Expression de M. 1 abbé Tournier, op. cil , p
2. De Biskra, 4 janvier 1893. Nous ne voulons nullement combattre ici de parti pris, la thèse du Cardinal, ni à plus forte raison les directions du Pape alors régnant; niais mettre en lumière, en faveur de la thèse d Emile Relier, des arguments que l'historien du Cardinal a dû laisser dans l'ombre.
EMILE KELLER
et dans les solutions qu’ils proposent, il y a deux points où ils s’éloignent sensiblement des idées du Saint-Siège.
« Le Saint-Siège, en effet, ne vise pas seulement la France ; il embrasse le monde catholique tout entier. Or, il est entouré d’ennemis et ne peut s’appuyer sur aucune grande puissance : ni sur l’Italie qui veut sa ruine ; ni sur l’Allemagne qui est foncièrement protestante ; ni sur l’Autriche qui est toujours Joséphiste. Il ne voit, après tout et malgré tout ce qui s’est passé, qu’une seule alliance possible : celle de la France. Mais de la France il ne peut se rapprocher que si la République qui nous gouverne se transforme et devient conservatrice et chrétienne.
« Une Union telle que les catholiques dont je parle l’entendent, se proposerait bien d’atteindre ce dernier but. Mais si ce sont les anciens partis qui la forment en restant ce qu’ils sont, c’est-à-dire sans renoncer à aucune de leurs prétentions politiques, pas même à leur nom, ce sera la guerre au couteau avec les républicains, et de ce chef toute entente ou rapprochement avec l’Église et le Saint-Siège deviendra impossible.
« Pour qu’on se rapproche, il faut commencer par l’acceptation de la forme constitutionnelle du Gouvernement et la renonciation à l’opposition systématique. Il n’y a pas un véritable homme d’État, républicain ou non, qui ne voie les avantages pour la France d’un rapprochement sur ces bases.
« C’est ce rapprochement qui s’essaie, en ce moment même. Dans ces conditions, le Gouvernement ne pourra pas s’opposer à ce que les catholiques soutiennent leurs idées, leurs droits, et s’associent pour former une vaste union sous Yétiquette républicaine.
« Mais si les catholiques ne veulent pas renoncer à se dire membres des anciens partis et accepter la forme républicaine, la guerre se continuera au couteau, et le Saint-Siège, au lieu d’atteindre son double but qui était d’améliorer sa situation au dehors en se rapprochant d’une France améliorée et de sauver la Religion parmi nous, se trouvera jeté après ses premières avances, et nous avec lui, dans des difficultés inextricables. Notre Gouvernement le traitera en ennemi hypocrite qui a voulu l’abuser sur ses vrais desseins et lui tendre un piège. Le Saint- Siège lui-même fera retomber la responsabilité de cette rupture nouvelle, plus douloureuse encore que la première, sur les catholiques de France qui, au lieu d’entrer dans ses vues, en auront rendu la réalisation impossible.
« Dans la voie où les catholiques dont je parle paraissent vouloir s’engager, c’est-à-dire en formant une Union catholique avec les anciens partis conservant leurs positions, ils mécontenteront donc le Saint-Siège et n’aboutiront, par conséquent, à aucun résultat pratique. En relisant bien la lettre du
cardinal Rampolla, on voit, en effet, que c’est, au tond, sur cette résignation des partis qu’il appuie surtout et à laquelle il tient.
« Si l’on veut suivre la direction du Saint-Siège, c’est donc par là qu’il faut commencer, et en venir ensuite, par voie de conséquence constitutionnelle (ce qui est accepté de tous), à la formation d’une Union Conservatrice et catholique, ou si l’on préfère plus tard la nommer ainsi, à la création d’une Droite puissante.
« C’est là, en réalité, ce que veut le Saint-Siège. Or, il est impossible de réussir dans un semblable projet, sans l’appui formel, quoique toujours discret, du Saint-Siège.
