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Relier à Chesnelong, 23 juin

ÉMILE KELLER

« missions trahies » et appelant de ses vœux « un chant de résurrection, l’aurore inattendue » qui se lèverait « sur la tombe du siècle de Pie IX »... L’affaire était d’une extrême gravité, mais ce n’était pas une raison pour n’en pas parler, ou pour mettre le lecteur dans l’impossibilité d’y rien comprendre, alors surtout que Y Univers défendait le Journal de Rome. Durant plusieurs jours, le Monde avait même passé sous silence la lettre du Pape au cardinal Guibert, réprouvant les catholiques de « soumission peu sincère » qui opposaient « Souverain Pontife à Souverain Pontife » : « Ce silence, écrivait le 23 juin Keller à Chesnelong, a été à peine interrompu par une lettre stupide de notre correspondant de Rome, qui est à changer le plus tôt possible. Il y a longtemps que nous aurions dû défendre Léon XIII contre l’opposition perfide qui lui est faite. Si nous avions sur ce point une attitude résolue, nous aurions peut-être empêché une partie du mal. » Il voulut rédiger lui-même « un exposé m-odéré, mais très ferme, de la situation ».

Tout en cherchant à expliquer par « les habitudes constamment claustrales » du cardinal Pitra « le parti qu’on avait su tirer de son intervention », il démasqua les procédés du Journal de Rome :

« Cette feuille, — expliquait-il, — est l’organe de catholiques ardents et mécontents qui n’ont certes pas une plus grande tendresse, une plus grande admiration que nous pour Pie IX, mais qui l’exaltent à tout propos avec l’intention marquée de diminuer Léon XIII, et qui forment ainsi, autour du Pape, une opposition voilée, souverainement dangereuse dans les temps difficiles que nous traversons... Qui dirige le Journal de Rome ? Un écrivain français qui s’est fait remarquer par la vivacité de sa polémique et par une série de procès et de condamnations. Cela a suffi au cardinal Pitrâ pour le comparer à Dom Guéranger, à Louis Yeuillot et aux martyrs de la primitive Église... Cet écrivain, d’ailleurs, vivait dans une grande intimité avec les Prussiens de Rome et de Berlin, et notamment avec le Reichsbote, journal officieux du chancelier de Bismarck et des protestants d’outre-Rhin... Son attitude à l’égard du Pape ne peut être vue d’un mauvais œil par les gouvernements italien et français ; aussi les Italiens n’ont-ils jamais parlé de l’expulser, et, pendant son séjour dans la Ville Éternelle, M. Jules Ferry a-t-il eu avec lui une longue conférence qui n’a pu être niée ».

Le futur collaborateur du Matin, le futur metteur en scène des Cultuelles schismatiques, était ainsi relégué à sa juste place.

« Nous avons une pleine et entière confiance, continuait Relier, dans la sagesse du grand pilote qui dirige la barque de Pierre... Nous ne partageons nullement les tristesses pessimistes du cardinal Pitra, qui confond dans ses rigueurs le Père Lacordaire, Montalembert et !VPr Dupanloup, avec Lamennais, Renan et le Père Hyacinthe, et qui semble attribuer tous nos malheurs aux erreurs et aux défaillances de quelques catholiques éminents... Quelques ombres dans la vie des défenseurs de la liberté religieuse ne sauraient effacer de notre mémoire les services qu’ils ont rendus à l’Église... Dans le monde entier, la grande campagne dirigée contre la Religion par la Franc-Maçonnerie et par la Révolution est venue donner un cruel démenti aux illusions de ceux qui pensaient que l’Église pouvait désormais vivre en paix au sein de la société moderne, comme aux rêves généreux de ceux qui se figuraient n’avoir plus qu’un pas à faire pour revoir les beaux jours de la société chrétienne... En face de l’ennemi, nous n’avons qu'une chose à faire, c’est de serrer nos rangs autour du Pape et de nos évêques, établis par Dieu pour le gouvernement de la Sainte Église, dont nous sommes les fils soumis et dévoués. 1 »

Émile Relier désira ne pas signer cet excellent commentaire des directions de Léon XIII, ce commentaire devant avoir « une portée plus large que celle d’un nom propre ». Le Monde reprenait de la sorte toute « sa raison d’être », en face de publications comme la Revue de l' Association catholique, dans laquelle on lisait l’éloge de la lettre magistrale du cardinal Pitra *. Relier estimait toutefois que le Monde avait « d’autres ennemis à combattre que le Journal de Rome », et il s’inquiétait du « parti des politiques, couleur Défense, qui voudraient profiter seuls de la victoire et dont il fallait aussi étudier et surveiller les agissements ».

