Imitation de Jésus-Christ, Livre III. chapitre v
ÉMILE KELLER
lorsqu’elle cherche à inspirer, non pas la haine, mais l’amour du passé, à dégager les grandes lois de l’expérience des siècles, et à donner à la nation la conscience de ses plus hautes destinées.
Les études historiques étaient alors en pleine renaissance. Après les précurseurs du Premier Empire : Michaud qui, sous l’influence des poétiques peintures du Génie du Christianisme, avait raconté Y Histoire des Croisades avec une exactitude nourrie de vieilles chroniques et un enthousiasme tout opposé au dénigrement des philosophes du xvme siècle, obstinés à ne voir dans les Croisades que de sanglantes folies ; dom Brial et Pastoret, continuateurs des Historiens des Gaules et des Ordonnances des rois de France; Lemontey, qui nous avait montré un Louis XIV novateur, niveleur, premier agent de la Révolution ; — après les historiens politiques, philosophes ou narrateurs de la Restauration, surtout Guizot, qui le premier avait rendu à l’Église sa place prépondérante et compris que le sentiment religieux était la raison d’être de la civilisation médiévale ; Barante, dont Y Histoire des Ducs de Bourgogne est un modèle de solide « chronique » historique ; Thierry, qui alla jusqu’aux limites séparant l’histoire du roman historique ; — après les premiers grands écrivains qui eussent popularisé l’histoire traditionnelle et classique de la Révolution : Thiers, Mignet, la Monarchie de Juillet avait organisé définitivement la science historique. Thierry avait rattaché les institutions modernes aux libertés communales. Henri Martin avait analysé « le vieux fonds celtique », la perpétuité de la race et de l’esprit gaulois. Tocqueville avait, comme Chateaubriand, tendu à une vague réconciliation de la religion et de la liberté : « Le Christianisme, qui a rendu tous les hommes égaux devant Dieu, ne répugnera pas à voir tous les citoyens égaux devant la loi. » Michelet, dans les six premiers volumes de son Histoire de France, avait magnifiquement senti et vu le génie de la race, et procédé à une « résurrection intégrale» de la vie du passé. Mais le même Michelet, dans son Histoire de la Révolution, — « poème épique dont le peuple est le héros » ; — Edgar Quinet, puis surtout Louis Blanc et Lamartine, avaient par contre mis spécialement l’histoire au service de leur lyrisme démocratique.
PREMIERS ÉCRITS
Telles étaient les tendances, tels les instruments de travail au moment où Émile Keller entreprit — en 1857 — d’écrire une Histoire de France1.
C’est une œuvre de vulgarisation laborieusement préparée, largement et élégamment écrite, à la manière d’une narration colorée ou d’un discours dont l’haleine ne se perd point. Ce livre de glorification patriotique est d’une franche impartialité 2 ; s’il porte la trace évidente de certains préjugés farouches que Fustel de Coulanges et les chartistes modernes auront tant de peine à déraciner, il ne sacrifie jamais la vérité — si pénible qu’elle soit — à l’esprit de parti ; s’il met en constante lumière le rôle providentiel de l’Église, et si pour l’auteur « l’hérédité, consacrée par Dieu, acceptée par les hommes, est dans l’État comme au foyer domestique un principe de pouvoir stable et indépendant », il ne voile aucune des fautes, aucun des vices des Papes ni des Rois. Il déploie même contre 1’ « absolutisme » capétien et contre beaucoup de grands rois une rigueur que l’érudition, mieux informée, trouverait aujourd’hui excessive, sinon sans objet réel. La Révolution, enfin, et le rôle de Napoléon y sont jugés avec une pleine justice. Et si l'on reprochait à l’auteur d’appliquer systématiquement au passé la norme intransigeante de ses principes catholiques, on n’aurait qu’à se souvenir que Fustel en personne répondra à semblable critique : « Le système est dans la réalité ; pourquoi ne serait-il pas dans lTiistoire 3 ? »
La Préface de l’ouvrage indique son dessein avec une noble brièveté :
« C’est un devoir de connaître l’histoire de son pays. 11 faut rendre ce juste hommage aux aïeux qui l’ont arrosé de leurs sueurs et de leur sang ; il faut prendre possession de leur antique gloire, héritage commun du riche et du pauvre; il faut enfin s’instruire pour l’avenir, et apprendre par quelles vertus une nation subsiste et grandit. Que l’indifférent foule d’un pied ingrat la
1. Deux volumes in-8° parus en 1858 chez Douuiol, réédités en un vol uni» in-4° illustré de 388 pages chez Manie, à Tours, en 1897.
2. Surtout si l'on se place au point de vue des adversaires du catholicisme et de la monarchie.