« Dans le même ordre d’idées, le nom de Parti catholique, auquel quelques-uns paraissent tant tenir, plairait moins que celui d 'Union catholique (ou encore mieux Union conservatrice et catholique).
« Cette union se ferait, je le répète, entre tous ceux qui, pour sauver la Religion, seraient disposés à se résigner , sans rien renier de leurs opinions, à la forme du Gouvernement et à la soumission aux lois.
« Ceci est, du reste, une obligation de conscience toutes les fois qu’une prescription suffisante existe (sauf en Italie) pour la forme du Gouvernement, et que les lois ne sont pas formellement injustes. Agir et parler autrement en voulant être un Parti et se dire tel, serait amener la confusion dans les esprits et rétrécir le combat.
« Ce que je viens de vous citer, résume, comme vous le voyez, monsieur le Comte, d'une part le but que poursuit le Saint- Siège, de l’autre les deux opinions qui se trouvent en présence parmi les catholiques militants.
« Pour arriver à établir entre ces deux nuances un accord pratique et véritable, il faut un programme accepté de tous. Voici celui que je proposerais pour ma part :
« 1° Accepter le Gouvernement établi qui est, en France, celui de la République, dans la mesure et dans le sens où le Saiid- Sicge l’accepte lui-même pour remplir la haute mission dont il est chargé par Dieu, pour le bien de la Religion et le salut des âmes.
« 2° Renoncer à toute alliance avec les partis politiques, et, en conséquence, à toute opposition ù la forme du Gourvernement actuel que ces partis veulent renverser.
« 3° S’unir ensuite exclusivement, en oubliant toutes les discordes intérieures, sur le terrain religieux, s’organiser de façon à ce que dans les prochaines élections générales (pratiquement on ne peut rien faire plus tôt) la majorité soit acquise dans la Chambre aux conservateurs catholiques.
ÉMILE KELLER
« Un programme ainsi formulé me semble réaliser les principales conditions qu’un programme de ce genre doit avoir : la brièveté, l’élasticité, la simplicité, la clarté et, enfin et surtout, la réalisation du programme pontifical.
« Quant à l’organisation du personnel de l’Union catholique, elle devrait encore être fort simple :
« A Paris, un Conseil central composé de douze membres choisis parmi les catholiques éprouvés, dont le nom n’a pas été compromis dans les luttes violentes des partis hostiles et, en particulier, dans le Boulangisme ;
« En province, un Conseil dans chaque Diocèse, dont le Président serait désigné dans les mêmes conditions, ce qui ne serait pas difficile avec les renseignements que l’on pourrait obtenir soit de l’évêque, soit des hommes d’œuvres ;
« Enfin, au-dessous du Conseil Diocésain et partout où cela serait possible, un Comité paroissial dépendant de lui.
« La charge de ces divers conseils serait, en temps ordinaire, et pour chacun dans sa sphère d’influence, de réveiller l’esprit catholique, d’en grouper les membres et d’en soutenir les œuvres ; et le moment des élections générales venu, soit pour la Chambre des Députés, soit pour les Conseils généraux, soit pour les Conseils municipaux, de livrer à tout ce qui est sectaire les batailles décisives en soutenant nos combattants par la presse et en provoquant des contributions de la part des chrétiens.
« Voilà, monsieur le Comte, ce qui peut vous donner une idée de ce que désire, au fond, le Saint-Siège, comme cela se voit évidemment par les derniers enseignements de Léon XIII, et ce que l’union catholique serait appelée à réaliser sous la direction de son Président Général et de son Conseil (de Paris).
« Puisse ce Président être celui que, pour ma part, je désire entre tous les autres ! Je me borne aujourd’hui à lui demander le secret, et, s’il m’est permis de lui citer mon exemple, de lui rappeler qu’il y a des cas où il faut savoir, pour Dieu et pour la France, tout sacrifier, même son repos et sa vie, lorsque le Vicaire de Jésus-Christ croit utile de s’adresser à nous.
