AU PARLEMENT
SOMMAIRE
Programme maçonnique : La Ligue de l' Enseignement (1868). — Premières applications de l’Enseignement Supérieur libre (1869). — Préparation de la loi de 1875.
Discours du 2 juin 1876 contre Spuller : procès du monopole. — Suppression des (( jurys mixtes ».
Ministère Jules Ferry. — L'Article 7 et les lois de laïcisation. — Discours du 17 mars 1879 sur les écoles normales de 611es : réponse à Paul Bert. — Discours sur les lycées de filles : réponse à Camille Sée. — Discours du 3 juillet 1879 sur la liberté de l’enseignement supérieur : défense des jurys mixtes et des Universités catholiques. — Discours du 5 juillet 1879 sur 1 Article 7 : défense de la loi de 1850, des religieux proscrits et en particulier des Jésuites — Réplique audacieuse de Paul Bert.
Campagne de 1880 : discours du 17 mars contre les Décrets du 25 mai, sur les titres de capacité dans l'enseignement primaire ; du 25 novembre, sur la gratuité du même enseignement. — Contre-projet de loi sur la répartition proportionnelle scolaire. — Discours des 20 et 24 décembre sur les équivoques de l'obligation et de la neutralité.
En 1886, le ministre René Goblet annonce la substitution définitive, dans les écoles de l'Etat, du personnel laïque au personnel congréganiste : les 22 et 23 octobre, Relier démasque les véritables intentions de la Ligue de l Enseignement. — Promulgation de la « loi Goblet ».
Dernière législature d'Emile Relier. — Contre-projet du 8 novembre 1887 sur la gratuité scolaire pour les pauvres, la rétribution pour les familles aisées, les subventions communales et la répartition de ces ressources entre toutes les écoles. — Une pétition signée par 800 000 citoyens. — Répondant au rapporteur Compayré, Relier signale les « mœurs démocratiques » du nouveau « clergé laïque ». — Le 11 juin 1889, il constate l'impuissance de 1’ « orthodoxie d'Etat ».
Malgré sa stérilité parlementaire, l'action d'Emile Relier est féconde au point de vue national
« Deux institutions actives et puissantes, a écrit M. Hanotaux, la Franc-Maçonnerie et la Ligue de l’Enseignement
ÉMILE KELLER
avaient préparé les esprits aux solutions les plus énergiques et les plus fortes » ; Jules Ferry, auquel le ministère de T Instruction publique, « département des âmes », fut confié en 1879, « était au pouvoir le représentant de ces doctrines d’instruction laïque 1 ».
Ces faits sont en effet entrés dans l’histoire. La Franc- Maçonnerie, dont le but essentiel est de déchristianiser la société, n’avait fondé, en 1866, la Ligue de l'Enseignement que pour atteindre ce but par le meilleur moyen : la déchristianisation de l’École. Elle le fit, comme les « Grands Ancêtres », au nom de la liberté de conscience et du progrès intellectuel ; elle alla par degrés pour ménager l’opinion, elle prit soin de confondre d'abord la laïcisation avec la neutralité, et en 1882 Jules Ferry osait encore déclarer publiquement ce qu’il répétait chaque jour au nonce apostolique et à Léon XIII : « Nous prenez-vous pour des insensés ? Croyez-vous que nous ne sachions pas la puissance civilisatrice et moralisatrice des religions ? Pouvez-vous admettre qu’un gouvernement déclare la guerre à une religion, qui est celle de la majorité des Français ?... Rien ne vous permet de nous traiter en ennemis de l’Église catholique, quand nous ne portons aucune atteinte ni à son dogme, ni à son enseignement, ni à son culte, ni à sa discipline, ni à sa fortune 2. » Mais il fallait, pour prononcer encore de telles paroles, une incroyable audace, alors que les lois proposées par Jules Ferry lui-même, et déjà votées par le Parlement, tendaient à appliquer les principes tant de fois proclamés.
Dès l’origine, Émile Keller comprit toute l’étendue du danger et il fut, en 1868, avec Chesnelong, le sénateur d’Ariste, Léon Cornu de t, le vicomte de Melun, les Pères Olivaint et Captier, parmi les fondateurs de la Société d' Éducation et d' Enseignement qui, face à la Ligue de V Enseignement 3 et lui disputant désormais le terrain pied à pied, entreprenait de « tra-
