‹ Un Demi-Siècle de Défense Nationale et ReligieuseChapitre 136 sur 189 · Tournier, op. cit., pp · texte numérisé non relu

Tournier, op. cit., pp

ÉMILE KELLER

« 11 y a quelques mois, un trop grand nombre de conservateurs et de catholiques avaient placé dans le général Boulanger une confiance qu’il ue méritait pas et comptaient sur lui pour les débarrasser de la République et des Républicains. Depuis que cet espoir insensé s’est évanoui, un grand découragement s’est répandu dans les rangs des partis monarchiques, qu’on accuse d’avoir prouvé leur impuissance, et ceux qui attendaient tout d’une baguette magique sont aujourd’hui les premiers à crier qu’il n’y a plus rien à faire, et qu’il faut renoncer à changer la forme du Gouvernement. Au milieu de ce découragement politique, les questions religieuses prennent chaque jour plus d’importance. Elles sont pour ainsi dire les seules pour lesquelles on se passionne encore. De là, la pensée naturelle d’abandonner les préoccupations politiques, les théories gouvernementales et de s’unir pour défendre la liberté religieuse.

« Jusque-là, tout le monde est d’accord ; mais quelques-uns font un pas de plus, et estiment qu’il ne suffit pas de garder le silence sur la forme du Gouvernement, qu'il faut adhérer publiquement à la constitution républicaine, et qu’ainsi l'on pourra soit adoucir l’hostilité du parti républicain et obtenir de lui des concessions, soit ramener à soi une partie hostile du corps électoral et reconquérir la majorité dans le Parlement, et par suite le Pouvoir.

« Peut-on espérer sur ce terrain l’union des catholiques et atteindre par là le résultat satisfaisant que je viens d’indiquer : voilà la question que je demande la permission d’examiner au point de vue des faits et en résumant tous les renseignements que j’ai pu recueillir à ce sujet.

« Quelle est réellement l’opinion de la France? De ce que le scepticisme politique a fait de grands progrès, on aurait tort de conclure que les partisans convaincus de la République sont plus nombreux, et que la France tient à cette forme de gouvernement. Il ne faut pas oublier qu’il y a vingt ans l’Empire n’avait en face de lui qu’une opposition beaucoup moins importante que celle d’aujourd’hui, et qu’au Corps Législatif les représentants de l’idée républicaine étaient au nombre de cinq.

« Même en ce moment, il y a peu de républicains systématiques et convaincus. Ils ont groupé autour d’eux tous ceux qui cherchent avant tout, et sous n’importe quel régime, la ruine du catholicisme et la destruction de la foi dans les âmes. Enfin, à ce concert de toutes les mauvaises passions, se joignent la peur et l’intérêt qui asservissent au pouvoir, quel qu’il soit, tous les fonctionnaires et la foule sans nombre de ceux qui attendent une faveur du pouvoir ou qui redoutent la sévérité, les rigueurs justes ou injustes de leurs agents.

" Malgré cette puissance redoutable dont dispose le Gouver-

nement, près de la moitié des électeurs ont voté contre lui en 1885 et en 1889, et manifesté, malgré une pression éhontée, leur opposition pour le régime que nous subissons. Sans doute, beaucoup d’entre eux ne connaissent pas la Monarchie ou n’y croient pas ; mais alors ils sont prêts à se rallier au premier venu qui les débarrassera de la République.

« Pour la masse il n’y a pas de distinction subtile à faire entre la République et les républicains. La République, c’est le régime impie et persécuteur que nous subissons dans les plus petits villages comme dans la plus grande ville ; c’est le concert des mauvais sujets qui se sont emparés du pouvoir, qui disposent de toutes les places et de toutes les faveurs, qui dénoncent, oppriment, maltraitent et chassent des fonctions publiques quiconque va à la messe. Si l’on dit au peuple qu’il faut admettre l’étiquette républicaine, il en conclura qu’il faut voter pour ceux qui la portent en ce moment, et il votera pour les radicaux que patronne le Gouvernement.

« Parmi les catholiques, il y aura une scission profonde au lieu de l’Union qu’il est désirable de réaliser. Les uns céderont à la tentation de suivre le torrent, d’accepter la domination impie et les faveurs du parti qui est au pouvoir.

