de chimie pratique : l'industrie devrait utiliser davantage les jeunes gens qui en sortent.
Ajoutons que si l'industrie française ne s'est pas encore suffisamment laissé pénétrer par la science, c'est que la plupart de nos chimistes ont fait leurs découvertes par pur amour de la science, sans chercher à en tirer parti par les applications pratiques. Tels ont été Dumas, Wûrtz, Friedel, Henri Sainte-Claire Deville, Berthelot, Moissan. On ne peut pas en dire autant de la plupart des maîtres de la chimie allemande depuis cinquante ans. On retrouve donc ici, comme ailleurs, ce caractère de désintéressement, d'amour de la vérité pour elle-même qui a fait dans les siècles passés l'honneur de la race française.