LA QUESTION CONSTITUTIONNELLE RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE
ÉMILE KELLER ET LE COMTE DE CHAMBORD
SOMMAIRE
Emile Keller s'accommode d abord de la République « conservatrice ». — Atmosphère de l’Assemblée Nationale en 1871 : Thiers reconnaît les devoirs de la France envers le Pape prisonnier et Emile Keller s'oppose victorieusement aux « équivoques » de Gambetta. — H s’entretient à Bruges, en 1871. avec le Comte de Chambord. — Les dispositions du Prince et de l'Assemblée inclinent Keller à rester à l'écart de l’action royaliste pour songer d'abord à la défense religieuse.
Les débats sur la Constitution de 1875. — Méditations politiques d Emile Keller : nécessité de combattre la Révolution : préjugés et irrésolution de l’Assemblée ; confusion des idées à la Commission des Trente ; fausse situation du maréchal de Mac-Mahon. — Critique du principe de la « souveraineté nationale ». - — La France, conclut Keller, ne peut être sauvée que par la monarchie chrétienne et « représentative » : il esquisse un projet de constitution.
En 1876, il défend cependant la politique du Maréchal et accepte le combat « sur le terrain de la Constitution ».
Pour Émile Keller, — nous l’avons déjà assez démontré, et toute la suite le confirmera, — la cause catholique se confondait avec la cause nationale. Si la Monarchie traditionnelle lui paraissait de nature à mieux servir les intérêts de cette cause commune, il était prêt pourtant à accepter tout régime qui ne la compromettrait pas irrémédiablement.
On connaît les sentiments de la majorité de l’Assemblée Nationale. Rien ne les dépeint mieux que la discussion du 23 juillet 1871. L’Épiscopat français avait adressé à l’Assem-
EMILE KELLER
blée des pétitions concernant l’intolérable situation faite par le gouvernement italien au Souverain Pontife. Les rapporteurs de ces pétitions, MM. Pajot et Tarteron, avaient pu plaider la cause de Pie IX, « si aimé, si vénéré des catholiques français » ; rappeler la parole prononcée par Thiers en 1865 : « Quand le Pape sera descendu du trône, il ne sera plus libre » ; déclarer que soutenir la papauté était pour la France « une question de devoir, d’intérêt supérieur, d’honneur et de dignité nationale » ; demander le renvoi des pétitions au ministre des Affaires étrangères, « par respect pour la liberté des consciences et la foi des traités ». Thiers prononça alors un admirable discours : il ne reniait aucune de ses opinions passées ; il déplorait l’abandon de « la vieille politique de l’équilibre européen, conclusion de toute notre histoire, œuvre de nos plus grands hommes », sacrifiée depuis à la doctrine « puérile et funeste » des nationalités. L’unité italienne, qui ne pouvait s’accomplir qu’en renversant le pouvoir temporel du Saint-Siège, était appelée « à engendrer l’unité germanique par l’exemple et le secours matériel » : si la Prusse, en effet, devait la victoire de Sadowa « au génie de ses généraux, à la bravoure de ses soldats », elle la devait aussi à « la diversion qu’avait faite l’Italie ». Le Pontife était maintenant prisonnier au Vatican, « entouré de la douleur des catholiques et du respect du monde entier ». Durant la guerre, Pie IX, dans sa détresse, « avait trouvé le Denier de Saint-Pierre pour secourir nos blessés ».
. La France, vaincue, avait à refaire ses années et à rétablir ses alliances ; le Chef du Pouvoir exécutif ne pouvait se laisser imposer « une diplomatie qui aboutirait à la guerre », mais « nous nous unirions à toutes les nations catholiques pour que l’indépendance religieuse du Saint-Siège fût défendue, non seulement par la France, mais par la catholicité tout entière ».
M»1' Dupanloup parla à son tour : le Pape avait été « achevé par nos désastres, dont l’ingrate Italie avait si courageusement épié et saisi l’heure pour se jeter bravement sur sa proie ». Il y avait cependant « dans la sainteté du droit méconnu une force immortelle », et la France, sans vouloir la guerre, pouvait favoriser cette force contre la force brutale ; elle devait
rechercher « l' honneur d’être la première à demander que l’Europe gardât avec nous » l’indépendance pontificale. — Thiers reconnut de nouveau qu’il y avait là « un des grands intérêts de notre politique » et que « son devoir incontestable était d’assurer le plus possible, seul ou accompagné des puissances catholiques, la complète indépendance du Saint-Siège ».
Le vote de l'ordre du jour amena alors de violents débats. M. Marcel Barthe proposa un texte qui excluait le renvoi des pétitions au ministre des Affaires étrangères. Thiers accepta ce texte. Gambetta aussi : Émile Keller, aussitôt, déclara que l’ordre du jour changeait de signification, et que, pour éviter 1’ « équivoque », il demandait le renvoi au Ministère. Au milieu d’une vive effervescence, Gambetta reprocha à son adversaire de « jeter des personnalités dans le débat » pour « tromper le pays » et « follement compromettre » la paix européenne. Thiers lui-même blâma « la parole malheureuse » d’Émile Keller ; mais il dut reconnaître que Gambetta, de son côté, « se séparait profondément de la majorité de l’Assemblée », et il accepta le renvoi, qui fut voté par 431 voix contre 82. — Émile Keller l’emportait, largement, sur Gambetta, rappelant qu’au jour du danger il avait mis « sa main dans sa main 1 ».
Telle était, du moins au début, l’atmosphère de l’Assemblée. Un catholique comme Émile Keller pouvait y respirer assez librement et y consacrer toute son activité au travail, si urgent, du relèvement national. — Pour ce relèvement il était, dès l’abord, porté à voir dans la Monarchie légitime la meilleure des garanties ; mais il estimait la restauration impossible par les simples voies légales, constitutionnelles, et à cet égard, l’accueil que lui avait fait, en 1871, le Comte de Chambord, diminua singulièrement ses espérances.
11 était lié depuis longtemps avec de lidèles amis du Prince qui s’efforcaient de lui communiquer leur foi royaliste 2. « Plein de bonne volonté », leur répétait-il, il considérait le principe