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L APPRENTISSAGE POLITIQUE

c. votre colère ne sortira pas du Casino ; vous serez toujours « conservateurs, toujours satisfaits, toujours poltrons, toujours « poules mouillées. Trêve aux lamentations stériles 1 » (Avril 1848.)

Il devait pratiquer magnifiquement cette politique de fière indépendance et de clairvoyante réaction, du moins sur le terrain des idées ; car il sera tout le contraire d’un démagogue, recherchera, non pas une vaine popularité, mais le bien du peuple, et ne sacrifiera jamais ses convictions aux tentations du Pouvoir : en décembre 1849, comme le docteur Herrgott lui parlait de candidature, il estimait « cet avenir bien audessus de ses prétentions » et reprochait à son ami de vouloir développer en lui « le feu cuisant de l’ambition ».

Il se préparait d’ailleurs aux luttes de tribune, et faisait, en 1850, son apprentissage d’orateur « dans une conférence de jeunes avocats qui se réunissaient, chaque dimanche, pour plaider et juger entre eux ». 11 y débuta sur une question relative à la responsabilité des parents, fut très court et «sentit parfaitement tout ce qu’il y avait de difficultés à énoncer clairement ses idées, à les émettre d’une façon présentable, puis à les faire pénétrer dans l’esprit de ses auditeurs » ; il sonda l’abîme à franchir et mesura « les rudes combattants à combattre ». Dans son second plaidoyer, il examina si l’État devait subventionner les théâtres, et soutint l’affirmative.

Il cultivait les beaux-arts et les exercices physiques, — en particulier l’équitation, — concurremment avec les sciences et les lettres. Le dessin, la peinture, le piano le délassaient. Mozart, Beethoven, Haydn, Rossini, Félicien David le ravissaient. Il écoutait avec émotion le Dies iræ de Berlioz et suivait assidûment les séances du Conservatoire. La Grisi et l’Alboni, Lablache et Mario soulevaient ses applaudissements, soit à la représentation de la Sémiramide, dont il goûtait «l’ouverture, l’andante des cors et le frémissement des violons », soit à l’audition du Barbier de Séville et de la Prière de Moïse : « Il y a là, notait-il, des choses qui font venir la chair de poule. »

La sensibilité d’Émile KeUer était donc aussi souple et aussi riche que son intelligence. Il en avait développé tous les dons. Il lui restait à sortir de son studieux isolement, à compléter

EMILE KELLER

sa vie, à fonder un foyer. En avril 1851, son cœur s’épanouissait au souille du printemps, et s’il désirait trouver une ferme, il ajoutait avec une délicieuse timidité : « Il me faudra peutêtre aussi une fermière, ce qui est tout aussi difficile à trouver. » — - Il allait trouver, grâce à Dieu, la plus accomplie des « fermières >.

LE MARIAGE

Mathilde KELLER, née HUMANN (1833-1908)

SOMMAIRE

line « compagne incomparable ». — La famille Humann. — Fiançailles à Kolbsheim (1851). — Mariage à Strasbourg (1852). — Voyage en Italie. — Souhait de Pie IX.

Attachement de Mathilde Relier pour le Saint Père. — Ses idées politiques. — Son patriotisme d'Alsacienne.

L hôtel de la rue d Assas. - - Un foyer chrétien. — La femme du monde. — La « tertiaire » de Saint-Dominique. — L' « ami Fiot ».

Les noces d’argent et la première tombe. — Quatre lilles religieuses ; « la part de Dieu ». — Mort prématurée de trois de ces filles (1878 1901).

Un martyre de quinze années (1893-1908) : lents progrès de la paralysie dont est atteinte Mathilde Relier. — Les derniers mots qu elle peut écrire (1899) sont pour « remercier Dieu de tout cœur ». — Extase de l’agonie : « ses enfants l’ont proclamée bienheureuse ».

En 1908, peu de temps après la mort de sa femme, Émile Iveller devait raconter 1 à ses petits-enfants «cinquante-six ans d’union intime » et leur léguer, comme un précieux patrimoine, le témoignage de vertus qu’il résumait ainsi: «Après m’avoir donné une sainte mère à laquelle je devais tout et qui jouissait de notre bonheur avec une tendresse désintéressée, Dieu m’avait choisi une compagne incomparable à qui je n’ai jamais connu un défaut et chez qui je n’ai jamais surpris, pendant de longues et laborieuses années, ni un mouvement

1. Mathilde Relier, née Humann, 1833-1852-1908. Paris, imprimerie Dumoulin. 1908. (('.et ouvrage n’est pas dans le commerce.)

