L.\ RICHESSE DE LA FRANCE ET L'EMPLOI QU'ELLE EN FAIT
La richesse de la France n'est pas évaluée, comme celle des États-Unis, par un recensement régulier. La méthode dont on s'est le plus couramment ser\4 pour l'estimer est celle qui est connue sous le nom d'annuité successorale et qui a été imaginée par un statisticien français. Elle est fondée sur le raisonnement suivant : Les propriétés qui changent de mains chaque fois que meurt un Français
auront toutes, au bout d'une certaine période, été enregistrées par les fonctionnaires chargés de percevoir les droits de succession. Supposons dès lors que la vie moyenne des habitants soit de trente-six années, il n'y aura qu'à multiplier par 36 la valeur des héritages transmis pour obtenir le total de la fortune française, en dehors du domaine propre de l'État. Cette méthode contient des causes d'erreurs : mais elles se compensent, de sorte que l'annuité successorale peut être regardée comme fournissant une base de calcul suffisamment exacte. Le chiffre qu'elle donne actuellement est d'environ 230 milliards de francs, ce qui représente un progrès considérable depuis le milieu du xix^ siècle.
Mais ce qui n'est pas moins remarquable que l'augmentation du patrimoine national, c'est la façon dont il a été placé : ici comme ailleurs, nous trouvons un témoignage de l'esprit altruiste du peuple français. A la fin du xviii* siècle, les armées de la République luttaient pour donner la liberté aux autres nations ; au cours du xix^ siècle, les capitalistes français sont venus à leur aide pour favoriser leur développement économique : les ingénieurs français ont bâti les premiers chemins de fer sur beaucoup de territoires européens et extra-européens; Paris est un vaste marché de rentes, d'actions et d'obligations étrangères.
Deux exemples remarquables de ces dispositions ont été la formation du capital nécessaire au percement des canaux de Suez et de Panama. Il est probable qu'un appel comme celui que Ferdinand de Lesseps adressa à ses compatriotes il y a cinquante ans, leur demandant des centaines de millions pour l'exécution d'un projet qui, de bien des côtés, était traité de rêve chimérique, n'eût pas été écouté ailleurs qu'en France. Ici il a été entendu, et une foule de petits capitalistes, enthousiasmés par les perspectives d'avenir de l'entreprise, se sont empressés d'apporter leur argent. Leur foi dans une œuvre grandiose, destinée à améliorer les conditions d'existence de l'humanité, a été récompensée par les merveilleux résultats financiers qu'a obtenus la Société; mais il est certain que ce n'est pas seulement le désir de faire un placement avantageux qui les avait poussés à souscrire des actions. Il en fut de même pour le Panama : les
FINANXE, COMMERCE, TRANSPORTS- 235
Français donnèrent leurs épargnes et permirent au grand vieillard de Lesseps de commencer l'œuvre qui a été terminée par le gouvernement des États-Unis d'Amérique. L'entreprise avait accompli un travail plus considérable qu'on ne se l'imaginait généralement; dans beaucoup de cas, les ingénieurs américains ont été surpris de constater que les déblais et les installations de machines étaient beaucoup plus avancés qu'ils ne l'avaient pensé.
C'est un beau trait de la nation que, même en matière d'argent, elle n'écarte pas les considérations morales et intellectuelles. En maintes circonstances, les capitalistes ont prêté au gouvernement une aide efficace, grâce à la perception très nette qu'ils ont eue de la politique nationale. En 1888, lorsque l'entente avec la Russie devint l'une des bases de notre diplomatie, ils achetèrent de grandes quantités de fonds moscovites : toutes les émissions de ces titres faites à Paris rencontrèrent le plus vif succès, et ce lien financier a rendu l'alliance plus étroite entre les deux nations.
Un autre exemple de patriotisme vient d être donné au cours de la grande guerre : les habitants ont apporté leur or, soigneusement mis de côté pendant des générations, à la Banque de France, aussitôt qu'ils ont appris que celle-ci avait besoin d'augmenter son stock de numéraire pour asseoir sur une base plus large ses émissions de billets. En dépit du fait que l'on peut s'attendre à ce que l'or soit à un moment donné plus recherché que le papier, qu'il constitue un moyen de payer au dehors ne courant aucun risque de dépréciation, des milliers de gens ont versé, en peu de mois, plus d'un miUiard d'or aux comptoirs de la Banque, dont ils prenaient les billets en échange. Des fils et des femmes de soldats au front, des orphelins et des veuves dont les pères et les maris avaient été tués dans les tranchées, de pauvres familles, qui conservaient précieusement quelques pièces d'or de frappe ancienne, les ont généreusement abandonnées pour rendre service à leur pays; ils ne se sont même pas préoccupés de la valeur artistique de beaucoup de ces pièces, qui eussent été de véritables trésors pour les collectionneurs. Le dicton allemand qui prétend qu'en matière
d'argent il n'y a pas de sentiment ne s'applique pas à la France, cette nation généreuse, chez laquelle au contraire un appel au dévouement trouve toujours un écho.