‹ Un Demi-Siècle de Défense Nationale et ReligieuseChapitre 106 sur 189 · LE BOULANGISME · texte numérisé non relu

LE BOULANGISME

SOMMAIRE

Avènement de la République anticléricale. — Relier flétrit de nouveau l'audacieux langage du prince Jérôme Bonaparte. — A la mort du comte de Chambord, il recommande l'union autour de 1 héritier du trône : articles du Monde.

Premiers entretiens de Relier avec le Comte de Paris : il cherche à lui faire admettre la nécessité d'un coup de force. — L'hôtel Ralliera. — La loi d'exil: protestation du Député de Belfort.

Relations de Relier avec le duc d'Aumale.

Le Comte de Paris charge Relier de grouper les royalistes parisiens. — Organisation des Comités : bon accueil dans les quartiers populaires. — Lettres du Prince. — En 1888, Relier amène à Scheen House une députation ouvrière. — Association ou ' rière la France Nouvelle. — Progrès du parti en 1889.

La « fièvre » Boulangiste. — Relier va trouver au ministère de la Guerre le général Boulanger dont les folles idées le consternent : il signale à ses amis qu il y a tout à craindre de ce « cerveau creux ». — Les ressources royalistes se transforment en subsides boulangistes : Relier n'a plus qu'à licencier ses groupements. — Après le désastre électoral del889.il demande en vain au Comte de Paris de désavouer ses regrettables conseillers.

Le « Ralliement » : le Comte de Paris approuve la conduite d'Emile Relier. — En 1894, ce dernier conseille encore au Prince d'agir en « guerrier chrétien » et de s’appuyer sur l’armée. — Lettre au Duc d Orléans.

1876 marque la fin de la politique de « l’Ordre Moral ». Le maréchal de Mac-Mahon n’avait plus la majorité à la Chambre, et la gauche anticléricale y devenait fort agressive. Le 12 novembre, un mois avant la chute du ministère Dufaure, le duc Decazes, ministre des Affaires étrangères, put encore faire écho aux paroles prononcées par Thiers en 1871 et affirmer

1’ « absolue nécessité » de notre ambassade auprès d’une souveraineté spirituelle qui « avait droit à nos hommages, à nos respects, à notre défense », qui était « la consolation et l’espoir de trente millions de catholiques français ». Mais Madier de Montjau avait outragé la « clientèle catholique » de cette Souveraineté et opposé « l’humanité » à « la politique odieuse, cruelle, inhumaine de la cour pontificale ». D’autant plus outré d’un tel langage qu’il concordait avec celui du vainqueur, de Bismarck se plaignant de nos manifestations en faveur du Pape, — avec le langage aussi de Victor-Emmanuel nous accusant de vouloir « lui tomber dessus », — Émile Keller rappela « le silence patriotique » gardé par « ceux qui avaient ressenti de la façon la plus vive et la plus douloureuse les événements accomplis au delà des Alpes », silence gardé même plus récemment lorsque F Italie nous avait envoyé comme ambassadeur « un homme dont le nom se fiait aux souvenirs néfastes de Chambéry et de Castelfidardo » ; mais Gambetta avait riposté, aux applaudissements répétés de la gauche et du centre, que le général Cialdini « était non seulement parmi nous le défenseur ferme et fidèle de la politique de son illustre chef le roi Victor-Emmanuel », mais encore qu’ « il n’v avait pas dans toute l’Italie une âme plus française et plus dévouée à la grandeur de la France... »

Quinze jours après, le 25 novembre, c’était au tour du prince Jérôme Napoléon Bonaparte d'opposer le « drapeau clérical » à celui de la Révolution et du progrès, et de lancer des traits de ce genre qu’il qualifiait de « faits historiques » : « L’issue malheureuse de la guerre de 1870 vient de l’occupation de Rome, et le maintien du pouvoir temporel du Pape nous a coûté F Alsace-Lorraine. » — « Moins que personne, s’écria Emile Keller, l’orateur ne devait réveiller ces douloureux souvenirs : car il porte un nom écrit en lettres de sang dans la chair palpitante de l’Alsace et de la Lorraine ! » Tandis que la droite bonapartiste, furieuse, s’ameutait contre F « ancien candidat officiel de l’Empire », la gauche et le centre l’applaudissaient, et Gambetta en personne approuva la « noblesse » de sa protestation ; mais si ces applaudissements accentuaient, pour le prince, la flétrissure, ils ne diminuaient en rien l’abîme

ÉMILE KELLER

qui se creusait entre la doctrine catholique représentée par Keller et la doctrine « républicaine » représentée par un parti auquel Gambetta allait donner son mot d’ordre : « Le Cléricalisme, voilà l’ennemi ! »

Il est inutile de rappeler ici les événements qui, après le 16 mai 1877, obligèrent Mac-Mahon à « se démettre », assurèrent la victoire de 1’ « Entente Républicaine » des opportunistes et des radicaux ; portèrent successivement au pouvoir, — sous la présidence de Jules Grévy, — Waddington, Freycinet, Jules Ferry, Gambetta, et inaugurèrent, en 1880, contre les congrégations non autorisées, une sorte de « Kulturkampf » français qui devait, jusqu’à la guerre de 1914, troubler si profondément les consciences L.

