Lettre de Chesnelong du 18 mai
2. Article du Correspondant concernant les élections de 1898. (Voir plus loin, chap . xxiv).
notre ami de Richemont sur sa demande, et en l’autorisant à la communiquer à des cardinaux éminents auprès de qui il avait accès, afin de leur faire connaître la situation vraie des esprits et des choses en France ; ce qu’il fit. J’y dis exactement, avec moins de talent et d’éclat, bien entendu, mais avec une identité complète d’appréciations et de vues, les mêmes choses qui sont exposées dans votre article pour arriver à la même conclusion ; et, dans cette fraternité d’âme avec vous, dans des conjonctures qui sont assurément très délicates, je trouve à la fois une grande force et une grande sécurité. »
Cette fraternité d’âme, d’intelligence et de cœur, n’allait pas sans divergences de caractère, la manière naturellement un peu rude d’Émile Iveller tendant à se heurter à l’incomparable aménité de Chesnelong :
« C’est pour moi un véritable regret de ne pas partager complètement votre sentiment en cette circonstance, — disait Relier à Chesnelong, le 28 octobre 1894, au sujet du présent personnel que Chesnelong voulait offrir au cardinal Richard pour ses noces d’or, — et quand cela m’arrive, j’en éprouve toujours une sorte d’étonnement, tant je suis habitué à penser avec vous, à ne faire qu’un avec vous. Mais vous avez une bonté d’âme à laquelle parfois je ne puis atteindre. Je vous aime et je vous admire sans parvenir à vous imiter. » — Et le 12 septembre 1897 : « Je remercie Dieu de l’étroite communauté de pensées qui nous unit. La seule nuance qui parfois nous distingue, sans nous séparer jamais, c’est que vous êtes meilleur que moi, et que vous avez une inépuisable provision de douceur et de charité, alors que j’ai la dent un peu dure pour nos déserteurs. Allons, je vais tâcher d’être moins méchant, et vous, tâchez d’être un peu moins bon. »
S’appuyant ainsi l’un sur l’autre, et se complétant mutuellement, ils entretinrent pour le bien, surtout dans le dernier quart de siècle de leur existence, la plus admirable et la plus féconde des collaborations.
Chesnelong ne put aller à Rome — et sans son ami — qu’en avril 1881. Il blâmait à la fois la lettre du Comte de Chambord à 3\I. de Mun, lettre mettant sur le même pied l’Église et la Monarchie, Dieu et le Roi, et « l’opportunisme trop italien et pas assez français qui, pour éviter la solidarité de l’Église avec un parti politique, glisserait aisément à l’acceptation
ÉMILE KELLER
de la République et à une indifférence politique qui n’est pas possible devant le gouvernement persécuteur que nous subissons » *. Il sortit de l’audience pontificale « affermi, encouragé, béni, approuvé en tout et pour tout » 2, après avoir sans doute exposé à Léon XIII son plan d’union électorale sur le terrain catholique, union dont la base devait être V Union Conservatrice.
Cette Union, — désapprouvée par les légitimistes d’extrême droite qui avaient à leur tête M. de Mun, — ne put éviter la défaite électorale d’août-septembre 1881, mais elle lui survécut ; en 1885, M. de Mackau et le Comte de Paris lui-même engagèrent Léon XIII à lui accorder crédit ; les élections nouvelles se firent sur le terrain qu’elle avait choisi; Treize des principaux représentants catholiques au Parlement, parmi lesquels Chesnelong, Keller, de Mun, Lucien Brun, de Mackau, Kolb-Bernard, A. Baudon, Lanjuinais et de Ravignan, laissant de côté la question constitutionnelle, lancèrent un vibrant appel contre les sectaires et supplièrent les électeurs de chasser de la Chambre « ces ennemis de toute foi, de tout droit » ; le Comité de Défense religieuse opéra, de son côté, des prodiges, si bien qu’au scrutin du 4 octobre 127 républicains seulement furent élus contre 176 conservateurs. Au second tour, la majorité changea (200 opportunistes, 180 radicaux, et 202 conservateurs), mais ces trois groupes se contre-balançaient et les conservateurs, en manœuvrant avec ensemble, pouvaient jouer un rôle comparable à celui du Centre catholique allemand.
Pour aboutir à ce résultat, Chesnelong et Keller avaient fait du Monde l’organe de leur politique vigoureuse, mais sage et mesurée.
Le 8 octobre 1882, Émile Keller avait signalé à Chesnelong la nécessité « d’assurer l’avenir » d’un journal qui éviterait de trop violentes polémiques. Le 29 août 1883, après la mort
1. Lettre à Mmo Chesnelong du 25 mars 1881. Chesnelong faisait allusion à l article du journal romain Aurorci sur un récent discours de M. de Mun (M&r Laveille, Chesnelong, p. 497. Cet ouvrage, publié à la librairie Plon en 1894, est des plus remarquables).
2 Lettre à Mmo Chesnelong. Vendredi-Saint 1881 (M*r Laveille, ibid. , p. 499).
du Comte de Chambord, il lui répéta qu’ « il était plus que jamais nécessaire d’avoir un organe catholique distinct de V Univers ». Chesnelong répondit, le 27 septembre, qu’il était en négociations avec M. Levé pour le rachat du journal au prix de 300.000 francs ; il ferait lui-même partie du Comité de direction, avec Keller, Baudon, de Rességuier, de Kerdrel et de Ravignan. Benoist d’Azy fonderait la société nouvelle au capital de 500.000 francs. Le journal continuerait sa ligne de conduite ; sa polémique religieuse resterait « ferme, point provocante, de bon goût, avec plus de brio et plus de talent si on le pouvait ».
Mer d’Hulst, d’accord avec le Comte de Paris l 2, prit alors une grande part à l’entreprise. Il signa, avec Chesnelong, Keller et Baudon, la circulaire du 5 décembre 1883, qui exposait aux évêques le devoir des journaux catholiques « de défendre l’Église comme elle veut être défendue, en prenant toujours le Saint-Siège et l’Épiscopat pour guides de leur action », et leur demandait de les aider à trouver les fonds nécessaires au renflouement du Monde, fidèle à ce programme. Les cardinaux de Paris et de Lyon, les archevêques de Reims, de Cambrai, de Besançon et de Bourges souscrivirent les premiers. « A Rome, — écrivait Msr d’Hulst, le 30 décembre, — on est tout à fait avec nous. » De fait, le nouveau Monde reçut des preuves tangibles de la faveur du Saint-Siège.
Émile Keller contribua à gagner cette faveur par des voies qui montrent à quel point son caractère et son autorité échappaient aux querelles personnelles les pins vives.
Dans l’affaire des Congrégations, Msr Czacki avait joué un rôle des plus contraires à l’opinion de Keller. Confident intime de Léon XIII, dont il servait les vues, fort lié avec M. de Freycinet, qu’il avait connu, durant sa jeunesse laïque, dans la société parisienne, le Nonce était allé jusqu’à faire proposer au Comte de Chambord lui-même, en 1879, de poursuivre « le triomphe des intérêts religieux sur le terrain constitutionnel » -. Or il estimait à ce point Émile Keller qu'il obtint
1. Ce qui exclut 1 idée du Ralliement, comme l'a observé M*' Baudrillart (Vie de d'IIulst, II, pp. 10-29).