ÉTABLISSEMENTS MÉTALLURGIQUES
Au début de la période que nous venons d'envisager, — et l'on peut même dire pendant toute la partie du xix' siècle qui s'étend de 1835 à 1875, — c'est dans la région du centre de la France ^ que se concentrait surtout l'intérêt de
1. Sur ce tonnage, les aciéries ont fourni, en 191 j, 2259000 tonnes de demi-produits, blooms et billettes, et 3 186000 tonnes de produits finis. En 1905, la production de produits finis n'était que de 1 44a 000 tonnes, ce qui donne une augmentation de 221 p. 100 en huit ans.
2. Départements de Saône-et-Loire, de la Nièvre, de l'Allier, de la Loire et du Rhône.
nos industries métallurgiques. « Les établissements de cette région ont été les facteurs principaux des transformations multiples que la métallurgie a subies et, à ce titre, leur histoire se confond avec la sienne... la grande expansion qu'elle a reçue... ce sont eux qui la lui ont assurée*. » Dès le XVIII* siècle, quand Louis XVI avait voulu faire édifier en France les premiers hauts fourneaux au coke « et autres usines à la manière anglaise », une longue enquête avait conclu qu'il n'existait pas en France d'emplacement plus convenable que le territoire de Montcenis en Bourgogne (le Creusot), aussi abondant en mines de fer qu'en charbon de terre ^ Ainsi s'éleva, il y a près de cent cinquante ans, une usine répondant, aux dimensions près, aux conceptions les plus modernes : le Creusot était une véritable mine-usine, construite sur une houillère qui lui appartenait et à proximité immédiate des mines de fer qui l'alimentaient, fabriquant elle-même son coke, possédant ses hauts fourneaux, ses fonderies, ses tourneries et ses ateliers de produits finis, machines à feu ou canons.
Parmi les autres usines métallurgiques les plus importantes de la région, usines dont les origines sont également lointaines, figurent celles de la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine et d'Homécourt (Saint-Chamond et Assailly), de la Compagnie des Forges de Châtillon-Commentry et Neuves-Maisons (Montluçon et Commentry), de MM. Jacob Holtzer et C"' (Unieux), de MM. Marrel Frères (les Etaings et Rive-de-Gier), des Aciéries de Saint- Étienne, de la Société Anonyme de Commentry-Fourchambault et Decazeville (Montluçon et Imphy). Toutes ces usines consommaient les minerais d'alluvion si connus de ces contrées, en mélange avec de faibles proportions de minerais arrivant de la Méditerranée ou des Pyrénées ; elles trouvaient le charbon de bois dans les forêts du Berry, du Bourbonnais, du Nivernais, et les mines de Saint-Étienne, de Commentry, du Creusot, de Blanzy, d'Épinac leur fournissaient la houille dont elles avaient besoin.
1. La Métallurgie en France. Région du Centre et du Bassin de la Loire, par L. Bâclé, Revue xtconomique Internationale^ juin 191 1. a. Délibérations du Conseil d'Etat du a6 mai 1782.
L'usine du Creusot fut alors en quelque sorte un symbole pour l'industrie française : « Après une période marquée principalement par le développement de la construction mécanique, de 1836 à 1860, elle en connut une autre, caractérisée par le développement des grosses fabrications sidérurgiques... pendant un certain temps elle occupa le premier rang parmi les usines françaises au point de vue du chiffre de la production » %-. La première grande locomotive d'origine française qui ait fonctionné en France, les premières plaquer^ de blindage pour la protection des bateaux de guerre sortirent des ateliers du Creusot. De son côté, en 1857, l'usine de Saint-Chamond présentait deux bouches à feu en acier. Pendant la guerre de 1870, ces deux établissements coopérèrent largement à la défense nationale : ils construisirent en particulier près de 500 bouches à feu et fournirent les éléments de 500 autres.