La doctrine des meneurs du parti républicain était bien celle de la Franc-Maçonnerie, et Keller, jugeant désormais toute conciliation impossible, le proclama hautement :

« Notre devoir, — écrivit-il dans le Monde du 21 janvier 1884, après la mort du Comte de Chambord, — est de nous réunir autour de l’héritier de la Monarchie, comme autrefois tous les bons Français autour d’Henri IV catholique, sans épiloguersur son passé, sur ses amitiés, sur ses intentions cachées. Que deviendrait aujourd’hui la France en présence de l’incapacité, des folies, de l’impuissance sénile des républicains et des convoitises menaçantes de ses voisins, si elle ne savait pas se rallier autour du représentant incontesté de son unité traditionnelle? » — Et le 10 avril suivant : « Il est temps que le peuple réclame une politique nationale, un pouvoir national... Ce pouvoir national, ce n’est pas la République proclamée trois fois par une poignée d’émeutiers et d’ambitieux, séduisant un instant la foule par des promesses chimériques et menteuses qu’elle n’a jamais tenues et bientôt obligé de faire appel à la force et à la corruption pour continuer à s’imposer au pays. Ce n’est pas davantage le césarisme, qui nous rappelle de si tristes souvenirs. C’est la Monarchie héréditaire dans la vieille et toujours populaire Maison de France. »

Déjà la réconciliation de Frohsdorf avait montré que le chef de la branche cadette plaçait l’intérêt national au premier rang. La mort du Comte de Chambord écartait l’obstacle du

1. Nous examinerons en détail dans le chapitre xxi la part importante que prit Emile Keller à la lutte contre les lois persécutrices et antireligieuses.

drapeau blanc et faisait du Comte de Paris le chef incontesté de la Maison de France ; légitimistes et orléanistes se confondaient : n’allait-on pas, suivant les conseils de Léon XIII, s’unir contre l’ennemi commun ?

Sa première entrevue avec le Comte de Paris, en 1873, ne l'avait pas, à vrai dire, beaucoup plus rassuré que sa visite au Comte de Chambord. Il avait vu « ce prince bienveillant et sympathique, encore fort timide, ne voulant rien prendre sur lui, et s’abritant sans cesse derrière la volonté de son Oncle ». Il était sorti de l’audience « découragé ». Le Prince était, de plus, « fort imbu des préjugés parlementaires, décidé à ne rien faire contre les élus du suffrage universel et à ne revenir que sur l’appel de la majorité » : cette majorité étant maintenant ultra-républicaine, ne se heurterait-on pas, une fois de plus, à une infranchissable barrière? Émile Relier essaya de la surmonter; et ce furent, pour amener le Prince à saisir la couronne, des efforts opiniâtres, obscurs, décevants, mais inspirés par une foi ardente et une énergie plus forte que l’insuccès.

Le Prince vivait retiré dans le bel hôtel de la duchesse de Galbera, hôtel situé rue de Varennes, dans un quartier solitaire, entre cour et jardin. A plusieurs reprises, Relier le pressa d'agir ; un jour qu'il le fit plus vivement encore que de coutume : « Que voulez-vous donc que je fasse? lui répondit le Prince. — Tout ce que vous voudrez, Monseigneur, pourvu que vous fassiez quelque chose. Si, au lieu d’habiter rue de Varennes, vous logiez sur le boulevard, et si, une fois par semaine, vous ouvriez votre fenêtre pour jeter une carafe sur le trottoir, au bout d’un mois tout Paris viendrait voir tomber la carafe. »

L’application du système pratique caractérisé par cette pittoresque formule allait malheureusement devenir impossible. La seule présence du Prince était de plus en plus redoutée par le gouvernement républicain. Lorsque la princesse Amélie épousa le roi de Portugal, le Figaro observa que les salons de l’hôtel Galbera recélaient le personnel complet d'un grand gouvernement, avec ses princes, ses pairs, ses diplomates, ses conseillers d’État, ses députés... L’expulsion des Prétendants fut décidée et votée en 1886.

EMILE KELLER

L’année précédente, le Comte de Paris avait félicité Émile Relier de sa réélection : «Votre tâche et celle de vos amis», lui avait-il écrit du château d'Eu est « grande et difficile », mais, fermes dans la défense des intérêts qui vous sont confiés, « vous devrez, par votre modération, votre désintéressement, votre honnêteté polilique, conquérir cette confiance du pays qui finira par vous assurer le soin de ses destinées ». En face de la loi d’expulsion, le député de Belfort estima que son premier devoir était d’affirmer sa fidélité et, du haut de la tribune de la Chambre, il laissa tomber ces retentissantes paroles :

« Cette mesure est contraire, à la fois, à l’intérêt et à l’honneur du pays... Si le peuple ne trouvait pas d’homme de Gouvernement, il sentirait renaître en lui son vieux sentiment monarchique, et il se demanderait par la force des choses si un prince héréditaire, un représentant unique et permanent ne ferait pas mieux ses affaires, ne défendrait pas mieux ses intérêts démocratiques que huit cents souverains irresponsables occupés à bâtir et à démolir des cabinets... Je désire pour mon pays une position plus haute ;...si vous ne la donnez pas à la France, si la France devait végéter dans l’isolement et dans l’amoindrissement, soyez sûrs qu’elle aussi se demanderait si une dynastie nationale, identifiant son honneur avec celui de la patrie, n’assurerait pas mieux sa grandeur 1 2 3. »

Le Comte de Paris dut s’embarquer pour l’Angleterre, et tandis que Raoul Duval et cinq ou six députés « hybrides, chimériques, déclassés - », fondaient la Droite républicaine et préludaient ainsi au Ralliement ; tandis que nombre de hautes notabilités catholiques se laissaient entraîner dans l’aventure boulangiste, Émile Relier s’attacha de plus en plus à l’exilé, et l’entoura des avis les plus clairvoyants. Pas plus que Caton, il ne se détournait des causes vaincues.

11 s’était efforcé d’amener à ses vues un autre prince : le duc d’Aumale. En 1861, ils avaient ensemble flétri les insulles

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