Après les élections de 1885, le comte A. de Mun voulut former, sous le nom d'Union catholique, une sorte de parti catholique soeial qui faisait suite à la Ligue (royaliste) de la contrc-Révolution. Chesnelong et Relier estimèrent que c’était

1 Cet article fut adressé à Chesnelong le 22 juin 1885 2. Lettre à Chesnelong, du 24 juillet 1885.

ÉMILE KELLER

inutilement doubler ou dissocier Y Union conservatrice et les Comités catholiques, lesquels avaient fait leurs preuves, et ils refusèrent d'appuyer l'entreprise nouvelle : « Il est évident, écrivit MBr d'Hulst dans le Monde, que l’union qu’on préconise aujourd'hui était faite hier, que ses chefs sont connus depuis longtemps... On se demande s'il y a autre chose à faire que de fortifier encore cette action en lui laissant sa direction, qui est la bonne. » — Léon XIII lui-même demanda d’ailleurs à Albert de Mun d’abandonner son idée, ce qu’il fit aussitôt.

Les Assemblées générales des catholiques de France continuèrent à tenir leurs assises : Relier resta l’un de leurs plus vibrants orateurs.

A la séance de clôture de l’Assemblée générale de 1888, il reprit en détail la critique du mouvement révolutionnaire et de toutes les idées qu’éveillait le centenaire de 1789 ; sans respect pour 1’ « arche sainte », il fit le procès des « chirurgiens politiques » qui avaient tenté sur la France « les expériences les plus audacieuses et les plus variées » et auxquels la France ne donnerait pas, « pour réussir », un autre siècle :

« A l’appel de Léon XIII, annonçait-il fièrement, les catholiques reprendront la tête de la science, de la philosophie, de l’histoire, de la législation... Nous mettons la Révolution antireligieuse, qui n’a plus foi en elle-même, et qui va célébrer le centenaire de son impuissance, au défi, de rien faire pour le pauvre et pour l’ouvrier, au défi de nous remplacer, au défi de nous détruire... Nous partageons l’ardent désir de progrès, de justice pour tous, de liberté, d’égalité, de fraternité qui dévorait nos pères de 1789 et qui reste l’honneur de notre temps. Mais nous voulons ces biens en réalité, et non en phrases creuses et mensongères... Nous aurons la victoire, non par la baguette de quelque magicien devenu tout à coup populaire et nous sauvant sans aucun effort de notre part, mais comme la récompense chèrement acquise de nos combats et de nos sacrifices. 1 «

Le « magicien », hélas ! avait opéré sur ceux qui n’avaient pas suivi cette « bonne direction ». U Univers et la Croix soutenaient la candidature du général Boulanger, et le comte A. de Mun en personne venait d’affirmer qu’il fallait « prendre la tête du mouvement ».

1. Le Monde du 24 mai 188S donne in extenso ce remarquable discours.

« Les mêmes hommes, — écrivait Iveller à Chesnelong 1 après l’effondrement de l’aventurier, — les mêmes hommes qui ont compromis le Roi et l’Église dans cette honteuse alliance, reparlent de former un parti, une union catholique. Après avoir voulu détruire la République avec Boulanger, ils se déclarent prêts à l’accepter et à la consolider. Que pensez-vous de ces velléités? Ne nous imposent-elles pas l’obligation de faire et de dire quelque chose, nous qui seuls avons depuis douze ans organisé la défense religieuse et la résistance aux lois scolaires ? »

Ils firent, en effet, quelque chose et ce fut ï Union de la France chrétienne, union dont la politique du Ralliement allait interrompre l’essor. Nous arrivons ainsi à l’épreuve la plus dure de la vie de Keller, comme de celle de Chesnelong ; leur correspondance nous aidera à en mieux comprendre les phases tragiques.

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