En 1876, la région du Centre possédait le quart de nos hauts fourneaux ; elle fabriquait 25 p. 100 de la fonte, 26 p. 100 des fers et aciers, 40 p. 100 des tôles et 62 p. 100 des rails; dans l'ensemble elle représentait un tiers de la production totale de la France'. A partir de cette époque, les conditions de la production se modifièrent. Il y eut d'abord une tendance à se rapprocher des côtes pour faciliter les approvisionnements en matières premières, devenues moins abondantes sur place. L'extension du procédé Thomas accentua la décentralisation; les rails et les profilés, puis les tôles de construction et même les tôles à haute résistance émigrèrent vers le Nord et l'Est*. En 191 3 il n'y avait plus en feu dans le Centre que sept hauts fourneaux, fournissant 171 000 tonnes de fonte (moins de 3,5 p. 100 du ton-
I. En 1866, la production de fonte du Creusot était de 115 000 tonnes, soit près de lo p. loo de la production totale française.
a. Rapports du Jury International de l'Exposition Universelle de 1900, Groupe XI, Mines et Métallurgie, Paris, 1903.
3. Quatre études sur l'Industrie Métallurgique Française, par Robert Pinot, Secrétaire général du Comité des Forges de France, Revue Financière Universelle, 1912.
4. Seule dans le Centre, la forge du Creusot lamine encore un g^os tonnage de produits communs (près de 200000 tonnes par an), mais c'est un cas exceptionnel, résultant de la situation spéciale des Etablissements Schneider.
Demi-siècle civilis. franc. 25
nage total). Les 452 000 tonnes de produits finis livrés ne représentaient de leur côté que 14 p. 100 de l'ensemble de nos fabrications. Mais pour ces produits finis on ne peut plus juger sur une simple question de tonnage, une très grosse partie de ceux-ci étant des produits très spéciaux et de prix élevés.
La métallurgie du Centre s'est en effet orientée de plus en plus vers les produits fins, pour lesquels le prix de revient des matières premières a moins d'importance : matériel d'armement, aciers pour outils, pour pièces d'automobiles ou pour l'aviation, produits marchands de qualité supérieure, bandages, essieux, locomotives, ressorts, arbres, câbles. Grâce à cette spécialisation, la production annuelle va constamment en croissant, malgré la disparition graduelle des produits courants. Les recherches de laboratoire ont pris une place capitale. C'est aux laboratoires du Creusot qu'a été trouvée, par MM. Osmond et Werth, la théorie cellulaire des aciers, base de la métallographie actuelle; c'est dans les laboratoires de Châtillon-Commentry que M. Charpy a mis au point ses méthodes d'essais et ses appareils. Après avoir créé les plaques de blindage homogènes en acier et les aciers au nickel', l'usine du Creusot a résolu le problème des plaques de blindage en acier à constituants spéciaux sans cémentation, tandis que l'usine de Saint-Chamond a découvert les propriétés des aciers au nickel-chrome. D'autre part, on cherche à obtenir des lingots ou des pièces de dimensions toujours plus considérables^, tout en conservant aux produits leurs qualités spéciales et une parfaite homogénéité. Pour couler ces lingots, pour exécuter ces pièces, il a fallu développer sans cesse un outillage formidable : marteaux-pilons de 100 tonnes, presses à comprimer l'acier de 8 000 et 10 000 tonnes, presses à forger et à gabarier de 6000 et 8000 tonnes, laminoirs
I. Les blindages homogènes en acier furent présentés, pour la première fois, en 1876, au concours ouvert par la Marine Royale Italienne à la Spezzia, et les blindages en acier au nickel, en 1890, au polygone de l'Artillerie de Marine des Etats-Unis, à Annapolis.
3. A l'Exposition de 1878, MM. Schneider présentaient un lingot en acier de lao tonnes coulé au Creusot.
à blindages dont une paire de cylindres pèse près de ido tonneà, fours à réchauffer de 25 mètres de hauteur, fosses de trempe de 30 mètres de profondeur, machines outils de plus de 50 mètres de longueur. On ne doit pas enfin oublier un facteur important de la suprématie actuelle des établissements métallurgiques du Centre pour certaines fabrications : l'habileté et la conscience traditionnelles de la main-d'œuvre, qui souvent se transmettent de père en fils, dans une même usine, pendant plusieurs générations.