« Les autres, blessés dans leurs convictions intimes et profondes, ne pouvant adhérer à un régime qui déshonore la France et qui la conduit à sa ruine, se retireront non seulement de l’arène politique, mais encore des œuvres catholiques, où ils défendent en ce moment les droits et les libertés de l’Église. Ainsi, loin d’unir les catholiques, on les aurait divisés, on aurait porté un coup fatal à leurs forces ou à leur activité.

« Nous sommes aujourd’hui étroitement unis par notre dévouement, notre soumission et notre attachement au Saint-Siège. Depuis quarante ans, LéonXIIIet Pie IX ont conquis les cœurs par leur incomparable bonté, par la puissance de leur parole, par la majesté de leur autorité, et ils ont donné parmi nous à la Papauté un prestige et une force dont elle n’avait pas joui pendant plusieurs siècles. Quand nous serions tentés de nous diviser, c’est cette voix du Père commun, planant au-dessus de nos querelles et de nos partis, qui nous réunit tous autour de lui.

« Ce serait une grave erreur de penser qu’une invitation du Souverain Pontife adressée aux fidèles pour obtenir leur adhésion à la République aurait le même effet. Elle n’empêcherait pas la scission dont je parlais plus haut, et, aux yeux des catholiques divisés comme aux yeux de leurs adversaires réjouis, je ne crains pas de dire qu’elle diminuerait l’autorité du Saint-Siège. Les évêques ne pourraient répondre à cette invitation qu’à regret, sentant qu’ils ne seront pas suivis par leur clergé et par les

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meilleurs de leurs fidèles, comprenant que leur troupeau va se diviser au grand dommage de toutes les œuvres catholiques. En effet, ces œuvres reposent principalement sur le dévouement d’hommes convaincus que la République conduit la France à sa ruine. Ces hommes pourront se taire et cesser d’agir ; ils 11e sauraient dire et faire le contraire de ce qu’ils croient. Pour compenser le mal si grave qui est à redouter, c’est-à-dire une atteinte portée à l’autorité du Souverain Pontife et des évêques, à l’union des fidèles et à l’existence des œuvres catholiques, quels avantages est-il permis d’espérer ? Et d’abord, le Gouvernement serait-il moins injuste, moins rigoureux dans la persécution qu’il exerce sur nous? Ce serait se faire illusion que de le penser. Les hommes qui sont au pouvoir sont les ennemis systématiques et implacables de la religion catholique. Ils tiennent à sa destruction bien plus qu’à- la forme républicaine et ils préféreraient un César impie à une république libérale et chrétienne. Ils savent parfaitement que la grande majorité du clergé et des fidèles ne leur ferait plus d’opposition et serait sincèrement avec eux, s’ils nous assuraient une vraie liberté religieuse, et ils sont de mauvaise foi quand ils nous reprochent notre opposition. Car lors même que nous changerions d’attitude, ils sont bien résolus à nous combattre toujours comme des ennemis, qu’il faut non seulement écarter du pouvoir et de toutes les fonctions publiques, mais opprimer, détruire et faire à jamais disparaître.

« C’est donc une erreur de penser qu’on désarmerait leur haine en adoptant l’étiquette républicaine, et qu’on pourrait ainsi arriver à une pacification semblable à celle que le Pape Pie VII réalisa avec Napoléon Ier. Napoléon était assez fort pour dompter et museler la Révolution. Si aujourd’hui un ministre avait la velléité de le faire, s’il en était seulement soupçonné, il serait immédiatement brisé par le Parlement.

« Toutefois, est-il permis d’espérer qu’en dehors du parti qui est au pouvoir et qui ne peut s’amender ni revenir à des idées plus sages, 011 ramènerait à soi les sympathies et les votes d’un grand nombre d’électeurs et qu’ainsi on pourrait reconquérir la majorité dans la Chambre? Non, ce serait croire à un tiers-parti à la fois conservateur et républicain, qui est plutôt une ombre qu’une réalité au sein du Parlement, et qui n’existe pas du tout clans le pays. Il se trouve en effet quelques députés qui ont essayé de se grouper sous le nom de Droite constitutionnelle. Mais leurs anciens amis monarchistes, avec lesquels ils ne se sont pas brouillés, les considèrent comme des transfuges d’un jour, qui, après avoir constaté la stérilité de leur évolution, reviendront au bercail. Leurs adversaires de gauche ne croient pas à la sincérité de ces nouveaux alliés et ne songent qu’à leur fermer la porte de la République. Enfin, eux-mêmes ont peine à se

prendre au sérieux et à affirmer sans rire leurs convictions républicaines au lendemain de leurs espérances boulangistes.

