HYGIÈNE. - MÉDECINE. THÉRAPEUTIQUE
J'ai insisté sur les maladies infectieuses et microbiennes plus que je ne pourrai le faire pour les autres chapitres de la pathologie. Et en effet la rénovation complète, la révolution totale, ne porte que sur la pathologie des infections.
Il est vrai que presque toutes les maladies sont des infections ou des intoxications, et l'effort des savants et des médecins a été de faire rentrer dans le domaine des affections parasitaires les maladies déjà décrites cliniquement.
Aussi toute l'hygiène a-t-elle été transformée de fond en comble. Elle peut se résumer en un mot : la lutte contre le parasite. Efficace dans bien des cas, impuissante dans quelques autres, elle nous permet de concevoir de très vastes espérances. Malheureusement les administrations ne sont pas encore suffisamment convaincues que par des mesures sévères on peut arrêter les contagions. Beaucoup de très louables réformes ont été faites, même en France; mais ce n'est pas assez encore.
En tout cas pour ces réformes de l'hygiène, il n'est pas un seul nom qui se détache en pleine lumière; l'hygiène n'est que la conséquence, l'application pratique, dp la doctrine pathologique. Le mérite des hygiénistes, qui peuvent sauver tant de vies humaines, n'est pas un mérite scientifique.
Pour ce qui concerne la pathologie, je me vois contraint de m'excuser pour ma relative incompétence. Mais peut-être y a-t-il parfois quelque avantage à juger les choses cliniques en physiologiste et non en médecin, sans se laisser obnubiler par les faits de détail, et en ne considérant que les résultats absolument nouveaux acquis à la science.
Dans le domaine des choses médicales, je citerai seule-
ment les découvertes qui me paraissent essentielles, encore que, bien entendu, elles cèdent en importance, n'étant pas révolutionnaires, aux travaux faits sur les maladies infectieuses. Elles sont toutes d'origine française.
En 1877, Lancereaux découvrit qu'il y a un diabète pancréatique. Ici l'anatomie pathologique et la clinique devancèrent la physiologie; car c'est plus tard seulement que Mering et Minkowski découvrirent la fonction glycoly tique du pancréas.
Landouzy a prouvé que les pleurésies étaient un des premiers symptômes de la tuberculose ; ou, pour mieux dire, que la pleurésie considérée jusqu'alors comme une maladie idiopathique, avait pour cause une tuberculose pleuropulmonaire qui avait jusque-là passé inaperçue. Ainsi la pleurésie des anciens auteurs est devenue un des symptômes de la tuberculose commençante.
P. Marie a décrit une maladie nouvelle, l'acromégalie, dont il a fait une description complète ; même il a pu rattacher cette maladie rare et singulière à une altération de l'hypophyse cérébrale, petit organe dont la fonction était restée (et reste encore) assez énigmatique ; car il n'est ^ pas tout à fait suffisant pour élucider son rôle de dire qu'elle agit sur la nutrition des tissus.
A. Fournier a établi un lien de cause à effet entre la syphilis et la paralysie générale. Cette terrible maladie, qui semblait frapper au hasard les malheureux qui en sont atteints, n'atteint que les vieux syphilitiques. Fait imprévu, qui, au point de vue de la thérapeutique, comportera sans doute de très utiles applications.
Il faut noter aussi comme directrice de beaucoup d'idées pathologiques, la notion des auto-intoxications, bien mise en lumière par A. Bouchard et ses élèves. De même l'histoire des glandes vasculaires sanguines, dont la connaissance remonte à Brown-Séquard (1898), a permis de classer parmi les troubles morbides les insuffisances glandulaires. Mais sur les auto-intoxications et les insuffisances glandulaires, les travaux sont innombrables, et les médecins de tous pays y ont largement contribué.