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d'impatience, ni un soupir de lassitude. Jamais le plus léger nuage ne troubla un seul instant l’azur limpide de notre union. »

Mathilde Iveller, née Humann, fut en eiïet le modèle de l'épouse chrétienne pour qui le mariage doit fondre deux cœurs, deux âmes, deux volontés, deux vies en une harmonieuse unité. Nulle n’était mieux faite pour compléter Émile Relier, et l’aider à réaliser jusqu’à la mort son haut idéal. Un seul soulfle les anima, et on peut leur appliquer les mots que traçait le général de Sonis au sujet de sa femme : « Chaque jour qui passe est un anneau de plus à la chaîne qui nous unit. Notre affection mutuelle est de plus en plus solide parce qu’elle repose sur l’amour de Dieu. Aussi, peu d’âmes se comprennent et s’aiment comme les nôtres. » Soulevons, avec un profond respect, le voile de ce pur amour qui exerça sur toute la carrière du « député du Pape », de l’Alsacien protestataire et du chrétien militant, une si profonde influence.

La mère d’Émile Relier, née Haas, était la sœur de Mme Émile Saglio, et celle-ci la belle-sœur de Mme Théodore Humann. Ces familles, que d’autres alliances devaient rapprocher, occupaient en Alsace une place éminente, soit en raison de leur fortune acquise par la banque, le commerce et l’industrie, soit en raison des fonctions publiques qui avaient été le prix de leur légitime influence.

M. Théodore Humann, receveur général à Strasbourg, député en 1847, maire de Strasbourg en 1870, avait deux frères et deux sœurs : Jules, secrétaire d’ambassade, père du général Georges Humann et de l’amiral Edgar Humann ; Edmond, receveur général à Saint-Étienne ; Élisa, mariée au comte Ch. G. Le Bègue de Germiny, qui fut ministre des Finances (1851), gouverneur du Crédit Foncier (1854) et de la Banque de France (1856) ; Octavie, vicomtesse de Bussières. Leur père à tous, Jean-Georges Humann (1780-1842), député en 1820, fut ministre des Finances de 1832 à 1836, puis de 1840 à 1842 : il mourut subitement dans son cabinet de travail ministériel. M. Théodore Humann, enfin, avait trois filles : Florentine, mariée en 1846 à son oncle Alphonse Saglio,

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député sous Louis-Philippe et en 1871, puis Conseiller d’État ; Jenny, qui épousa en 1857 Henri Couderc de Saint-Chamant, receveur général à Metz ; et Mathilde.

Entrer dans une pareille famille 1, si riche d’honneur et d’honneurs, si propre à lui apporter de solides appuis, devait donc singulièrement aider Émile Keller à suivre les traditions de sa propre famille. Mais ce ne fut pas l’influence, ni la fortune des parents qui constituèrent le trésor où il puisa, durant plus d’un demi-siècle, tant de bonheur et tant de force.

Il avait rencontré Mathilde Humann chez leur oncle commun, M. Émile Saglio, au château de Sévenans, près de Belfort, où, depuis son enfance, il passait avec sa mère une partie de l’été. La candeur de ses dix-sep t ans, sa gracieuse simplicité, sa beauté « qu’elle paraissait ignorer », le parfum de ses vertus, les purs élans de son cœur, toute « sa tendresse pour Dieu, pour sa famille, pour ses amies et tout spécialement pour les pauvres2 », opéraient, à son insu, la conquête du jeune homme.

