Discours du 18 septembre
ÉMILE KELLER
tient tout », Vêtait écrié Jules Ferry dans un banquet, le
10 avril 1870, et il avait ajouté : « Il faut que la démocratie choisisse sous peine de mort, il faut que la femme appartienne à la science ou qu’elle appartienne à l’Église x. » Avant la guerre on avait déjà créé à Paris, sous le nom d’ « écoles professionnelles », de ces écoles d’athéisme ; mais il convenait, pour en assurer le succès, d’en introduire les principes dans l’enseignement public, et c’est ce que cherchèrent à faire Jules Ferry, Paul Bert et Camille Sée avec une fourberie qu’Émile Keller n’eut aucune peine à démasquer.
En 1879, les institutrices publiques congréganistes n’étaient pas moins de 37.000, dirigeant 14.778 écoles primaires. Se priver de leurs services eût entraîné la fermeture de 12.000 écoles communales, car l’État n’avait pas un personnel laïque pour les remplacer. A la séance du 17 mars 1879, Jules Ferry le reconnut et demanda avec Paul Bert la création d’écoles normales de filles et « l’institution d'un corps enseignant d’institutrices préparées dans ces écoles normales ». Il le demandait pour « relever l’enseignement des filles si profondément abaissé dans notre pays » : à son avis les 37.000 institutrices congréganistes, dont 5.700 seulement étaient brevetées,
— les autres pratiquant « le privilège abusif de la lettre d’obédience » — , manifestaient une déplorable infériorité intellectuelle.
Émile Keller fit ressortir le but nettement marqué de la loi,
— remplacer au plus tôt le personnel congréganiste, — et défendit les « serviteurs modestes et dévoués de l’État » que le ministre accablait de son mépris. Alors que dans chaque ligne du rapport de Paul Bert perçait cette pensée que la religion avait toujours été l’ennemie de l’instruction, et spécialement des écoles normales, il en démontrait, l’histoire à la main, l’injustice. A l’époque où Voltaire écrivait : « Il est à propos que le peuple soit guidé et non pas qu’il soit instruit ;
11 n’est pas digne de l’être ; le peuple ressemble à des boeufs à qui il faut un aiguillon, un joug et du foin », à la même époque Benoît XIII instituait canoniquement les Frères des Écoles
1. Mourret ( op . cit., T. IX, pp. 72-73), donne la bibliographie de la question.
COMBATS POUR L’ÉCOLE LIBRE
chrétiennes et les louait de vouloir prévenir, surtout parmi les pauvres et les ouvriers, l’ignorance source de tous les maux. Les évêtpies et les conciles provinciaux avaient couvert la France de petites écoles et l’évêque de Châlons-sur-Marne avait organisé à lui seul deux écoles normales de filles. La loi de 1850 avait permis de relever, sur ce point, les ruines accumulées par la Révolution. La plupart des institutrices laïques refusaient d’ailleurs d’aller à la campagne oü les vertus de pauvreté, d’obéissance, de célibat, — produits par l’esprit religieux, — étaient d’autant plus indispensables que, là, l’œuvre d’enseignement devait se compléter par des œuvres de charité. Paul Bert proposait de consacrer 12 à 15 millions à la construction de près de quatre-vingts écoles normales, et invoquait l’exemple de la Prusse qui avait établi neuf écoles normales nouvelles... en Alsace-Lorraine !
« Or, avant 1870, rappelait Relier, M. Duruy a reconnu que ces provinces étaient à la tête de la nation pour l’instruction primaire ; après la guerre, la Prusse, considérant la foi catholique comme la plus solide racine du patriotisme et de l’esprit français, a appliqué à l’Alsace-Lorraine un régime dictatorial, supprimé d’un trait de plume l’enseignement religieux et l’enseignement congréganiste, réuni garçons et filles dans les mêmes écoles et donné ces écoles à tenir à un ramassis d’instituteurs venus de tous pays, même de Suisse, sans brevet, sans instruction, sans moralité... Est-ce là ce que l’on veut imiter chez nous? Pour moi, Messieurs, je vois dans ce malheureux exemple l’image de la condamnation du projet (pii nous est soumis. Ce projet est une loi de combat, c’est une loi de conquête et d’oppression. »
Paul Bert traita de paradoxes les vérités historiques rappelées par Relier, et il conjura la Chambre de « placer à la tête de nos écoles des citoyens, des hommes et des femmes qui ne reçoivent pas d’autres ordres que les ordres de la loi française, au lieu de servir aveuglément les volontés d’un chef étranger ». Les progrès moraux et intellectuels « réalisés chez nos voisins » (les Allemands) étaient « un bon exemple à suivre ». Il fallait le suivre aussi pour l’enseignement secondaire, et c’est ce que réclama le juif et franc-maçon Camille Sée, dans son projet de loi sur les lycées de filles : « Tant que l’éducation des femmes
finira avec l'instruction primaire, observait-il, il sera presque impossible de vaincre les préjugés, la superstition, la routine. » Pour l’internat, la loi admettait que les élèves recevraient au lycée l’instruction religieuse « au gré des parents » ; mais pour l’externat, cet enseignement était supprimé. La loi du 26 juillet 1881 devait créer en outre l’École normale Supérieure de Sèvres, destinée à former les maîtresses de lycée, et Jules Ferry estima que « la Troisième République n’aurait pas laissé d’œuvre plus grosse de conséquences ». A l’exemple de l'Allemagne, on pouvait substituer ici l’exemple de la Russie où des réformateurs avaient convié les adolescentes moscovites à suivre des cours d’anthropologie et d’embryogénie : « Le nihilisme, racontait un livre récemment paru en Allemagne, n’a pas à l’heure qu’il est d’adeptes plus fanatiques que les ex-étudiantes de Moscou. Toutes ces jeunes savantes se sont jetées à corps perdu dans les abominables conspirations qui ensanglantent aujourd’hui la Russie. »
Émile Relier se chargea, le 19 janvier 1880, de montrer pourquoi l’on voulait substituer « le clergé laïque de la libre pensée » aux congrégations, condamnées par l’Article 7, qui instruisaient dans leurs pensionnats 40.000 jeunes filles ; et nous allons donner ici d’assez larges extraits de son discours 1 pour qu’on puisse juger de la vigueur d’une argumentation qui, prenant l’adversaire corps à corps, opposant à ses sophismes les clartés de la raison et les plus nobles élans du cœur, le réduisait à de constantes, mais impuissantes clameurs :
« ... M. le Ministre de l’instruction nous dit : « Il faut relever renseignement des filles si profondément abaissé dans notre pays. » Le rapporteur du projet ajoute : « Les femmes sont en France dans une espèce d’abaissement moral et intellectuel. Nous avons laissé nos filles dans l’ignorance... »
Parlez pour vous, monsieur le rapporteur, mais veuillez ne pas généraliser. (Très bien 1 à droite.)
« ... Les mieux élevées parmi elles ne sont à proprement parler que des ignorantes, presque des illettrées, au moment où elles se marient... »
Mais l’histoire entière de notre pays se dresse pour protester contre une pareille calomnie...
A droite. Très-bien ! très-bien !