« Dans le pays, comme je l’ai dit plus haut, on est pour ou contre la République radicale, qu’on ne sépare pas des lois scolaires et de la persécution religieuse. En temps d’élection, ceux qui sont catholiques avant tout, fussent-ils ralliés à la constitution, seront combattus comme des malfaiteurs par le Gouvernement et par tous ses agents et n’auront chance de succès qu’en s’unissant à ceux que la politique radicale a froissés et en joignant la cause de la religion à celle de nos finances, de notre armée, de notre magistrature. C’est par cette union de toutes les forces conservatrices qu’on est arrivé à avoir en 1885 et en 1889 de 160 à 200 députés toujours d’accord pour défendre nos intérêts religieux. En nous séparant des partis politiques et de leurs états-majors, loin d’arriver à former une Droite puissante et une majorité, c’est à peine si nous conserverions une vingtaine de sièges pour des candidats purement catholiques, et je ne vois pas d’ici les vingt collèges où l’on pourrait assurer le succès de ces candidatures.

« Il y a bien dans le pays un désir de stabilité et une crainte des révolutions, qui conduit une foule d’esprits pusillanimes à voter pour des députés républicains. Mais le sentiment ne saurait tourner en notre faveur, car ces mêmes électeurs savent très bien que l’avènement d’une majorité catholique serait une révolution aussi grave que l’avènement d’une monarchie, que les hommes au pouvoir feront tout, per fas et nefas, pour empêcher le triomphe des catholiques, et qu’au besoin ils feraient appel à la force et déchaîneraient sur la France les horreurs de la Terreur ou de la guerre civile.

« Ainsi la République conservatrice et chrétienne, qui peut être attrayante en théorie, n’a en France ni partisans, ni chances de succès. Ceux qui essaient de la soutenir n’obtiendront ni concessions du pouvoir, ni succès auprès des électeurs. Ils ne feront que diviser les catholiques, aujourd’hui si heureusement, si étroitement unis autour du Souverain Pontife, et qu’affaiblir les œuvres qui s’occupent de propager la Foi, l’enseignement chrétien, et de défendre la liberté de l’Église.

« Est-ce à dire qu’il n’y ait rien à faire pour répondre au désir d’union plus intime et d’activité plus énergique des catholiques? Loin de moi cette pensée. Ici encore, en restant dans le domaine des faits, il est facile de voir ce qui s’est fait depuis treize ans pour résister à la persécution et ce qui pourrait se faire pour rendre cette résistance plus forte et plus efficace.

« Des laïques appartenant à des opinions diverses, mais plaçant au-dessus de toute autre préoccupation la défense des intérêts religieux, se sont groupés dans des œuvres actives et

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dévouées. Ils ont formé la Société Générale d’Ëducation et d’Enseignement qui soutient l’éducation chrétienne à tous ses degrés, écoles primaires, collèges, universités ; les Comités catholiques qui tiennent à Paris et dans les départements de nombreux congrès, et qui propagent la vérité par la bonne presse et par la parole ; le Comité de Défense religieuse qui a fourni aux congrégations religieuses des armes légales pour résister à leurs ennemis, et qui veille à ce que les intérêts catholiques soient soutenus par les électeurs et dans les Chambres ; enfin, des Œuvres d’économie politique et sociale, qui cherchent à améliorer par les lois, par les mœurs et surtout par des institutions et des pratiques chrétiennes le sort des classes ouvrières. Votre Sainteté connaît ces œuvres qu’Elle a toujours daigné encourager, et un grand nombre d’évêques n’ont pas manqué de leur témoigner leur sympathie et leur bienveillance. Néanmoins, les moyens d’action pourraient être singulièrement complétés et développés si le clergé et surtout les évêques s’en occupaient plus directement, s’ils stimulaient le zèle des fidèles et s’ils ne craignaient pas de se mettre à leur tête pour diriger leurs efforts et leur résistance.

