Exposé des motifs
EMILE KELLER
prétendit « appliquer les lois existantes » : le 29 mars, il publia deux décrets prononçant la dissolution de la Compagnie de Jésus et imposant à toute communauté ou congrégation non autorisée l’obligation d’obtenir, dans un délai de trois mois, la vérification de l’approbation de ses statuts. Huit à neuf mille religieux, près de cent mille religieuses se voyaient menacés dans leur liberté de domicile et de cohabitation, leur propriété, l’exercice de leur profession, la pratique de leurs œuvres de bienfaisance i. L’émotion de la France catholique fut à son comble.
Émile Keller mena la résistance au premier rang. Dans une importante publication 2 qui est la meilleure réponse aux déloyales attaques de l’adversaire, et, pour l’histoire des congrégations en France, « un document précieux et considérable » 3, il dénombra par diocèse le personnel, les maisons et les œuvres des congrégations, énuméra les enfants qu’elles instruisaient, les orphelins qu’elles élevaient, les pauvres, les infirmes, les vieillards qu’elles assistaient et nourrissaient. A la Chambre, il avait démontré, le 17 mars, que pour interrompre le cours de tant de bienfaits, la majorité n’avait à sa disposition que l’arbitraire et le droit du plus fort. Madier de Montjau venait de dénoncer « les hommes funestes et odieux... partout, comme la hideuse pieuvre, étendant et posant leurs bras néfastes pour enlacer et étouffer la patrie, aspirant avec leurs suçoirs et sa richesse et son in telligence et sa conscience » ; « promettez-nous, s’était-il écrié au milieu des applaudissements, de nous apporter bientôt les dépouilles des vaincus, des congrégations détestées... Chaque fois qu’un ordre religieux fait un prosélyte, nous le savons, il fait un paresseux parfait... Gouvernement, vous avez le devoir de faire finir cette œuvre de destruction, de gangrène et de mort de la nation ». Émile Keller « remercia » l’orateur qui avait si bien démas-
1. Mourret, Histoire générale de l'Eglise, t. IX, p. 65. Nous réservons pour le chapitre xxvi tout ce qui concerne la liberté d'enseignement.
2. Les Congrégations religieuses en France, leurs œuvres et leurs services. Poussielgue, 1880.
3. R. P. Lecanuet, l' Eglise de France sous la Troisième République , t. II, p. 52.
qué les haines de son parti et fait entendre « un écho de 1793 » :
« Mais on ne parviendra pas, s’écria-t-il, à séparer les congrégations de l’Église il n’y a pas en France un évêque, pas un prêtre, pas un catholique qui ne se sentît aujourd’hui menacé dans sa liberté de conscience. — Tous Jésuites ! lança M. Talandier. — Oh ! nous ne sommes plus au temps où Pascal attaquait les Jésuites au nom de l’orthodoxie, où le Parlement condamnait les Jésuites au nom de la Religion c’est bien l’oppression des consciences qu’on recherche ; pour cela, on néglige la distinction du pouvoir spirituel et temporel... que le catholicisme a eu le glorieux privilège d’établir ;... on veut une morale enregistrée et fabriquée par l’État ;... on en appelle à ces lois révolutionnaires qui permettaient d’apporter à la tribune les dépouilles des Congrégations. — 11 s’agit d’une question de droit, observa le Président. — Monsieur le Président, c’est moi qui suis le défenseur de la Constitution... La conscience du pays ne ratifiera pas votre décision ! »
Au lendemain des Décrets, le 30 mars, se tint chez Émile Relier la première réunion des Supérieurs qui cherchaient à se concerter pour déterminer la conduite à tenir. Les réunions suivantes eurent lieu les 2 et 27 avril chez les Pères de l’Oratoire (rue duRegard) et aboutirent au refus de demander une autorisation à laquelle, selon les termes du Mémoire rédigé par le P. Monsabré, on imposait « des conditions impossibles et blessantes ». Malgré les démarches de M. de Freycinet auprès des évêques et de notre ambassadeur à Rome auprès de Léon XIII, les persécutés restaient « plus unis que jamais », et le Saint-Siège approuva leur résolution.
Le délai de trois mois expirait le 29 juin. Émile Relier dînait chez le général Récamier lorsqu’il fut appelé par les Jésuites, « à la disposition desquels il s’était mis plusieurs fois sans être agréé » l. Il part aussitôt avec son fils Jean, rue de Sèvres, où il fut rejoint par Chesnelong, Ernoul, la BasseLière, de Ravignan et d’autres amis. A 8 h. 45, deux commissaires de police, accompagnés d’agents, ferment les portes de la chapelle. A minuit, les Pères commencèrent leurs messes dans leur petite chapelle intérieure, et l’on se réunit dans la salle de récréation où arrive,