Questions historiques
ÉMILE KELLER
tombe d'un grand homme, le seuil d’une cathédrale ou la terre d’un champ de bataille, et qu'il aille sans regrets chercher, loin du pays natal, une vie plus aisée. L’homme de cœur sait qu’autour de lui est le fruit du travail et du courage. Sa vie est laborieuse ; mais plus dure a été la vie de ses ancêtres. Humble ouvrier, il apporte sa pierre à leurs œuvres séculaires, et, dans ses loisirs, c’est aux récits du passé qu’il retrempe sa vertu. La maison de ses pères, son église, son village, sa patrie tout entière s’embellit alors pour lui de souvenirs, de nobles pensées et a comme une âme qui parle à la sienne. »
Comment le récit d’Émile Keller enchaîne-t-il les traditions qui constituent l’âme de la France et, pour chaque Français, riche ou pauvre, la substance du patriotisme ? Il faudrait, pour l’établir, analyser l’ouvrage entier, et ce serait trop long. Contentons-nous de quelques aperçus caractérisant la « leçon » dont Émile Keller, homme politique, cherchera à appliquer lui-même les hauts enseignements.
f Avant l’avènement de Hugues Capet, il salue « la liberté, fleur de tous les biens, si longtemps proscrite, oubliée, méconnue, non pas la liberté restreinte, réservée à quelques citoyens choisis », mais la liberté chrétienne : «Désormais, les plus forLs sont astreints au devoir de ménager leurs semblables ; les plus faibles possèdent le droit de s’unir pour défendre leurs biens et leur vie. » L’alliance d’innocent III et de Philippe Auguste fit de la France « non seulement le rempart militaire de l'indépendance des peuples, mais encore le sanctuaire de la vérité, de la science, de la vraie liberté intellectuelle. Le pouvoir temporel reconnaissait la supériorité de l’esprit sur la matière, et en échange recevait la consécration morale de ses propres triomphes. » La France était d’ailleurs le pays du bon sens et non des subtiles controverses, et nul n’en incarna mieux l’esprit que Saint Louis aimant à citer le trait d’un vieux chevalier qui, pour confondre des rabbins prêts à pérorer en public, avait dégainé son sabre, et les avait menacés de les percer d’outre en outre s’ils ne prenaient la clef des champs. La France des corps de métier, des associations chrétiennes, pourvoyait avec sollicitude aux besoins des apprentis, des orphelins et des veuves, assurant à l’ouvrier une existence honnête et un repos nécessaire, produisant des
PREMIERS ÉCRITS
merveilles d’art, comme cette Sainte-Chapelle « où la pierre, tissée par le sculpteur en un réseau léger, parée de couleurs aussi douces que vives, se découpe en simple et pure ogive, et où, changeant l’azur du ciel en mille teintes magiques, le verre des grandes fenêtres marie ses éblouissants tableaux aux mosaïques des murailles ». La France des Croisades, pour défendre les Saints Lieux conquis, suscitait ces miliciens dont la place dans les combats était au premier rang, dans les retraites à l’arrière-garde, qui se battaient encore à un contre trois et chassaient de l’Ordre les fuyards : « tel fut le templier, armé de foi au dedans, de fer au dehors, au front poudreux et bruni par le soleil, à l'œil chaste et fier ».
En face des Capétiens cherchant « à faire des peuples chrétiens une grande famille où chacun aimât, respectât, secourût ses voisins », se dressait, dès le xie siècle, l’Empereur d’Allemagne, « despote rêvant d’unité, non dans la libre fraternité, mais dans la commune servitude, menaçant d’un joug odieux et ses vassaux et les cités d’Italie »; infidèle aux traditions de notre Charlemagne, cet empereur germanique « était, de père en fils, le tyran, non le défenseur de l’Église»; il se prétendait le suzerain de tous les rois du monde : à Bouvines, où il fut vaincu, la monstrueuse ambition d’Othon était symbolisée par un aigle d’or traîné sur un char. Aux Croisades» Frédéric II, comme Barberousse excommunié, n’apparut aux chrétiens d’Orient que comme un Fléau de Dieu, chassa ensuite le Pape d’Italie et dévoila traîtreusement aux Turcs les préparatifs de Louis IX contre eux. — Bien des siècles après, la Prusse, « moitié protestante, moitié philosophe, née de l’apostasie et de la spoliation », héritera de ces traditions maudites : Émile Keller regrettera que Bonaparte, après avoir aboli en Autriche toute liberté organisée et presque relégué la maison impériale dans ses États héréditaires, eût laissé à la Prusse, « toujours prête à se relever par la violence », une menaçante prépondérance. Justes vues historiques, dont l’engouement pour l’Allemagne du Nord, toujours régnant sous Napoléon III1, empêcha nos hommes d’État de profiter :
1. Plus récemment, le prince Napoléon, fidèle à une néfaste politique, pré-
toute une race d’hommes, avait déjà déclaré Edgar Quinet après de longues études, « se range sous la dictature d’un peuple, non pas plus éclairé qu’elle, mais plus avide, plus ardent, plus dressé aux affaires. Elle le charge de son ambition, de ses rancunes, de ses rapines, de ses ruses, de sa diplomatie, de sa violence, de sa gloire, de sa force au dehors, se réservant à elle l'honnête et obscure discipline des libertés intérieures ; or, ce peuple, vous le connaissez. Depuis la fin du moyen âge, la force et l’initiative des États Germaniques passent du Midi Nord avec tout le mouvement de la civilisation. C’est donc la Prusse que l’Allemagne est occupée à cette heure (1832) à faire son agent au lieu de l’empire d’Autriche? Oui; et si on la laisse faire, elle le pousse lentement, et par derrière, au meurtre du vieux royaume des Francs i. »
Émile Keller raconte comment ce vieux royaume est arrivé à l’unité et à l’hégémonie malgré le grand combat intérieur où, dans la vie nationale comme dans la vie humaine, « le mal succombe en dépit de ses victoires, où le bien grandit au milieu de ses défaites ». Pour lui, les plus belles institutions n’ont qu’une valeur relative : « sans les hommes de cœur qui les animent, que sont-elles, sinon des mots pompeux et vides de sens, d’autant plus fragiles et menteuses que leur but est plus sublime ? » Or-, dès le règne de Saint Louis, on vit la Cour de Rome, unie à des alliés indignes, réputée « pour être devenue un scandaleux marché de faveurs et de grâces » ; au xve siècle, sous le patronage des Médicis, « la corruption, compagne de la dépravation des mœurs, devint générale et monta jusque sur le trône pontifical avec le déplorable Alexandre Borgia ».
En France, la force héréditaire de la famille capétienne fut « livrée aux lois savantes et régulières d’un despotisme organisé, envahissant, progressif, conséquence de l’infériorité morale et de l’asservissement de l’esprit à la matière » : pour Émile Keller, la monarchie française sortait dès lors de la tradition
tendait que « la France devait être 1 amie et le soutien de la Prusse, patrie du grand Luther, contre 1 Autriche, repaire du catholicisme et de la féodalité »