L’ « HISTOIRE DE FRANCE
SOMMAIRE
Les catholiques et la dictature. — Après le Deux Décembre, Emile Keller se refuse à accepter « le fait accompli ». — Son indépendance : il veut seulement « servir » la France.
Premiers travaux de sociologie. — M. de Persigny trouve la charité « envahissante ». — L’influence pacifique de la charité chrétienne sur la société moderne (1855) ; la loi du « travail libre » et les bienfaits de l’amour évangélique.
IL Histoire de France (1858). — Etat de la science historique. — Un livre destiné à faire aimer la France — Son impartialité. — Les leçons du passé — La liberté au moyen âge et le despotisme germanique — Procès de l'absolutisme monarchique, de la philosophie naturaliste, de la Révolution et du Césarisme impérial. — Principes de philosophie politique.
Succès de l’ouvrage. — Félicitations de Lacordaire et de Montalembert. — Revirement de M*r Dupanloup.
Pour les « catholiques avant tout » de la race d’Émile Keller, les premières années du Second Empire posèrent des problèmes de conscience dont il serait bien injuste de méconnaître la troublante complexité. Selon une formule connue, il était plus difficile de connaître son devoir que de l’accomplir, et si les « ralliés » d’alors eurent bientôt à regretter leur confiance, — nous parlons de ceux qu’aucune ambition politique personnelle n’entraînait, — la faute n’en fut-elle pas surtout au souverain qui trompa cette confiance et faillit aux plus solennels serments ?
Il est vrai que ni le passé de Louis-Napoléon, ni les principes dont il se proclamait le « symbole », — principes de « la France régénérée par la révolution de 1789, et organisée par
ÉMILE KELLER
l’Empereur 1 », — n’étaient de nature à rassurer les plébiscitaires qui pensaient, en soutenant la dictature, soutenir le catholicisme contre la Révolution. Mais enfin ils cherchaient en vain, hors de là, un système, une force, un garde-fou contre le gouffre béant du socialisme, et le plus illustre d’entre eux, le comte de Montalembert, nous paraît avoir été impartialement jugé par Augustin Cochin : « L’acte par lequel il glissa du côté de la dictature fut trop éclatant pour qu’on l’oublie, trop désintéressé pour qu’on l’exagère, trop expié pour qu’on 11e le pardonne pas. »
Il y eut pourtant des degrés dans le glissement, et Émile Keller, : — qui fut lui-même un jour candidat officiel, — montra jusqu’où l’on pouvait condescendre sans renoncer à son inaliénable indépendance doctrinale.
Le Coup d’État du 2 décembre ne lui dit rien de bon. Il songeait à la légèreté française qui s’accommodait si facilement de la victoire brutale de la force : « Toute la question est d’être le plus fort 1 conclut-il. Mais je doute que l’on fasse rien de solide, rien de durable, rien de satisfaisant sans la force morale... Or, la force morale réside tout d’abord dans le caractère de ceux qui gouvernent, dans la confiance et la sympathie que l’on peut avoir pour eux. Nous avons le pendant de 1830 et du Vingt-Quatre Février et nous vivons sous l’empire d’un fait accompli, en attendant un autre fait... » Il se félicitait « de n’avoir commencé aucune carrière, de n’avoir pas d’autre serment à prêter que celui du mois de juin », — celui de son prochain mariage.
Le fait accompli et ratifié par tout un peuple 2 était cependant accepté, autour de lui, par le clergé, les lettrés, les autorités sociales. Singulière contradiction : tandis que dans le camp « libéral » des voix comme celles de Lacordaire et de Mb"' Dupanloup conseillaient alors à Montalembert de se tenir à l’écart du régime nouveau, c’était dans le camp « ultramon-
1 Proclamation au peuple el à l’armée du 2 décembre 1851. — Préambule de la Constitution, 14 janvier 1852.
2 Rappelons que 7 829.532 oui se prononcèrent pour le rétablissement de P Empire, contre 243 145 non. Les abstentions furent de 2.062.798.
