LES TRAVAUX DE PASTEUR
Non seulement l'influence des premiers travaux de toasteur a été l'inspiratrice et la dominatrice; mais encore ce sont ses expériences, sur le charbon — sur le choléra des poules — sur la rage — qui de 1870 à notre époque sont encore les plus mémorables. Non seulement elles furent importantes par elles-mêmes, mais encore, plus que toutes autres, elles furent les bases de toute une science qui jusque-là ne consistait qu'en phrases vagues, et en lieux communs insupportables : la pathologie générale.
L'expérience fondamentale fut faite par Pasteur, et, à à tout prendre, il me paraît bien que c'est la plus importante de toutes celles qu'a vu éclore la période 1870-1914.
Mais, pour bien en comprendre la portée, il faut unir à l'histoire de la bactéridie charbonneuse, celle du choléra des poules (1880-1881).
L'affection connue anciennement sous le nom de choléra des poules, avait été reconnue par un savant italien, Perroncito, comme une affection microbienne. Or Pasteur, en étudiant ce parasite, constata que, s'il continue à pousser dans des liquides de culture, il finit par perdre sa virulence;
Tout de même les trois grandes techniques directrices de la pathologie générale expérimentale sont dues à Pasteur, et à lui seul.
ipon a ouate qui empt microbes atmosphériques de contaminer le liquide stérile.
a» Ensemencement du liquide nutritif stérile par une goutte du liquide où la fermentation pure s'est effectuée, de manière qu'aucun germe différent du microbe spécial qu'on veut ensemencer, ne soit introduit dans le ballon stérile.
3" Stérilisation possible du liquide de culture par la chaleur, après fermentation, de manière à pouvoir inoculer aux animaux, pour l'étude de la maladie provoquée, soit le liquide non stérilisé, ce qui est l'inoculation microbienne, soit le liquide chauffé, où les microbes ont été tués par la chaleur, mais où cependant les produits de sécrétion microbienne sont encore au moins en partie conservés.
Uemi-siède civilis. franc. a 3
par le vieillissement il s'atténue ; de sorte que les animaux inoculés par ce microbe vieilli ne meurent plus; ils sont malades; et la maladie est d'autant plus légère que le microbe injecté est plus vieux. Par conséquent, il y a atténuation de la virulence.
C'était un premier point établi, de grande importance. Mais la continuation de l'expérience en établit un autre, plus important encore : c'est que les animaux injectés avec le virus atténué deviennent réfractaires à l'inoculation du virus virulent : ils sont vaccinés^ pour employer l'expression de Jenner.
Ce fut là une ère nouvelle pour la science. Et il faut le dire, et le redire, et le redire encore. Car, perdus dans le détail des innombrables et médiocres notices qui paraissent chaque jour sur des sujets minuscules et insignifiants, nous ne voyons plus bien clair; et nous ne savons plus distinguer ce qui est accessoire, et ce qui est essentiel.
Or, l'expérience sur la vaccination par le virus atténué du choléra des poules est une expérience essentielle, la plus belle peut-être et la plus féconde de toute la pathologie générale.
Elle reçut bientôt une consécration pratique mémorable, à savoir la vaccination contre le charbon. C'est la fameuse expérience de Pouilly-le-Fort. En laissant le Bacillus anthracis, c'est-à-dire la bactéridie charbonneuse, le microbe de la maladie du charbon, vieillir dans les bouillons de culture, au contact de l'oxygène de l'air. Pasteur (avec Joubert, Chamberland et Roux, comme collaborateurs) l'avait atténué comme il avait atténué le choléra des poules; et le virus atténué, au lieu de conférer une maladie mortelle, conférait l'immunité. De sorte que les moutons de Pouilly-le-Fort, vaccinés par l'injection préalable d'un virus atténué, résistèrent triomphalement à l'inoculation de la maladie charbonneuse, tandis que les témoins succombèrent.
A partir de ce jour, les notions sur l'atténuation des virus, sur la vaccination, sur l'immunité, notions qui dominent toute la pathologie générale actuelle, furent définitivement établies dans la science.
Pour être équitable, il faut reconnaître qu'un jeune pro-
fesseur de l'École vétérinaire de Toulouse, Toussaint, mettant à profit les travaux de Pasteur sur le choléra des poules, avait pu, avant l'expérience de Pouilly-le-Fort, réussir à atténuer le virus, tantôt par la chaleur, tantôt par des substances antiseptiques diluées (phénol).
Mais, à vrai dire, la nature du procédé par lequel peut s'obtenir l'atténuation des virus, si importante au point de vue pratique, et variant sans doute avec chaque microbe spécial, est un point d'importance relativement secondaire. La technique est variable ; le principe directeur est le même.