« J’attendrai votre réponse... avec confiance. »
Il n’y avait donc plus d’ambiguïté : Émile Keller était invité à adopter une politique dont le premier principe était le ralliement à la République. Le cardinal pouvait avoir raison en ce qui concernait le peu de chances de rétablir et de maintenir la Monarchie : mais qui parlait d’ « user les forces de l’Église » à la restaurer? Il n’avait pas tort d’attacher aux élections une extrême importance : mais la question était précisément de savoir si le Ralliement, tel qu’il le comprenait, était le meilleur
moyen d’assurer la victoire conservatrice et catholique. Il admettait qu’on « se résignât » à la forme du gouvernement « sans rien renier de ses opinions » : mais en ce cas pouvait-on franchement se dire républicain? Il déclarait que les catholiques français devaient accepter la République « dans la mesure et dans le sens où le Saint-Siège l’acceptait lui-même » : n’était-ce pas confondre deux plans d’obligations fort dilïérents, ou parler d’une soumission pratique à la légalité, à la puissance de fait, à « César », que nul homme d’ordre ne nie, et qui a d’ailleurs ses bornes dans les droits de Dieu? Il demandait qu’on renonçât à toute alliance avec les anciens partis : mais pouvait-on supprimer ces anciens partis et la nécessité pratique de conclure avec eux certains accords? Fallait-il exclure de l’Union les catholiques qui constituaient leur élite, et en même temps l’élite de la France chrétienne? Il parlait de « s’unir ensuite exclusivement... sur le terrain religieux » : n’était-ce pas alors une contradiction que cette « étiquette républicaine » collée auparavant sur la porte des Comités ? Et pourquoi lui attribuer la vertu merveilleuse d’assurer la déroute des « sectaires » ? En vérité, les arguments contraires à une telle thèse ne manquaient pas à Émile Keller qui répondit au cardinal le 15 janvier 1891, sans se départir de la plus profonde déférence, mais avec une fermeté dont les événements ultérieurs 11e prouvèrent que trop la clairvoyance :
« Éminence,
« Après avoir longuement médité votre nouvelle lettre du 4 janvier, j’ai le regret de ne pouvoir vous donner une complète satisfaction. Mais dans une question de si haute gravité, vous ne me pardonneriez pas si je ne vous exprimais pas nettement ma pensée, si je 11e vous disais pas ce que commande, à mes yeux, l’intérêt de la France et celui de l’Église, qui en réalité n’en font qu’un seul. Le fait qui domine la situation et que les incidents de chaque jour viennent sans cesse confirmer, c’est Yhostilité systématique et implacable de la plupart des républicains contre la religion catholique. Ils lui ont déclaré et ils lui font sans trêve ni repos ce que vous appelez une guerre au couteau.
« Ils savent pourtant parfaitement que l’immense majorité du clergé et des catholiques serait avec eux, s’ils nous assuraient une vraie liberté religieuse ; et ils sont de mauvaise foi quand ils nous reprochent notre prétendue opposition systé-
ÉMILE KELLER
matique. Car lors même que nous changerions d’attitude, ils sont bien résolus à nous combattre toujours comme des ennemis qu’il faut non seulement écarter du pouvoir, mais opprimer, détruire et faire disparaître.
« C’est donc une erreur de penser qu'on désarmerait cette haine en adoptant l’étiquette républicaine. Et tandis qu’on resterait en butte aux mêmes persécutions, on se séparerait ainsi sans aucun profit d’un grand nombre de catholiques zélés et généreux, qui n’ont pas foi dans la forme républicaine, qui la considèrent comme identifiée avec la haine de l’Église et comme mal adaptée au tempérament français. Toutefois, ce ne sont pas là des adversaires bien redoutables pour la République. Ils sont pleins de mansuétude à son égard, de soumission pour les lois, et n’ont nulle envie de se faire tuer. Ils seraient les auxiliaires fort utiles de tout gouvernement honnête, ne fût-il pas celui de leur choix, pourvu qu’on ne leur demandât pas de renier leur foi catholique.