Dans l'Est de la France, comme dans le Centre, les industries métallurgiques étaient déjà anciennes et nombreuses au milieu du xix^ siècle, mais elles n'y avaient point acquis le même développement. Après la mise en exploitation des mines de « minette », elles commencèrent à progresser : en 1859, les départements de la Meurthe et de la Moselle ne produisaient toutefois encore que 84000 tonnes de fonte, soit moins de 10 p. 100 de la production nationale (864000 tonnes). Au moment de l'Exposition de 1867, la situation s'était très sensiblement modifiée par suite de la construction d'un grand nombre d'usines *. 62 hauts fourneaux au coke et 13 au charbon de bois fournissaient 321 000 tonnes de fonte, plus du quart de la production totale. Les usines les plus considérables de la région, tant pour le fer puddlé et les profilés que pour la fonte, étaient celles de MM. de Wendel, devenus les plus gros producteurs de fonte de France. Ces derniers fabriquaient euxmêmes leur coke dans deux usines de carbonisation, situées près de Sarrebriick et à Seraing *.
La guerre de 1870 eut des répercussions particulièrement douloureuses pour notre métallurgie dans la région de l'Est, répercussions que l'on chercha à atténuer après la conclusion de la paix par la construction de nouvelles usines : les
I. Parmi celles restées françaises on peut citer: Frouard et Pont-à- Mousson (1856), Jarville (1858), Longwy-Bas (1863), Maxéville, le Prieuré et Mont-Saint-Martin (1865), Liverdun (1866).
3. Revue de l'Industrie du Fer en 1867, par S. Jordan, Revue de l'Exposition Universelle de 186"], t. I-II. Paris-Liège.
hauts fourneaux de Pompey, de Saulnes, de Neuves- Maisons, de Micheville furent les premiers édifiés en 1872 et 1873. A partir de 1879, pour l'application du procédé Thomas, on éleva de puissantes aciéries. La production de fonte en Meurthe-et-Moselle, de 299000 tonnes en 1875, passait à 538000 tonnes en 1880, 1084000 tonnes en 1890 et I 254 000 tonnes en 1895 : elle représentait déjà, à cette dernière date, 62,5 p. 100 de notre production totale, mais étant donnés le nombre et l'importance des initiatives qui s'étaient révélées, on sentait que ces résultats pourraient être dépassés de beaucoup. Le mouvement s'était trouvé ralenti jusque-là par la dépendance vis-à-vis de l'étranger pour l'alimentation en minerai calcaire et en coke. Si cette dépendance a subsisté pour le coke, elle fut totalement écartée pour le minerai par l'emploi de celui du bassin de Briey. La richesse notablement plus élevée de ce nouveau minerai a, de plus, permis d'abaisser sensiblement la consommation du coke et le prix de revient de la fonte. Pour le coke la situation s'est améliorée récemment dans une certaine mesure, grâce aux « marchés à échelle » passés dans la région du Nord. Les conditions de la production de l'acier furent d'autre part facilitées lorsque le procédé Thomas tomba dans le domaine public*. Les résultats ne se firent pas attendre. La production de fonte, de i 670000 tonnes en 1900, montait à 3493 000 tonnes en 1913^ : elle a plus que doublé en treize ans et représente près des trois quarts de la production française. Tandis que les fontes de moulage et les fontes d'affinage donnent lieu à un commerce extérieur étendu, dont le centre le plus important est aux usines de Font-à-MoussoUj grandes exportatrices de tuyaux, les fontes de conversion sont presque toutes consommées sur place. Les usines à fonte les plus considérables sont celles de Mont-Saint-Martin, de Jœuf, d'Homécourt, de Micheville et de Neuves-Maisons.