Ils se fiancèrent le 23 mai 1851, au château de Kolbsheim. Ce superbe domaine des Humann domine toute la plaine d’Alsace, des hauteurs vosgiennes avoisinant Sainte-Odile aux sombres massifs de la Forêt-Noire. En raison de leur trop grande jeunesse, les fiancés attendirent plus d’une année, sans autres rencontres que de courts séjours à Kolbsheim ou à Strasbourg, et qu’un voyage en Suisse abrégé par des pluies torrentielles ; sans autres échanges de pensées qu’une lettre par semaine : «Le temps leur parut long.» — Pour calmer son mpatience, Émile Keller redoubla d’activité physique et intellectuelle : il se remit à la musique « avec une ardeur qu’il ne s’était jamais connue»; il apprit le chant et la déclamation avec son ami Delsarte, professeur, alors très en vogue, qui s’était voué à l’ascétisme, après avoir connu tous les entraîne-

1. On trouve des détails sur les origines de cette famille dans l'ouvrage consacré par M™0 Paul Fliche à l’une des tantes de Mathilde Keller : Une Française d'Alsace, .Vf11" Louise Humann (1766-1836), Paris, Téqui, 1921.

2. A moins d'indications contraires, les citations sont extraites de l’ouvrage consacré à sa femme par Emile Keller.

ments dans le monde du théâtre. Fort original, Delsarte proposait toujours à ses clients, — comédiens, chanteuses, musiciens, amateurs, conférenciers, avocats, députés, — de commencer la leçon par quelques considérations sur le mystère de la Très-Sainte-Trinité, puis par quelque lecture. « Il m’a fait ouvrir Iphigénie en Aulide de Gluck, notait le fiancé en novembre 1851, et, depuis quelques jours, j’y ai déjà découvert des richesses. Il paraît qu’en musique, c’est tout comme en littérature : vivent les vieux ! »

Le mariage eut lieu le 9 juin 1852, à Strasbourg, où Mathilde avait passé les hivers de son enfance et de sa jeunesse. L’union fut bénie en l’église Saint-Pierre. Les époux « entraient joyeusement dans le chemin de la vie », ignorant encore « tout ce qu’ils devaient de reconnaissance à Dieu ».

Ils passèrent les premiers jours sous les ombrages fleuris de Ivolbsheim ; comme à l’église mixte du village il y avait rarement une messe en dehors du dimanche, ils suivaient de bon matin, entre les champs et les vignes, le sentier menant à Ernolsheim. Ils s’habituaient ainsi, « tout naturellement et sans effort », à commencer leur journée par l’office divin.

Ils séjournèrent ensuite à Belfort, dans la vieille maison paternelle.

Madame Relier mère y gardait, dans son veuvage, le culte des traditions familiales : elle y vit, avec « une tendresse désintéressée », s’épanouir les roses du nouveau foyer.

Ils retrouvèrent, au château de Sévenans, les impressions communes qui avaient éclairé la prime aurore de leur amour. — Une simple promenade les mena au vallon de Saint-Nicolas : la principale ferme du domaine venait d’être brûlée ; surpris par un orage, ils durent se réfugier dans une étable, sans se douter qu’ils fixeraient en cette terre ancestrale le nid de leur nombreuse descendance, le foyer de leurs joies les plus vives, de leurs vertus les plus fécondes et de leurs épreuves les plus cruelles.

Vers le 15 octobre, ils partirent pour l’Italie.

Ils goûtèrent ensemble toutes les harmonies qui pouvaient faire vibrer, dans ce paradis des arts et dans le royaume —

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encore inviolé — du Souverain-Pontife, des esprits si cultivés et des âmes si chrétiennes.

A Pise, ils admirèrent comment l’école du xme siècle avait rendu à la sculpture italienne, avec une science perdue depuis huit cents ans, les proportions et la vie. A Florence, des amis dévoués, le comte et la comtesse Pasolini, les « enlevèrent » à leur hôtel, les installèrent à leur campagne de Fontellara et, durant huit jours, les aidèrent à visiter les innombrables merveilles de la capitale de la Toscane ; ils y furent surtout charmés par Fra Angelico, par le moine dominicain qui, incapable de comprendre le mal, sut exprimer, avec ses couleurs si pures, la pureté des âmes, lit transparaître la lumière du ciel au travers de ses claires draperies, et traduisit toute la psychologie des saints avec une perfection que seul un saint pouvait y apporter. Pour que rien de lui ne leur en échappât, ils tinrent à monter jusqu’au couvent de Fiésole : n’est-ce pas entre ces murs resplendissants d’histoire évangélique qu’ils conçurent le secret dessein d’appartenir, eux aussi, à la famille Dominicaine ?