« Étant ainsi attaqués, traqués, mis hors la loi et hors les fonctions publiques par des ennemis implacables, l’instinct de la conservation et la force des choses nous conduisent à nous unir en temps d’élection à tous ceux que la politique actuelle a froissés, et à joindre la cause religieuse à celle de nos finances, de notre armée, de notre magistrature, etc... C’est par cette union de toutes les forces conservatrices qu’on est arrivé à avoir, en 1885, 200 députés, et en 1889, 160 députés toujours d’accord pour défendre nos intérêts religieux. En nous séparant des partis politiques et de leurs états-majors, loin d’arriver à former une Droite puissante et une majorité, c’est à peine si nous conserverions une dizaine de sièges pour les candidats purement catholiques, et je ne vois pas d’ici les départements où pourraient se former des comités solides pour le succès de ces dix candidatures.
« Je serais désolé que le Saint-Père se découvrit, même indirectement et en secret, si tant est qu’il y ait des secrets, pour obtenir un pareil résultat. Je craindrais fort cpie ce ne fût un amoindrissement pour son autorité si grande et si incontestée en France. Et qu’obtiendrait-il en échange? Quand Pie VII traitait avec Napoléon Ier, il avait à faire à un homme assez puissant pour museler la Révolution et pour assurer de véritables avantages à l’Église. Aujourd’hui, ceux qui gouvernent sont les instruments dociles de la passion anti-religieuse. Celui qui essaierait de résister serait brisé.
« J’ajoute que le scepticisme politique, qui se propage en ce moment, ne consolide pas la République, mais il augmente la facilité du pays à se jeter dans toutes les aventures, boulangistes ou autres. Nous venons d’en faire la récente et fort triste expé-
rience ; elle est de trop fraîche date pour que la conversion des boulangistes à la République puisse être prise au sérieux.
« S’il m’était permis de dire au Saint-Père ce que nous attendons, ce que nous désirons en ce moment, je lui dirais très respectueusement qu’au lieu d’une adhésion à l’étiquette républicaine, qui attristerait et découragerait nos meilleurs amis, et qui porterait tous les catholiques douteux à faire des concessions à nos ennemis, nous aurions besoin d’une parole qui relevât nos courages pour la lutte et qui nous groupât autour de nos évêques, non pour garder le silence, mais pour agir, pour protester, pour résister. La mollesse est grande non seulement parmi les partis politiques qui ne font courir aucun danger au Gouvernement, mais aussi parmi les catholiques qui sont trop disposés à courber la tête devant l’orage. Le moment ne serait-il pas venu de les réveiller pour le bon combat?