1 Histoire contemporaine. T. IV, p. 447, et II, p. 425.
2. Cité par le P. Lecanuet, l’Eglise de France sous la Troisième République, II, p. 154.
3. C'est en 1868, la même année, cpie Jean Macé établit à Paris le siège de cette Ligue.
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vailler à la propagation et au perfectionnement de l’instruction fondée sur l’éducation religieuse ». A la thèse jacobine de l’État enseignant, à cette sorte de communisme intellectuel et moral qui est la plus odieuse des oppressions, la Société opposait la thèse chrétienne de la liberté de l’enseignement, des droits des pères de famille et de l’inviolabilité de la mission de l’Église. En cela, d’ailleurs, elle défendait l’âme française contre une infime minorité de fanatiques auxquels, dès 1870, l’encouragement de l’étranger ne manquait pas : « Les races latines ont fait leur temps, avait déclaré insolemment Bismarck, le 10 septembre, au maire de Reims. Un seul élément de force leur reste : la religion ; quand nous aurons eu raison du catholicisme, elles ne tarderont pas à disparaître. 1 »
La plus sûre méthode de combat étant l’offensive, la Société mena tout de suite campagne pour élargir la loi incomplète de 1850, et obtenir la liberté de l’enseignement supérieur. Bien mieux, elle pratiqua en quelque sorte cet enseignement en organisant au Cercle catholique du Luxembourg, pour les jeunes étudiants, tout un ensemble de cours littéraires, scientifiques, sociaux, pédagogiques, dont les principaux conférenciers se nommèrent Mb'r d’Hulst, AU Demimuid, les P. P. Largent, Bayonne et Captier, le duc de Broglie, Thureau-Dangin, de Lapparent, Léon Gautier, Frédéric Passy, Egger, de Melun, Cochin, Bayle, de Laprade, Alix, Terrât, Lelong, Huit, Rondelet, etc. 2. C’était, en germe, avec son recteur, deux de ses doyens et plusieurs de ses maîtres éminents, la future Université catholique de Paris.
Après la guerre, tandis que le Comité Catholique — fondé en 1871 à côté de la Société — multipliait les œuvres de propagande religieuse et intellectuelle ; tandis qu’il organisait, avec ses comités provinciaux, les Assemblées générales des catholiques de France, Keller, Chesnelong et leurs amis réclamaient du Parlement, par voie de pétitionnement, la liberté complète de l’enseignement supérieur, préparaient à cet effet
1. Voir M“° Edmond Adam, Après l abandon de la Reuanche (1910), p. 39(5; et Diancourt, les Allemands à Reims (1884) .
2. Voir la Quinzaine du 1er avril 1895, article de M. F. Gibou sur la Société.
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un projet de loi, et créaient le mouvement d’opinion qui aboutit à la loi du 12 juillet 1875.
Cette bonne loi eut pour rapporteur M. Ernoul, le viceprésident de la Société dont elle réalisait, en grande partie, les vœux. Elle établissait, à côté de l’Université officielle, des Facultés libres qui, ayant les mêmes programmes et offrant les mêmes garanties, pourraient répandre l’enseignement supérieur avec d’autres méthodes et dans un autre esprit. La collation des grades étant le complément, le couronnement naturel de cet enseignement, la loi instituait des jurys mixtes, présidés par un professeur de l’État, et composés en partie (en minorité), de professeurs des facultés libres. Ces derniers coopéraient ainsi aux examens de ceux de leurs élèves qui le désireraient, car tous conservaient le droit de passer devant les jurys universitaires. Ce n’était pas, à proprement parler, la collation des grades, donnée aux Facultés nouvelles ; mais c’était la reconnaissance, au moins partielle, d’un droit précieux ; c’était la consécration et la garantie de la plus haute des libertés, et les catholiques, comptant sur l’application loyale de cette charte qui rompait avec la tradition révolutionnaire et césarienne, se hâtèrent de la mettre en pratique.
Or, précisément, les tenants du monopole veillaient. « La liberté de l’Enseignement supérieur peut être bonne en ellemême, avait dit à la gauche récalcitrante, au cours de la discussion, le député Chesnelong, président de la Société ; mais en l’état elle profiterait aux "catholiques, et c’est assez pour que vous n’en vouliez pas. Vous refusez la liberté à tous pour que les catholiques ne puissent en avoir leur part. » C’est ce qu’ils firent en réclamant la suppression des jurys mixtes.
La Société dut passer à la défensive, — à une défensive acharnée. — Dans les délibérations parlementaires de 1876 à 1889, Émile Keller (vice-président de la Société), déploya une éloquence nourrie et vigoureuse, aux envolées souvent superbes, tranchante comme une épée de pur acier, habile aussi à force de vérité, de logique et d’éclatante franchise. Il acheva de se classer parmi les plus grands orateurs de la tribune contemporaine et parmi les plus illustres champions des libertés méconnues. Il fut vaincu, car le siège de l’adver-
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saire était fait d’avance ; mais ses discours recèlent des victoires sur l’erreur, sur la haine aveugle ou sur la mauvaise foi, que rien ne saurait prescrire.