La Ville Éternelle était le but principal de ce voyage de noces. Ils y parvinrent, en chaise de poste, la veille de la Toussaint. Grâce aux évêques de Cahors et de Carcassonne, — naguère rencontrés sur le navire, — grâce aux nombreuses recommandations dont ils étaient munis, ils virent « toutes les portes s’ouvrir devant eux ». Durant plus d’un mois, la majesté des ruines, la magnificence de l’art, les grandioses manifestations de leur foi commune ne cessèrent d’alimenter leur enthousiasme. Au jour levant, ils allaient prier dans quelque église riche en souvenirs et vénérer de saintes reliques. Ils ne s’abusaient pas sur l’authenticité de beaucoup de ces reliques, mais leur intelligente dévotion savait les comprendre : « Les reliques douteuses, notait Émile, ont l’avantage d’être pour ainsi dire l’incarnation de la pensée qu’elles rappellent. De même que dans l’année on choisit un jour pour fêter un saint, ou pour célébrer la Passion, la Résurrection, de même il est bon cpi’en un lieu déterminé on vénère la Flagellation. Au fond, la dévotion des fidèles s’attache bien réellement à la

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pensée rappelée par l’objet... Il en est de ces reliques comme d’une peinture ou d’une sculpture bien faite devant laquelle on ressent plus de foi et d’ardeur. »

Après avoir visité les monuments où deux mondes, deux civilisations, — l’antique et la chrétienne, — opposaient ou unissaient leurs suprêmes pensées, ils longeaient, curieusement , les voies mystérieuses qui vont se perdre dans les solitudes de la campagne romaine, comme dans l’infini.

Le soir, malgré la fatigue de telles journées, ils les terminaient parfois dans les salons de l’ambassadeur de France, du général commandant notre corps d’occupation, ou de l’aristocratie romaine.

Deux des impressions de Mathilde restèrent intimement mêlées à ses premières émotions maternelles : celles qu’elle ressentit à Sainte-Marie-Majeure, où elle baisa les reliques de la Crèche du Sauveur, et à l’église Sainte-Cécile, devant le chef-d’œuvre de Stefano Maderno. Ses deux filles aînées, futures religieuses, s’appelèrent Marie et Cécile.

Mais « le grand jour entre tous», pour les jeunes époux, fut celui de l’audience pontificale. Le 14 novembre, à trois heures, Pie IX les reçut « avec une bonté toute paternelle », leur parla longuement et leur souhaita « de nombreux enfants selon le cœur de Dieu ». Un an après, jour pour jour, heure pour heure, naissait l’aînée de leurs quatorze enfants.

Le cœur de Mathilde restera imprégné du « parfum de Rome » et tout brûlant d’amour pour le Saint-Père. En 1860, lorsque la Révolution italienne menaça l’indépendance du Souverain-Pontife, elle alla de porte en porte solliciter les premières offrandes pour « le Denier de Saint-Pierre » et sacrifia à la Cause ses propres diamants. « Sacrifice plus grand », elle laissa partir son mari à Rome où « le pauvre Saint-Père, comme Notre-Seigneur au jardin des Oliviers, était au milieu d’apôtres qui dormaient ». « Fais ce que tu pourras pour cette cause, écrivait-elle à Émile; fais-le vraiment pour Dieu, sans songer un instant à l’honneur qui pourrait t’en revenir. » (8 octobre 1861.)

En 1867, son mari retourna à Rome que menaçait Garibaldi :

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« Si à l’extérieur, je me possède, avouait-elle, mon cœur est bien crucifié ! Cette faiblesse me fait honte. » (31 octobre.) — En 1870, elle tressaillit de joie à l’annonce de la promulgation du dogme de l’Infaillibilité, et récita le Te Dcum avec ses enfants, « pour leur apprendre à ne pas demeurer indifférents aux grands actes de l’Église » (15 juillet) ; le retrait des troupes françaises de Rome lui parut annoncer « la fin certaine de l’Empire ».