La connaissance et l'étude des variations de la pression
artérielle sont dues principalement à Potain (vers 1875). Il fut le premier à mesurer la pression artérielle des malades. Les premiers appareils sphygmomanométriques de clinique ont été imaginés par lui. Actuellement la mesure de la pression artérielle est devenue un élément important de tout diagnostic et de tout pronostic. Cette mesure se fait, grâce à l'ingénieux appareil de V. Pachon, qui est devenu absolument classique (1910). Ce sont les travaux des médecins français qui ont approfondi ces troubles de la pression artérielle.
Somme toute, si l'on met à part les travaux sur les maladies infectieuses, il n'y a guère en fait d'œuvre vraiment nouvelle, en pathologie, tant en France qu'à l'étranger, que les travaux que je viens de citer, sur le diabète pancréatique, l'origine tuberculeuse de la pleurésie, l'acromégalie, et l'origine syphilitique de la paralysie générale et du tabès *.
En fait de thérapeutique, des progrès considérables ont été réalisés en France et à l'étranger. Liebreich a découvert le chloral. Koller, l'action anesthésique locale de la cocaïne, et divers médecins allemands ont introduit des dérivés de l'acide salicylique, aspirine, pyramidon, antipyrine. La plus belle découverte est peut-être celle du traitement de la syphilis par le 606, inaugurée par Ehrlich.
Mais d'autre part, en France, des travaux importants ont été faits, qui n'ont pas moindre valeur.
A d'Arsonval revient l'honneur d'avoir imaginé le traitement par des courants électriques de haute fréquence, qui a donné des résultats très heureux dans certains cas (par exemple pour le traitement de l'artério-sclérose). Étant donnée l'action intense (et inoifensive) exercée par cette force électrique, sur l'organisme, il est permis d'espérer qu'elle n'a pas dit son dernier mot encore. C'est une méthode nouvelle, puissante, riche d'espérance.
La méthode opothérapique (le mot opothérapie a été créé par Landouzy) est le développement et l'extension d'une
I. Une maladie nouvelle, l'appendicite, a été décrite d'abord par les médecins et chirurgiens américains.
importante expérience de Brown-Séquard et d'Arsonval, qui, injectant des extraits du testicule, constataient une dynamogénie, c'est-à-dire une augmentation notable des forces nerveuses et musculaires. A la suite de ces premières injections opothérapiques, on a étudié les effets que produisent les injections d'extraits de divers tissus, et on leur a reconnu parfois une action spécifique (par exemple pour l'extrait du corps thyroïdien).
La déchloruration (c'est-à-dire le régime d'aliments pauvres en chlorure de sodium) a été pour la première fois mise en œuvre par Ch. Richet et Toulouse (1900). Ils ont montré que chez les épileptiques traités par le bromure de potassium, on peut abaisser de r2 grammes à 2 grammes par jour la quantité de bromure de potassium, pour obtenir la disparition des accès d'épilepsie, si on nourrit les malades avec un régime pauvre en chlorure de sodium. Le traitement est devenu classique. Actuellement dans tous les asiles de tous les pays, les épileptiques sont soumis au traitement par le bromure de potassium avec régime pauvre en chlorure de sodium.
L'année suivante, Achard et Lœper, puis Widal et Lemierre, puis Widal et Javal firent une très belle découverte thérapeutique qui donne au régime de déchloruration toute son ampleur, c'est que, chez les albuminuriques atteints d'œdème, le régime déchloruré fait rapidement disparaître l'hydropisie.
L'emploi du jus de viande crue constitue en réalité une méthode thérapeutique tout à fait nouvelle, malgré d'insignifiants travaux antérieurs à 1900. J. Héricourt et Ch. Richet ont pu démontrer expérimentalement l'efficacité de cette méthode (qu'ils ont appelée la zomothérapie) dans le traitement de la tuberculose.
Enfin, il ne faut pas oublier, sans diminuer les mérites d'Ehrlich, qu'A. Gautier avait depuis longtemps proposé d'employer les composés organiques de l'arsenic pour remplacer les arséniates métalliques. Le 606 est un composé organo-métallique.