PREMIERS ÉCRITS
tain », — celui du cardinal Gousset, de M>r Parisis, de Louis Veuillot, auxquels se joignirent Mme Swetchine et Donoso Cortès, — qu'on sonnait au ralliement... Oubliait-on que si la société religieuse est au-dessus des partis, il y a pourtant, pour elle aussi, une vérité en matière politique; que l’indifTérence en cette matière mène précisément à tous les abandons du « libéralisme » ; que le Pouvoir, privé de la base d’essentielles traditions, est un vaisseau condamné à des tempêtes néfastes à l’Église elle-même ?
Dans cette confusion des intelligences, Émile Keller restait un spectateur judicieux ; il refusait, simplement, de se laisser enrôler. Son goût d'indépendance, sa rigidité de caractère, — qui, au sein des assemblées parlementaires, iront souvent jusqu’à l’isolement, — se manifestaient alors par une ironie volontiers féroce : « J’ai vu un instant sur la place de la Concorde le délilé du cortège, — écrivait-il le 6 février 1853 au moment du mariage de l’Empereur ; — j’ai vu les voitures dorées qui ont servi à tous les sacres et à tous les baptêmes depuis Louis XIV, et j’en suis revenu avec un plus grand dégoût que jamais. » 11 ne voulait pas fléchir le genou devant les maîtres du jour, demander quoi que ce soit à des gens qu’il n’estimait pas, se confondre en protestations contraires à ses pensées. Une seule carrière lui semblait digne d’envie, « celle du soldat qui fait son devoir et sert son pays sous tous les régimes » (15 mars 1854).
Servir la France : cette passion remplira sa vie. Fils unique et père de famille, il ne pouvait revenir sur le sacrifice qu’il avait fait de son épée, ni partir en Crimée où allait commencer la guerre ; il voulut du moins mettre sa plume — maintenant bien trempée — au service de la Patrie. D’où ces premiers travaux de sociologie et d’histoire qui, en marquant son entrée dans l’arène des idées, lui permirent de fixer ses propres doctrines et les principes directeurs de sa politique.
Il venait de donner un bel exemple d’action sociale pratique en fondant Y Orphelinat agricole de Saint-Nicolas. A Belfort, à Strasbourg, à Paris, il avait apporté aux Conférences de Saint-Vincent de Paul le plus constant dévouement. Son zèle
ÉMILE KELLER
et son intelligence avaient conduit M. Baudon, président général, à le charger d’importants rapports, et à lui confier de nombreuses missions.
A vingt-six ans, il avait ainsi acquis une expérience peu commune, lorsqu’un incident caractéristique lui montra que la charité elle-même n’était pas à l’abri du bon plaisir impérial. Certains bureaux de bienfaisance et plusieurs conseils municipaux s’étant plaint des Conférences, le Ministre de l’Intérieur trouva « la charité envahissante » et même « se fâcha tout rouge en apprenant qu’il existait à son insu plus de cinq cents Conférences ! » M. de Persigny ordonna une minutieuse enquête (1853-1854). Cette inquisition mit fin à ses alarmes. Mais Émile Keller décida d’en exposer publiquement l’inanité et écrivit la brochure intitulée : Influence pacifique de la charité chrétienne sur la société moderne 5
Ces paroles de Saint Paul retentissaient dans son cœur et illuminaient sa raison : « Parler toutes les langues des hommes et des anges, avoir le don de prophétie, pénétrer les plus profonds mystères et les derniers secrets de la science, tout cela n’est rien sans la charité. » Il ne maudissait pas la science moderne ; il n’en proclamait pas la faillite, mais il montrait que si l’orgueil peut en faire une menace de mort, la charité en fait une force de vie et la rend féconde. Aux « modernes Catons qui vantent le passé, maudissent la civilisation et voudraient ressusciter la vie simple des temps d’ignorance, tandis que, sourd à leur voix, le torrent des choses continue sa course », il répondait, au nom du christianisme, « que, dangereuse en des mains égoïstes, la science est un bienfait quand elle est contenue et dirigée par la charité, et qu’en nous rendant capables de plus de bien comme de plus de mal, la civilisation agrandit la liberté qui fait notre mérite ».
La charité, — l’amour du prochain, — ne consiste pas dans l’aumône inféconde, machinale, parfois blessante. Elle s’accorde avec la dignité humaine et cherche à la relever en favorisant le travail, principe de toute civilisation. Elle rend à la loi du travail, du travail libre, l’honneur qu’ignorait le travail