Ses idées politiques ne furent que la transposition — fort judicieuse — de ses ardentes convictions religieuses. Elle reprochait à Napoléon III de prétendre « tout concilier, ménager le Pape et la Révolution, ne rien dire pour ne pas se compromettre », alors qu’on ne doit « servir qu’un maître et se poser franchement pour Dieu ou pour Satan » (20 novembre 1867). Avec une admirable largeur d’esprit, elle félicita son mari de soutenir l’élection de M. de Falloux : « C’est la meilleure manière de prouver aux libéraux que tu n’es pas un homme arriéré qui ne s’entend avec personne, mais bien au contraire que pour toi l’Église et ton pays sont au-dessus de toutes les coteries » (8 juillet 1869). Petite-fille d’un ministre de Louis-Philippe, elle n’était pas républicaine ; de ses fenêtres de la place de la Madeleine, — où elle séjournait en 1848 avec sa famille, — elle avait vu se dérouler la révolution de Février ; en 1871, les horreurs de la Commune la confirmèrent dans l’opinion « qu’il fallait à la France un principe stable, et non plus une série d’aventuriers ».

« Les républicains achèveront de faire périr la France, déclarait-elle, et c’est au milieu des convulsions de son agonie qu’elle appellera enfin celui qui est digne de la sauver. » (Juin 1871.)

Elle s’indigna que les Belfortains demandassent à son mari, alors candidat, une profession de foi républicaine ; mais les raisons de son royalisme se confondaient avec sa Foi : « Les hommes cpii seraient appelés à diriger ce régime nouveau (la République) sont trop peu chrétiens pour me convertir à un mode de gouvernement dans lequel je n’ai pas confiance. Il faut plus de vertus à une république qu’à une royauté, et c’est parce que nous en avons très peu que nous sommes

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livrés à la révolution ; quand nous en aurons plus, un roi sage achèvera notre conversion.» (29 juin 1871.) Les événements qui suivirent ne furent pas, hélas ! de nature à la « rallier ».

Elle était donc monarchiste, parce qu’elle liait le retour du Roi au salut de la France, de la France meurtrie qu’elle aima de tout son cœur d’ Alsacienne. En 1870, sévère pour tous ceux qui ne se soumettaient pas au sacrifice, si dur qu’il fût, elle déclara qu’ «en présence des dangers de la patrie l’inaction était un crime », et elle approuva son mari de prendre volontairement les armes: tandis qu’il défendait la terre natale, « elle se tint tout le long du jour les bras en croix sur la Montagne, comme Moïse », afin de travailler, elle aussi, « à la délivrance ». En mars 1871, elle espérait encore « un réveil du pays, une réaction antipacifique en présence de l’odieux traité de paix qui nous tuait ». Elle frémit d’horreur à l’idée que son vallon de Saint-Nicolas pourrait devenir prussien : « Chaque fois que la pensée de quitter ces lieux aimés me vient à l’esprit, je sens une voix intime qui me dit d’éloigner cette douloureuse perspective, et que ce sacrifice ne nous sera pas demandé. » Il lui fut épargné en effet, et nous verrons quelle part active y prit son mari : la famille Relier a toujours son foyer dans ce vallon où les vertus conjugales, maternelles et chrétiennes de Mathilde Relier atteignirent le plus haut degré.

Après avoir vu Rome et passé une radieuse semaine à Naples, les jeunes époux, imprégnés de « souvenirs ineffaçables», étaient revenus à Strasbourg célébrer les fêtes de Noël.

Ils habitèrent l’hiver à Paris, d’abord rue Basse-du-Rempart et place de la Madeleine, puis rue Las-Cases, enfin 14, rue d’Assas, où ils firent bâtir, en 1858, l’hôtel qu’ils ne devaient plus quitter. Le jour de Noël 1863, alors que déjà sept berceaux 1 ornaient cette demeure, « Notre-Seigneur vint en prendre possession » : Pie IX avait accordé avec empressement à « son » député une faveur qui excita chaque jour la pieuse reconnaissance de Mathilde.