En fait de science, ce qui importe, c'est la création; l'originalité. Un premier microbe a été reconnu, comme étant cause de maladie. C'est admirable. Mais que plus tard pour telle ou telle autre maladie, on découvre tel ou tel microbe spécifique, voilà une nouvelle découverte, qui n'est que la fille immédiate et nécessaire de l'autre. Assurément elle est très importante, très instructive; il faut beaucoup de talent, de patience, de labeur pour mener à bien cette recherche; pourtant l'essentiel avait été réalisé par la détermination du premier microbe. De même on découvre que pour une maladie déterminée le microbe cultivé à l'air, ou chauffé s'atténue, et confère l'immunité, voilà qui est essentiel et fondamental. Qu'on applique ce mode de vaccination à d'autres maladies, c'est très important, très utile au point de vue pratique, très intéressant à tous points de vue; pourtant il ne s'agit que de l'extension donnée à une loi de pathologie générale déjà démontrée.
Voilà pourquoi les innombrables travaux sur les vaccinations, l'immunité, les atténuations, auront toujours comme origine cette expérience incomparable de Pasteur sur le choléra des poules.
L'autre grande découverte de Pasteur porte sur la vaccination contre la rage. Encore qu'elle soit plus célèbre dans le public que toute autre, elle est moins précise, et elle a été moins féconde en conséquences que la vaccination contre le choléra des poules et le charbon.
Elle est vraiment très remarquable, parce que Pasteur, se conformant à la nécessité expérimentale, a su modifier 'les méthodes précises qui lui avaient donné de si brillants
résultats pour d'autres maladies, et, imaginant une méthode absolument nouvelle, vacciner contre la rage sans employer l'atténuation du virus par l'air ou par la chaleur.
On savait que le virus rabique est inoculable, et que, si l'inoculation est faite par le système nerveux, la marche de la maladie est plus rapide. Pasteur songea alors à prendre les moelles ou les cerveaux d'animaux rabiques, et à injecter ce tissu nerveux contaminé. Puis il vit que la marche de la maladie inoculée ainsi devient différente. Dans certains cas la rage fut atténuée, et dans ces cas-là l'immunité fut conférée. Après de nombreuses, très nombreuses et difficiles expériences, il fut établi qu'on peut rendre des chiens réfractaires à la rage en leur inoculant des moelles rabiques de lapins. Pour que la maladie atténuée soit transmise, et non la maladie virulente, il faut procéder progressivement.
Bientôt, de ces multiples expérimentations se dégagea un nouveau fait, d'importance primordiale. Non seulement par ce virus atténué contenu dans les moelles rabiques l'état réfrac taire est obtenu, mais encore une action thérapeutique. Autrement dit, si, après l'inoculation de la rage virulente, on injecte la rage atténuée, cette dernière évolue assez vite pour devancer l'autre et l'empêcher de produire ses effets.
Le mécanisme intime de cette action est plus obscur que pour les autres inoculations et atténuations. En tout cas, au point de vue pratique, les résultats ont été merveilleux. La rage, qui résistait à tout traitement, et qui était fatalement mortelle, devint une maladie guérissable. Le 6 juillet 1895, Pasteur l'appliqua à un enfant de neuf ans, Joseph Meister, qui venait d'être mordu par un chien enragé, et Meister guérit. Puis ce fut le petit Jupille, puis d'autres. La rage était vaincue.
Il y eut alors un grand mouvement d'enthousiasme. Un Institut Pasteur fut, par des souscriptions volontaires venant de toutes les parties de la France et de l'étranger, créé pour que le traitement nouveau soit appliqué aux individus mordus. Des Instituts Pasteur (antirabiques) furent fondés dans les grandes villes.
Mais de toutes ses fondations, la plus féconde, la première
en date comme la première en importance, ce fut l'Institut Pasteur de Paris. Les travaux qui y furent exécutés furent dignes du maître sublime. Ils continuèrent et continuent encore sa gloire. Avec Duclaux, Metchnikofif, Chamberland, Roux, la pathologie générale, cette science nouvelle que Pasteur avait fondée, prit tout son développement inattendu.
La gloire de Pasteur n'est pas seulement Pasteur luimême, mais encore toute cette brillante école de savants et d'expérimentateurs qui poursuivent son œuvre et l'agrandissent.
Aussi bien rien de semblable peut-être n'avait apparu dans les sciences. Ce grand mouvement scientifique qui a conduit la médecine et la chirurgie dans des voies absolument nouvelles relève du maître, à un tel point que tous les autres noms pâlissent à côté du sien.