La majorité de la Chambre, déjà aux deux tiers « républicaine », obéissait en grande partie à Gambetta et avait élu Jules Grévy pour président. Obligé de compter avec elle, le ministère « centre-gauche » Dufaure déposa le 23 mars 1876 un projet de loi abrogeant la collation des grades. On ne voulait porter par là qu’un coup à l’enseignement supérieur libre, mais un coup à la tête qui pouvait être mortel. Spuller, disciple, de Gambetta et futur initiateur de 1’ « esprit nouveau », était rapporteur du projet.
A la séance du 2 juin, Pascal Duprat opposa à la Déclaration des Droits de l’homme, « impérissable monument de la société nouvelle », les anathèmes du Si]llabus qu’Émile Relier avait jadis traduit et commenté avec faveur « dans une langue très littéraire ». Spuller parla ensuite : « sans vouloir rouvrir la discussion sur la liberté, sans contester et sans remettre en question le principe posé dans la loi nouvelle de 1875 », ce bon apôtre demanda de voter la réforme « parce qu’elle était juste, parce qu’elle portait uniquement sur un seul point, parce qu’elle était conforme à la politique que nous voulions suivre, parce que nous voulions aller lentement..., mais sûrement ».
Émile Relier monte alors à la tribune :
« Je réclame, dit-il en substance, la bienveillante attention de mes collègues, attention digne d’eux et de moi dans un sujet de cette importance... Élève de l’Université, je rends justice aux âmes sincèrement chrétiennes, aux âmes généreuses, dévouées aux intérêts de la jeunesse, aux examinateurs pleins d’impartialité qu’elle renferme ; mais, à côté des qualités des hommes, il y a le vice du monopole, le vice de l’institution, vice qui empêche l’Université d’avoir aucune doctrine positive à enseigner, aucun contrepoison à opposer au poison du matérialisme... Les facultés catholiques s’en chargent, mais la loi proposée les menace de ruine : elle sera le cadeau de fiançailles offert par le jeune ministère à la majorité dont il recherche le mariage.
« M. Spuller veut aller lentement et sûrement dans la voie qu’il a lui-même tracée en période électorale : « établir l’enseigne-
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« ment laïque, gratuit et obligatoire, pour résister aux envahis- « sements du cléricalisme et résister à l’Église qui embrigade « quarante ou cinquante mille ennemis de la démocratie ». Qu’est-ce que cette passion anticléricale? C’est bien le duel sans cesse renaissant entre l’Église et la Révolution, duel aussi ancien que l’Église dont le sang a coulé à Ilots, depuis tant de siècles, non seulement pour la liberté des âmes, mais pour la liberté du genre humain et pour l’émancipation des peuples modernes... C’est l’Église qui jadis couvrit l’Europe de communes et de républiques florissantes : rien dans sa doctrine ni dans son passé ne contredit la forme républicaine ; mais on veut l’asservir, asservir les consciences à une religion d’État, et si, quand vous parlez de cléricaux et d’ultramontains, vous entendez parler des catholiques unis à leurs prêtres, soumis et dévoués au Souverain Pontife qui porte sur sa tête la triple couronne de la sainteté, de la veillesse et de l’adversité et qui reste sur la terre, dans l’ordre doctrinal et moral, le défenseur de la liberté de nos consciences, eh ! bien oui, nous sommes tous cléricaux, nous sommes tous ultramontains !... Les catholiques français sont unis, et rien au monde ne les séparera.
« Le réveil marqué par les Comités catholiques 1 est l’une des grandes forces vives de la France et tous devraient s’en réjouir ; mais on nous fait grief de vivre encore, de n’être pas de notre temps, alors que la véritable liberté ne peut s’établir que sur le principe chrétien... Tant que les principes de 1789 seront, dans leur application, ce qu’on disait au Congrès de Liège, des principes de guerre sociale,... le triomphe de l’homme sur Dieu, ils se confondront avec une formule vaine et creuse, avec une cruelle plaisanterie dont les peuples sont victimes... La monomanie anticléricale est d’autant plus folle qu’elle n’a rien que le néant à substituer au catholicisme et qu’elle ne saurait que laisser glisser la patrie sur la pente qui mène aux abîmes. »
Le protestant Waddington, ministre de l’Instruction publique, affirma le lendemain que « le christianisme et la liberté étaient faits pour s’entendre » et qu’il s’agissait seulement de rendre à l’État un droit lui appartenant... Le 7 juin, 357 députés, contre 123, adoptèrent le projet de loi.
Le « mariage » était fait ; mais il sembla se rompre six mois après. Jules Simon, « franchement républicain et résolument conservateur », remplaça Dufaure : c’est alors que Gambetta