1. Ceux de Marie, Prosper (le futur colonel Keller), Jean, Cécile, Elisabeth, Joseph et Rosalie.

LE MARIAGE

« Quelle union que celle qui trouve sou centre en Dieu ! » écrivait-elle à son mari (septembre 1859). Toute sa correspondance est un hymne à cette parfaite union. Elle conserva toute sa fraîcheur, et, au bout de trente ans de mariage, Mathilde l’exprimait avec la même intensité ; elle en expliquait l’ardeur grandissante et la perpétuelle floraison : « Tout ce qui me répétera l’union de nos cœurs ne me surprendra pas. De loin comme de près, nous nous inspirons l’un de l’autre, nous nous consultons et nous voulons aimer et servir Dieu avec la même âme. Tout est fondu en nous, et il me semble que nous sommes le modèle parfait de cette union que Dieu a voulu réaliser dans le mariage chrétien. Nous pourrions être encore plus saints, je n’en doute pas, mais nous ne pourrions pas nous aimer plus tendrement. »

Sa piété « faisait passer le devoir avant tout » ; elle ne « s’imposait pourtant à personne, trouvant le secret de tout mener de front », et ne gêna jamais ni sa vie de famille, ni ses devoirs de maîtresse de maison *. La femme du monde se prêtait « avec sa simplicité et sa grâce habituelles » aux grands dîners, aux soirées, aux visites à faire ou à recevoir. Elle était, certes, « bien modeste dans sa parure », mais les diamants donnés au Pape étaient remplacés par de plus rares joyaux, « la pureté, la sérénité, la limpidité d’âme qui rayonnaient sur son beau front et semblaient l’illuminer ». « Il me semble, écrivait plus tard sa tille Élisabeth, que je la vois encore dans sa longue robe de velours noir que venait seulement égayer un petit bouquet de fleurs aux teintes douces, et comme unique bijou une broche d’émail représentant une Madone. »

Elle était entrée en 1857, ainsi que son mari, dans le Tiers- Ordre de Saint-Dominique. Le P. Besson, vu à Sainte-Sabine de Rome, puis Mgr Amanton, évêque de Mossoul, le P. Antoine Danzas, fondateur du couvent des Dominicains de Lyon, le P. Chocarne et le P. Balme, tous du même Ordre, l’avaient orientée dans cette voie. A ces noms de familiers de la maison, il faut ajouter celui d’Auguste Fiot.

1. Témoignage de sa fille Elisabeth, en religion Mère Dominique de Jésus, supérieure de la Congrégation dominicaine de Sainto-Catherine-de-Sienne

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Simple commis de librairie, mais commis dont l’influence, sous le Second Empire, était aussi puissante qu’originale, Auguste Fiot, sans cesser d’enregistrer chez Poussielgue commandes et ventes, recevait à son bureau de la rue Cassette moines et religieuses, prêtres et prélats, hommes et femmes d’œuvres, érudits, artistes, savants, littérateurs, hauts fonctionnaires, grandes dames, personnages de tous les mondes, convertis ou à convertir. A Rome, comme à Paris, et dans les missions les plus reculées, il exerçait une action pénétrante. Les nominations épiscopales, en diverses rencontres, se ressentirent de son avis discret qui décidait du meilleur choix. Conseiller prudent et avisé, il aimait la jeunesse dont il savait se faire aimer ; dépositaire de secrets souvent douloureux, il ne laissait point soupçonner son rôle de consolateur auprès de tant de familles qui se confiaient à lui. Ultramontain ardent et convaincu, il ne tenait point dure rigueur à certains catholiques enrôlés sous la bannière libérale ; partisan déclaré de Louis Veuillot, il gardait l’intime amitié du Père Lacordaire. Il était porté d’instinct au respect de la tradition monarchique, mais restait étranger à toute propagande politique. Lié avec Edmond About, qui voulut se soustraire à ses remontrances et lui conserva toutefois un souvenir où l’ironie dissimulait un regret, peut-être un remords ; ami de Béranger, dont il se plaisait à louer la charité et qu’il put voir à l’heure de l’agonie *, « il conquérait la confiance de tous ceux qui l’approchaient, note Émile Relier, réchauffait les tièdes, ramenait les coupables et leur communiquait àtous sa foi robuste, son amour de l’Église et du Pape, son esprit de pénitence et de charité ». Chez les Relier, il fut pour tous, durant un demi-siècle, F « ami Fiot », l’ami par excellence, qui partageait les joies et les épreuves de la famille, à Paris et à la campagne.

Il venait souvent passer une partie de l’été à Saint-Nicolas, où se réalisa d’abord le charitable projet conçu par Émile avant son mariage, le projet très cher à sa Mère, qui y consacra ses derniers soins, puis à Mathilde qui y vit, pour son foyer naissant, la meilleure des bénédictions.

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