Vie de M f d'Hulst, II, p. 296. Mourret (ibid
Le cardinal Lavigerie offrit à son état-major et aux principaux fonctionnaires civils un banquet, et il y prononça le toast renfermant ces mots :
« ...Quand la volonté d’un peuple s’est nettement affirmée, que la forme du gouvernement n’a rien en soi de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées ; lorsqu’il n’y a plus, pour arracher son pays aux abîmes qui le menacent, que l’adhésion sans arrière-pensée à la forme du gouvernement , le moment vient de déclarer enfin l’épreuve faite, et pour mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce que la conscience et l’honneur permettent, ordonnent à chacun de nous de sacrifier pour le salut de la Patrie...
« En parlant ainsi, je suis certain de n’être démenti par aucune voix autorisée...
« Ce serait folie que d’espérer soutenir les colonnes d’un édifice sans entrer dans l’édifice lui-même pour empêcher ceux qui voudraient tout détruire d’accomplir leur œuvre ; folie surtout de l’assiéger du dehors, comme le font encore quelquesuns, malgré des hontes récentes, donnant aux ennemis qui nous observent le spectacle de nos haines... »
Les officiers, debout, avaient les yeux fixés sur l’amiral et en attendaient le signal des applaudissements : l’amiral Duperré se rassit, simplement, et tous ses convives l’imitèrent... Le coup de théâtre paraissait manqué. Première et amère déconvenue, suivie de tant d’autres, pour le Primat d'Afrique qui parlait de si haut.
On sait l’émotion soulevée en France par le Toast d’Alger. Nous n’avons pas à la retracer. Mais, pour achever de dépeiidre la situation dans laquelle se trouvait le cardinal au moment de sa prochaine correspondance avec Émile Relier, et pour donner par conséquent tout son sens à cette correspondance, il esl indispensable d’ajouter encore quelques détails sur l’attitude du Saint-Siège en présence du fait accompli, et sur les sentiments qu’inspira cette attitude au cardinal lui-même h
Une douzaine d’évèques seulement adhérèrent nettement à la République. D’autres affirmèrent leurs préférences monar-
1 Nous continuons à utiliser ici l’excellente documentation de M. l’abbé Tournier.
ÉMILE KELLER
chiques, et la grande majorité, devant le torrent des polémiques soulevées par le Toast, supplièrent le Saint-Siège d'intervenir. Le cardinal Rampolla, secrétaire d’État, télégraphia au nonce à Paris, Msr Rotelli, « que par suite de « l’agitation présente et à cause des divisions des partis police tiques en France, la nonciature n’était pas autorisée à insi- « nuer aux évêques de suivre la voix tracée par le toast du « 12 novembre ». MBr Rotelli fit donc savoir à M. de Mackau et, par lui, aux députés de la Droite, que le cardinal Lavigerie entreprenait une campagne toute personnelle. Le cardinal demanda à Léon XIII de remplacer M61' Rotelli par Msr Ferrata ; mais le Saint-Père lui fit répondre le 28 novembre par le P. Burtin, son procureur à Rome, que dans l’affaire du Ralliement le nom du Pape ne devait jamais être prononcé ; que Son Éminence devait garder jusqu’à nouvel ordre un grand silence et une extrême prudence, et ne pas publier sa nouvelle lettre pastorale projetée pour la mi-janvier avant d’avoir demandé conseil en haut lieu ; que cette lettre pastorale devrait en tous cas s’inspirer de la ligne de conduite qu’allait tracer le Pape aux évêques français ; qu’enfm le Pape regrettait que le cardinal eût parlé de l’autorisation et de l’approbation du Saint-Siège.
C’était un désaveu officieux. Le cardinal adressa aussitôt de Biskra au P. Burtin ce grave télégramme : « Garderai complet silence si, dans pièce annoncée, mon nom et mes paroles ne sont, comme vous le dites, nullement visées, mais, au cas contraire, devrai dire forcément tout ce qui sera nécessaire pour sauvegarder mon honneur et mon autorité. Je donnerai publiquement toutes les explications nécessaires. » Il écrivit en outre le 3 décembre que « si Léon XIII se laissait aller à cet acte de faiblesse envers les monarchistes, il était libre ; mais que pour lui, il ne laisserait pas croire qu'il avait pris une pareille initiative sans qu’elle ait été demandée et même imposée par le Saint-Père, pour le fond des choses ». Il tenait le même langage à M>’r Ferrata h Ce dernier fut chargé par Léon XIII de dire secrètement, aux évêques venus ad
1. Secrétaire de la Congrégation des Affaires extraordinaires.
limina, qu’en adhérant, s'ils le voulaient, à la forme républicaine, ils feraient « oeuvre utile et salutaire » ; mais le Vatican traçait comme règle aux catholiques français de se placer uniquement sur le terrain religieux pour ne former qu’un seul parti (conservateur et catholique). MBr Ferrata recommandait encore le silence au cardinal et le dissuadait de publier la lettre pastorale projetée... M8'' Lavigerie, peu satisfait, on le comprend, demanda que le Saint-Père adressât au moins à sa lettre de Noël une réponse dont il pût faire état pour prouver son orthodoxie : mais Léon XIII garda, sans y répondre, dans ses cartons particuliers, la lettre de Noël.
Telle était la situation du cardinal Lavigerie lorsqu’il entretint, en décembre 1890 et janvier 1891, avec Émile Relier, l’émouvant colloque épistolaire qui a amené l’historien du cardinal à formuler cet inadmissible jugement : « Le cardinal dut faire plus d’une rétlexion triste, mais profondément juste, sur la funeste primauté dont jouissent les passions politiques au détriment des plus graves raisons h »
Malgré la divergence progressive de leurs vues politiques, l’archevêque d’Alger et le député de Belfort étaient restés en excellents termes. Le 7 juin 1887, Mb'r Lavigerie avait béni le mariage de M. .Jean Relier. De 1885 à 1888, il était intervenu à Rome en faveur du Monde Il avait exigé qu’Émile Relier acceptât la présidence de la plus grande de ses œuvres : la Société anti-esclavagiste. Cette lourde tâche souleva, il est vrai, entre eux, de sérieux nuages. « Habitué à tout conduire en maître » :i, le cardinal prétendait attribuer à ses Pères Blancs tous les fonds de l’Œuvre, et n’en réserver qu’une part minime aux autres congrégations qui évangélisaient l’Afrique ; « à la moindre résistance, il était prêt à tout briser ». Pourtant, à force d’égards « unis à un peu de fermeté », les choses finissaient par s’arranger ; aux orages succédaient « des effusions de tendresse », et le cardinal se montra particulièrement salis-
1. J. Tournier, Le cardinal Lavigerie et son action politique, p. 310. C'est nous qui soulignons la dernière phrase.