« En résumé, je pense qu’il faut attendre que la République se montre moins sotteinent anti-religieuse, ou qu’elle périsse par ses fautes. Si elle devient meilleure, on ira à elle tout naturellement et sans effort. Presser les choses et devancer ce moment, ce serait compromettre gravement Y Union des Catholiques et l’existence de toutes les œuvres qu’ils soutiennent avec tant de zèle. Le profit serait grand pour nos ennemis, le dommage non moins grand pour nous. »
Émile Keller ne faisait que préciser ses arguments antérieurs et ses propres dispositions. Sans doute était-il dur pour le cardinal d’entendre qu’en somme il s’était laissé abuser par des hommes politiques de mauvaise foi, que sa clairvoyance était en défaut, que le moyen proposé par lui pour créer une « Droite puissante » allait à l’encontre du but ; mais Émile Keller avait l'impérieux devoir d’opposer à ses insistances une conviction basée sur une longue expérience politique et un indiscutable désintéressement. Après tout, il n’était pas pour la République un adversaire plus irréductible que la masse des catholiques et il prévoyait le moment où le ralliement pourrait s’opérer de lui-même. La religion nationale représenl ait encore une force énorme : si, au lieu de vouloir l’entraîner dans l’orbite républicaine, sans autres conditions que celles qu’y mettait l’archevêque d’Alger1; si, au lieu de l’énerver
1. « Ildevient de plus en plus désirable au point de vue du succès, — écrivaitil de Home le 18 octobre 1890. à.M. Constans, ministre de l’intérieur, — qu'il ne se fasse pas publiquement en ce moment, avec la participation même
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et de l’effriter, on l’organisait et on la maintenait bien tendue sur son terrain propre, n’amènerait-on pas la force adverse à s’incliner un jour devant son invincible résistance? Ce n’était pas parce que trop de catholiques étaient monarchistes que les radicaux les combattaient ; c’était parce qu’ils étaient catholiques : ces derniers, pour l’emporter, devaient dès lors résister en tant que catholiques, tout en oubliant dans cette lutte commune leurs divergences politiques. Tel était le nœud de la question ; telle en tous cas la position prise par Émile Relier. Une telle position ne se conciliait guère avec le grand rôle politico-religieux qu’avait rêvé de jouer, en « pressant les choses », le cardinal Lavigerie. Par sa lettre du 26 janvier, ce dernier tenta encore de convertir à ses idées le chef qui lui échappait, et il le fit en ces termes :
« Je n’insisterai pas sur l’affaire dont je vous ai entretenu dans mes deux dernières lettres, et on ne vous en parlera pas non plus d 'ailleurs. Mais, au fond, je trouve que vous ne jugez pas exactement la pensée qui la dirige. Le Saint-Siège demande aux catholiques ce que leur demande l’Évangile, de rendre à César ce qui appartient ci César, en demandant l’acceptation du gouvernement établi. Cette acceptation, Notre Seigneur la demandait pour le gouvernement de Néron qui allait venir, et de tous les persécuteurs qui l’ont suivi pendant trois cents ans et qui voulaient, eux aussi, la destruction du catholicisme.
« Il demande aux mêmes catholiques de rendre à Dieu ce qui est à Dieu , en défendant la cause de l’Église, et cela, non par des conspirations et par des révoltes, mais par tous les moyens que leur offrent les lois.
« Dire qu’il faut ainsi s’allier avec les républicains actuels et surtout les aimer et les estimer, c’est vraiment une conséquence trop forcée. Ce n’est pas avec les républicains, tels qu’ils sont aujourd’hui, que le Saint-Père, par la voix du cardinal Rampolla, nous demande de conclure un traité quelconque. Il nous demande de nous adresser à la France, au corps électoral, pour obtenir, dans la situation, des modifications telles qu’elles rendent le gouvernement acceptable. Nous n’avons pas su les obtenir jusqu’ici, même en 1885 où, pour ma part, je prêchais la même doctrine, et où, dans notre petite réunion des Carmes
tacite du Gouvernement, aucune manifestation irritante contre l’Eglise,... que l'on renonce enfin, à la direction des Cultes, à des procédés et à des tendances de persécution trop visibles dans tous les détails. » Tournier, op. cil , p. 285. (C'est nous qui soulignons les mots publiquement el trop visibles.)
chez M’r d’Hulst, vous nie déclariez avec M. Chesnelong qu’il n’y avait rien à faire, ajoutant que du reste c’était jine question de savoir s’il conviendrait au Comte de Paris d’arriver par l’appui direct et ouvert du clergé. On n’a rien fait, il est vrai, ou à peu près rien, et cependant, comme vous le constatez, on est arrivé bien près du but. Si on avait agi avec plus d’énergie et d’ensemble, et surtout si on avait fait le sacrifice des passions de parti, on aurait abouti.