Les aciéries, en petit nombre, sont toutes montées pour
I. La Métallurgie en France. L'Est et le Nord, par P. Nicou, Revue Économique Internationale, juin 191 1.
3. Ce tonnage a ét6 produit par 72 hauts fourneaux, sur 151 en feu.
une forte production. Au nord se trouvent celles de Longwy, de Micheville, de Senelle et de Rehon, dans le bassin de Briey, celles de Jœuf et d'Homécourt, dans le bassin de Nancy, celles de Pompey, de Frouard et de Neuves-Maisons. Ces usines se sont entièrement spécialisées dans les fabrications simples : lingots, blooms, billettes et, comme produits finis, rails, poutrelles et profilés. Elles ont coulé, en 1913, 2298000 tonnes de lingots, soit 49 P- loo de la production française. Un peu moins de la moitié de ce tonnage (1026000 tonnes) a été transformé en produits finis, le reste étant vendu soit directement à l'état de lingots, soit à l'état de demi-produits. Presque tout l'acier fourni, 2 141 000 tonnes, est de l'acier Thomas, l'acier Martin n'inter^^enant que pour 157000 tonnes'. Au moment où a éclaté la guerre, les aciéries de Longwy tendaient à développer le tonnage d'acier Martin, par la construction de grands fours oscillants de 60 tonnes, alimentés en fonte liquide par mélangeur.
En Meurthe-et-Moselle, le problème de la main-d'œuvre n'a pas été aussi difficile à résoudre dans les usines que dans les mines; toutefois, il fut souvent une préoccupation pour les industriels et il a fallu recourir largement en particulier aux ouvriers italiens. L'outillage a subi les transformations permettant de développer les procédés mécaniques et le maintenant à la hauteur des progrès récents : chargement automatique des hauts fourneaux, utilisation directe des gaz dans des moteurs, conduite électrique des laminoirs, trains continus. Une question importante pour la métallurgie lorraine est aussi celle des transports. Sans doute la création de nouvelles lignes de chemin de fer, l'acceptation par les Compagnies de tarifs spéciaux et dégressifs ont permis l'expédition des produits dans des conditions plus favorables ; cependant, la voie de communication la plus économique, la voie d'eau, manque encore et elle serait très nécessaire pour donner une arme efficace dans la lutte pour les exportations, en assurant des débouchés
I. Ces chiffres représentent, d'une part 72 p. loo, d'autre part 10 p. 100 de notre production totale pour les deux catégories d'acier.
faciles vers les grands ports d'Anvers et de Dunkerque. Des études ont déjà été faites et des solutions pratiques ont été trouvées : leur réalisation prochaine seconderait utilement les efforts de notre industrie de l'Est. Il est intéressant de noter que cette industrie a toujours été soutenue, dans son développement remarquable, au cours des quinze dernières années, par l'intervention de la Banque de France et des banques locales, qui ont, dans une ample mesure, favorisé l'extension des affaires. Enfin une organisation commerciale centralisée, celle des comptoirs, fut de son côté un précieux auxiliaire.
Nous avons vu que la sidérurgie du Centre, éloignée maintenant des principaux bassins miniers, est caractérisée par le développement des recherches scientifiques, la spécialisation dans la fabrication des produits fins et la création d'un très puissant outillage pour la mise en œuvre de certains de ces produits. De son côté, la sidérurgie de l'Est, établie sur un des plus considérables gisements de minerai de fer, s'est orientée, malgré la difficulté des approvisionnements en houille et en coke, vers la production des gros tonnages de fonte et d'acier, avec prépondérance du métal Thomas, et s'est limitée à la livraison des produits bruts, des demi-produits et des produits finis communs. La troisième grande région sidérurgique de France, celle du Nord*, ne possédant pas sur place de ressources en minerai, mais abondamment pourvue de combustible, présente plus de diversité dans son allure générale : elle fournit à la fois de la fonte, du métal soudé, de l'acier Martin et de l'acier Thomas, des produits communs et des produits fins, et cherche progressivement à allier à l'importance des tonnages la perfection du travail pour des fabrications spéciales.
L'intensité de la vie industrielle régionale dans les branches les plus diverses, la multiplicité des voies ferrées, le bon aménagement d'un réseau de canaux qui permet des communications faciles et peu onéreuses avec les grands marchés intérieurs du pays, — en particulier avec les