« Il y a une distinction à faire. Par suite d’un préjugé général en France et très enraciné dans tous les esprits, on n’admettrait pas cpie le clergé se mêlât, comme en Belgique, d’élections. Lors même que les évêques et les curés auraient fait adhésion à la République, le Gouvernement ne tolérerait pas qu’ils patronnassent des candidats, et du reste leur protection porterait malheur à ces candidats, pour lesquels le peuple ne voterait certainement pas. L’action directe du clergé ne peut donc pas s’exercer sur le terrain électoral, pas plus que dans les luttes quotidiennes de la presse. Mais cette action est souverainement utile, elle est nécessaire dans les œuvres proprement dites, qui ont pour but l’éducation chrétienne de la jeunesse, l’assistance des pauvres, l’amélioration du sort des ouvriers, etc. Je ne citerai qu’un exemple de ce qui se fait et de ce qui pourrait se faire. C’est surtout sur le terrain de l’école impie ou chrétienne qu’on se dispute les âmes des enfants et que se joue l’avenir de la société et de la Patrie. Or, bien que doctrinalement l’enseignement irréligieux et même l’enseignement neutre aient été maintes fois condamnés par le Saint-Siège, dans la pratique, non seulement on tolère partout l’enseignement neutre, mais, parmi les milliers d’instituteurs qui professent ouvertement l’impiété et l’athéisme, pas un seul n’a vu son école interdite aux parents chrétiens par l’autorité ecclésiastique. Et lorsqu’en face de cette école perverse, un bon curé ouvre une école chrétienne, souvent le Gouvernement pour le punir supprime son traitement, et le traitement n’est rétabli que le jour où l’évêque

consent à déplacer ce bon curé. Pour éviter de semblables difficultés, nos prêtres deviennent de plus en plus prudents, et cette vertu cardinale grandit démesurément aux dépens des autres.

« En résumé, les questions politiques tendent à s’effacer et à perdre leur acuité. Il serait peut-être fâcheux de les raviver en demandant aux catholiques une adhésion constitutionnelle que beaucoup d’entre eux refuseraient, qui par suite les diviserait et affaiblirait singulièrement leur force et leur union si belle autour du Souverain Pontife. Il n’existe pas dans le pays de parti républicain conservateur qui puisse prendre sa place, et si une majorité catholique était possible, son avènement serait une révolution, et provoquerait de la part de nos ennemis un renouvellement de la Terreur ou de la guerre civile, danger que le pays redoute à l’excès. Rien donc à espérer de ce côté en échange des maux certains auxquels on s’exposerait.

« Au contraire, en laissant aux laïques leurs convictions de citoyens et la liberté de manœuvrer, comme ils l’entendent, sur le terrain parlementaire et électoral, tout est à faire pour augmenter et cimenter l’union des catholiques sur le terrain des œuvres d’ éducation, de propagande, de charité et de dépense sociale.

« Là, les évêques peuvent décupler les forces des laïques. Peu importe qu’on développe les œuvres anciennes ou qu’on en crée de nouvelles. Ce cpi’il faut, c’est qu’en dehors de la politique, les efforts de tous les fidèles, groupés sous la direction de leurs pasteurs légitimes, soient coordonnés et concentrés pour résister aux sectaires implacables qui ont pris l’engagement de déchristianiser la France. Dans cette lutte, on rencontrera des difficultés. Mais il n’existe pas de moyen de les éviter ni de les atténuer, et les concessions faites à nos ennemis les rendent plus audacieux, plus entreprenants, et augmentent d’autant le mal que nous aurons ensuite à guérir et à réparer. Pour nous sauver, l’adhésion peu sincère donnée à la République n’aurait pas plus de vertu que l’adhésion donnée par un trop grand nombre et par les mêmes au général Boulanger. Au lieu de nous affaiblir et de nous diviser, unissons-nous dans la résistance où les caractères se retrempent, où les âmes viriles se forment et se préparent pour des jours meilleurs, dont Dieu seul a le secret.

« J’implore, Très Saint-Père, votre indulgence pour l’audacieuse franchise avec laquelle j’ai exposé les faits que j’ai constatés et lés opinions que j’ai recueillies autour de moi. En le faisant, j’ai cru accomplir un devoir de fils, et servir une fois de plus la cause à laquelle j’ai surtout consacré ma vie.

« J’aime à penser que Votre Sainteté daignera me pardonner, et je la prie de m’accorder, ainsi qu’à mes nombreux enfants et petits-enfants et à ma fidèle compagne, Sa Bénédiction Apostolique. »

ÉMILE KELLER

Léon XIII ne devait pas approuver cette ligne de conduite. Émile Relier était trop fidèle catholique pour prendre publiquement, à l’égard du Saint-Siège, l’attitude de la résistance, et nous verrons jusqu’où il poussa la soumission. Il continua pourtant à combattre pour sa Foi jusqu’à la mort.

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