« C’est cet ensemble et cette énergie que le Saint-Siège demande aujourd’hui aux catholiques, et pour faciliter le succès, il désire que nous tenions compte des tendances ou des préjugés des masses et que nous renoncions à l’alliance avec les anciens partis malheureusement impuissants, et pour preuve visible de la cessation de cette alliance, que nous acceptions le Gouvernement actuel dans le même sens et dans le même but que le Pape le fait lui-même.
« Vous préférez conserver le système suivi depuis vingt ans et qui nous a si mal réussi. J’avoue que, dans un homme de votre caractère, de votre haute intelligence et de votre esprit si fermement chrétien, cela me paraît, à distance, incompréhensible. »
A la faveur de singulières confusions, le cardinal achevait ainsi de condamner Emile Iveller. 11 l'accusait d’être en opposition avec l’Évangile, avec l’Eglise, avec le Pape, de conserver un système basé sur des conspirations, des révoltes, des passions de parti, un système néfaste que son intelligence, son caractère et son esprit chrétien auraient dû lui faire abandonner... C’était la rupture.
Dans le même temps, le cardinal avait essayé de gagner Eugène Veuillot : « Je ne puis accepter de devenir républicain, lui avait répondu le 5 janvier le directeur de Y Univers ; ce parti me fait horreur... Le clergé secondaire, surtout dans les campagnes, a généralement montré pour votre appel plus d’éloignement que le clergé supérieur et celui des villes... Savez-vous que le Nonce vous est très défavorable et ne s’en cache pas ?... » — « ... Si le Nonce, répliqua le 10 janvier le cardinal, a parlé comme vous me le dites et comme, dès lors, je crois, c’est un traître et il ne le portera pas en paradis... A la France, il faut rendre son unité par la destruction des partis politiques militants qui n’ont plus qu’une force, celle de leur exploitation du clergé et de la religion dont ils font un
instrument de règne. « Pierre Veuillot, iils d’Eugène, devait venir à Biskra : le cardinal annonça à M6r Ferrata son dessein de le mettre à la tête de Y Union Catholique ; mais la réponse fut que Pierre Veuillot avait, pour les libéraux, le peuple et le clergé, trop d’attaches avec l’intransigeance. « On avait d’abord pensé à M. Relier pour la présidence, écrivit encore le 28 janvier le cardinal à Eugène Veuillot, mais on y renonce L. N’espérez pas qu’on accepte M. de Mun ni aucun des suivants trop connus de M8r Freppel. »
L’évêque d’Angers étant arrivé à Rome le 8 février, le cardinal Lavigerie télégraphia, le 22, en style convenu, à son Père Procureur : « Avis très sérieux de Paris que Charles 1 2 est venu tendre un piège à Pétronille 3 4 et que tout est prêt, si on lui donne une parole dont il pense abuser, pour commencer simultanément conférences royalistes dans les principaux départements. Ce serait un inextricable gâchis, surtout avec l’État. Auteur de ce guet-apens ne dissimule pas le projet de déshonorer le Saint-Siège. Donnez copie de ce télégramme pour qu’on se tienne sur ses gardes. »
Enfin, ni l’Épiscopat français, ni Rome ne lui ayant donné satisfaction % l’archevêque d’Alger lança en février — malgré le silence désiré par le Vatican — le mandement de carême où, répondant « avec simplicité aux mensonges et aux calomnies », il exposait « la faveur » que son « initiative » avait rencontrée « dans la masse des hommes chrétiens ou seulement sensés » ; puis, le 9 mars, il envoyait à Msr Ferrata « une satire » publiée à Biskra par « les journaux hostiles à la religion », en y ajoutant ce commentaire : « Vous y verrez qu’on y fait passer le Pape pour un Machiavel qui m’a fait tomber dans un piège grossier et qui ne recherche plus que les bonnes grâces de M8'' Freppel. Puisque Léon XIII le veut et agit ainsi avec ce défaut de ménagement, il est libre puisqu’il est le maître. Mais je suis certainement libre moi-même de sauvegarder mon