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Il fit pénétrer un prêtre auprès du chansonnier mourant

LE MARIAGE

Durant le rigoureux hiver 1853-1854, le pain était cher et la misère affreuse : à Strasbourg, notamment, on était assailli clans les rues par des bandes de mendiants, tandis que le luxe des riches continuait à faire d’affligeants progrès. La jeunesse de Belfort suivait l'impulsion de la capitale, mais « de loin », et au lieu d’adresser au peuple moutonnier de stériles reproches, mieux valait l’aider à lutter contre la séduction des villes et tâcher de former de bons cultivateurs. D’où la pensée de fonder Y Orphelinat Agricole dans le cadre rustique, à la fois gracieux et sévère, du vallon de Saint-Nicolas, qui plaisait aux jeunes époux par la verdure de ses grands bois, le murmure de ses ruisseaux, le calme de sa solitude.

L’Orphelinat fut confié à six sœurs dominicaines de Sainte- Catherine-de-Sienne, dirigées par Mère Saint-Dominique, supérieure admirable de vertu et d’intelligence. Elles furent installées dans la ferme rebâtie, que Mgr Amanton et le P. Danzas vinrent consacrer à Dieu le 30 août 1859. La chapelle, le réfectoire des sœurs, la classe des enfants occupaient le rez-de-chaussée ; les mansardes servaient de dortoirs. — Le premier étage (une vaste salle à manger blanchie à la chaux et quelques chambres à coucher), était habité, durant quelques semaines d’été, par la famille Keller. Comme on n’arrivait là que par un rude chemin de bœufs, sans pont sur les ruisseaux, les maîtres du vallon, venant de Belfort, laissaient leur voiture à Rougemont et suivaient à pied leurs bagages « installés sur un char mérovingien ». Madame Keller mère les accompagnait, traînée et cahotée par un unique cheval dans un petit char à bancs de côté datant de 1815 et non suspendu. C’est aussi dans cet équipage qu’Émile menait Mathilde faire ses visites dans les environs. — De bons amis venaient, de leur côté, faire appel à leur frugale hospitalité : parmi eux, le sous-préfet de Belfort, M. de Barthélemy ; le P. Lefebvre, dont Émile Keller fut durant quarante ans le pénitent ; Louis Juster, dans la suite fidèle compagnon de ses luttes électorales et de son corps de francs-tireurs ; la famille Haas, dont le dévoûment s’associait largement à son action sociale et politique.

L’accroissement du foyer — et celui de l’Orphelinat qui

ÉMILE KELLER

le complétait - — amenèrent les Keller à construire pour eux, sur la colline voisine, une maison de campagne, et à ajouter au Couvent une chapelle dont les vitraux — représentant la Foi, l’Espérance, l’Amour de Dieu, la Charité envers le prochain — furent payés avec le produit de l’Histoire de France h Un caveau pour les sépultures acheva d’enraciner en cette terre maternelle la race féconde.

La mère d’Émile Keller, morte le 12 janvier 1862, n’avait pu y être encore ensevelie. Depuis de longues années, torturée par de perpétuelles souffrances, elle s’était prodiguée cpiand même à ses petits-enfants, aux pauvres, aux malades et aux affligés. Elle s’était éteinte après deux jours de prières et de sereine résignation. « N’est-ce pas, j’irai ! » avait-elle dit, avant de fermer les yeux, au P. Lefebvre survenu à ce moment comme pour lui ouvrir le ciel.

D’autres tombes, couvertes de lys, allaient se creuser dans le vallon où le P. Balme découvrit, plus tard, les épaisses fondations de l’abbaye bâtie par Pierre l’Ermite 1 2.

Le 29 septembre 1859, Madame Keller écrivait à son mari : « J’ai été avec ta mère et nos deux aînés voir les Petites-Sœurs des Pauvres. Chaque fois que j’y vais, je suis touchée de leur simplicité, de leur affabilité et surtout de leur dévouement. Il me semble que j’aimerais à y voir une de nos filles, si jamais elles avaient la vocation religieuse. Car vraiment, il n’y a rien là pour satisfaire la nature. C’est le bon Dieu seul que l’on sert. »

En novembre 1872, Marie, l’aînée, entrait au noviciat des dominicaines à Bonnay. Tombée malade en 1877, elle dut venir à Paris, chez les Dames de la Retraite, consulter les médecins. Elle put ainsi assister aux noces d’argent de ses parents : onze frères et sœurs offrirent à ceux-ci un vase soulevé par un ange

1. Publiée par Emile Keller en 1858 (voir plus loin, chapitre iv). L un des quatre vitraux fut toutefois donné par M. Dominique Haas.

2. Emile Keller consacra lui-même une brochure à ces vestiges d une civilisation fauchée dans sa fleur par les barbares : Saint-Nicolas ou un Prieuré dans les Vosges (Tirage à part de la Revue d Alsace, impr. Sutter, Rixheim, 1902.)

LE MARIAGE

el portant l’inscription : Laudate pua i Dominum. L'ange représentait la petite Catherine, morte le 31 juillet 1864, peu de jours après sa naissance. — Marie, cependant (en religion sœur Catherine), ne se guérissait pas, et elle revint au couvent de Saint-Nicolas en juillet 1877. Son « désir du ciel » devenait plus vif de jour en jour ; elle commençait toutes ses lettres par un : Sursum corda ! Elle s’affaiblissait « sans rien perdre de sa sérénité, ni de sa force d’âme..., sans autre crainte que de voir souffrir ceux qu’elle aimait ». Le 22 novembre 1878, fête de Sainte Cécile, elle rendit le dernier soupir : « Avant d’expirer, elle gémit un instant, comme si elle avait seulement entrevu le Purgatoire. » « Dieu nous a donné une sainte, avait écrit sa mère; il faut avec elle nous élever jusqu’à Celui qui est toute sa vie. »

L’année suivante, Cécile — pour la naissance de laquelle, en 1858, on avait cueilli tous les lys du vallon, — entrait au couvent des Dominicaines de Saint-Nicolas. Avant de revêtir sa parure blanche de fiancée du Christ, elle se fit raconter encore une fois par sa mère ses impressions romaines de Sainte- Cécile et les lys de son baptême. Quelques années après, elle était atteinte à son tour d’un mal incurable qu’elle supportait avec une admirable sérénité, trouvant moyen de charmer et d’attirer vers Dieu Lous ceux qui l’approchaient : elle mourut le 17 février 1901, au bout de quinze années d’inaction forcée et de souffrances. — En 1899 s’était déjà éteinte, usée par les sacrifices, sa sœur Marguerite, entrée en 1896 chez les Petites- Sœurs des Pauvres, tandis qu’une autre de ses sœurs, Élisabeth. « perle blanche d’un grand prix » *, étaiL partie, dès 1881, rejoindre Cécile au couvent des Dominicaines. — Élisabeth, que ses frères et ses sœurs surnommaient depuis longtemps « la mère Abbesse », est devenue supérieure de la Congrégation Dominicaine de Sainte-Catherine-de-Sienne.

Tant de séparations, jointes à d’autres deuils, firent saigner le cœur de la mère, mais elle y voyait surtout des bienfaits divins, et elle restait fidèle à la « Voix intérieure » qui, depuis son retour de Rome, la poussait « à ne jamais demander à

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