De l’Allemagne et de la Révolution
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chrétienne, et il ne cessera de lui reprocher — avec beaucoup de sévérité — de faillir ainsi à sa plus haute mission.
Le régime, où le pouvoir des « grands » est passé aux mains d'un roi qui s’appuie sur les classes inférieures, répond cependant à un intérêt profondément vivace au cœur de la race : « Ce peuple amoureux d’égalité préféré la puissance d’un prince aux rouages d’une aristocratie turbulente ; la volonté d’un seul, fût-il mauvais, aux caprices de plusieurs. » La monarchie absolue devient au surplus « le rempart de la justice, de la paix, de l’ordre public et même, pendant un certain temps, des libertés locales » ; l’État forme « comme un faisceau de petites républiques confédérées, constitution dont les peuples voisins envient la puissante unité ».
Après la « révolte de l’esprit » contre l'Église que marquent les guerres de religion, se développe la Renaissance catholique du siècle de Louis XIV. Très sévère pour le faste, les mœurs et les ambitions guerrières du grand Roi, Émile Relier déplore surtout « le joug maladroit du despotisme uniforme qui atteignait, exploitait, enlaçait chacun », faisant s’évanouir la prospérité nationale. Il reproche à Rossuet lui-même son culte trop exclusif de l’autorité temporelle : « Aux yeux de Bossuet, et là commence son illusion, le fidèle représentant de la toute-puissance divine en ce monde c’est le Roi, c’est-àdire le rival redoutable et presque incessant de l’Église. En flattant, avec excès, ce prince de la terre, les hommes n'adorent-ils pas en lui leurs propres faiblesses et ne se condamnent-ils pas à trahir tôt ou tard le seul souverain des consciences et des cœurs ? »
L’auteur se méprend ici sur la véritable doctrine de Bossuet pour qui, on le sait, la monarchie n’était pas un article de foi ; Bossuet, en effet, a souvent invoqué contre l’arbitraire royal « les lois du royaume » qui créent « les principes les plus aisés et l’ordre qui roule le mieux tout seul » ; il a tenu pour légitime la République partout où elle existait (à Venise ou en Hollande) et formulé cette maxime applicable à tous les régimes : « Le gouvernement est un ouvrage de raison et d’intelligence. » Émile Relier exagère aussi les effets du despotisme royal qui n’avait tout de même pas, autant qu’il le croit, anéanti les
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libertés publiques, et dont nous ue voyons pas les contemporains honnir la tyrannie ; il ne saisit pas assez que le pouvoir royal de droit divin n’avait point changé de principe, et que si ce pouvoir admet des « limites » — divines et humaines — il ne saurait admettre de « partage 1 », pas plus que n’importe quelle autre autorité digne de ce nom ; il fait insuffisamment ressortir que Louis XIV, souverain national par excellence, a porté aux nues le génie français, fait de la France capétienne la première puissance de l’univers, complété son domaine territorial par quatre provinces en lui assurant la paix du côté des Pyrénées ; mais il est surtout frappé de voir le Roi Très Chrétien s’engager sur la pente du schisme, braver le Souverain Pontificat, systématiser la centralisation administrative, ruiner le pays par des guerres incessantes, et cela lui permettra de condamner avec d’autant plus de force la philosophie révolutionnaire et le césarisme qui déchaîneront ces maux dans toute leur violence.
Voici qu’au xvme siècle « le dévergondage intellectuel déverse un mépris effronté sur tout ce qui fut l’objet de l’amour et du respect des hommes ». Montesquieu lui-même s’imagine que la liberté des peuples tient, non à la valeur morale, mais à la chimérique recette de la balance des pouvoirs. Les « naturalistes » prétendent combattre une civilisation de douze siècles et lui faire remonter le cours des âges ; ils veulent refondre la société tout entière : « c’est le grand mouvement de la Réforme qui recommence... par l’insurrection des bourgeois et du peuple lui-même contre toute hiérarchie, toute autorité divine ou humaine ».
Louis XVI, « assurément le meilleur souverain depuis Saint Louis », opposa sa vertu et sa mansuétude à la dépravation du siècle : « Mais la vertu est aussi odieuse aux âmes corrompues que chère aux coeurs honnêtes... Le Roi fut vaincu, et en 1789, aux États Généraux, c’était Voltaire et Rousseau qui venaient siéger, l’un avec son rire démolisseur, l’autre
1. Expression du marquis de La Tour du Pin, à rapprocher de la maxime de Bossuet : « S’il y a dans un Etat quelque autorité capable d'arrêter le cours de la puissance publique et de l’embarrasser dans son exercice, personne n'est en sûreté. »
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avec ses utopies niveleuses... L’antique monarchie périt en qui s’étaient personnifiés, depuis des siècles, les intérêts et la liberté des classes populaires avec Louis XVI guillotiné, disparut l’hérédité du trône, protectrice de la vie de famille... Robespierre devint le Calvin de la nouvelle Réforme et, pontife improvisé, marcha à l’autel un bouquet de fleurs à la main, pendant que le sang coulait partout. » Nos armées sauvèrent la patrie et se couvrirent de gloire, mais cette gloire 11e servirait-elle qu’à « l’apothéose d’un scélérat (Robespierre), devenu l’égal des plus mauvais tyrans de la Grèce païenne ? »
Bonaparte pouvait devenir un nouvel Henri IV, imposer silence à tous les partis, ramener partout l’ordre et la confiance, renouer nos destinées, rassurer l’Europe :
« Les débuts de son règne, écrit Relier, furent ceux d’un pouvoir fort, courageux et éclairé ;... le Concordat fut signé, et il sembla que, dans leur défaite triomphante, les martyrs de la Terreur eussent sauvé la foi et l'honneur de la patrie... Mais Napoléon voulut être l’Alexandre ou le César du monde moderne, réaliser l’idée païenne d’un empire universel, et tout subjuguer : peuples, esprits, consciences... Il s’attaqua dans Rome au foyer de la liberté morale et religieuse... Appuyé sur une armée invincible, il fallait que lui-même prît à tâche de démolir le merveilleux édifice de sa puissance, et la folie politique amena le châtiment mérité de la folie morale... L’Empereur commit la fatale erreur de chercher à dominer l’univers avant d’avoir terrassé les Anglais. Il tomba... Mais enfin ce fils de la Révolution, instrument de vengeance plus que de miséricorde, avait secoué, comme la Révolution, l’édifice du passé, renversé ce qui n’était plus digne de vivre, fortifié sous ses coups ce qui se pouvait encore rajeunir, relevé le Saint-Siège qui garda, en dépit de ses propres persécutions, une majesté inconnue des siècles précédents, rétabli l’autorité monarchique qui, de sa tête, retourna sur celle des Bourbons, seule famille capable par ses traditions de tenir tête aux ambitions du dedans, aux convoitises de l’étranger. »
L’héritier de Louis XVI sauva l’indépendance nationale et commença par déclarer aux Autrichiens et aux Prussiens, qui avaient juré de reprendre l’Alsace et la Lorraine, qu’il préférerait retourner en exil plutôt que d’abandonner une seule parcelle de la France de ses pères. La France était vaincue, mais elle restait ce qu’elle était jadis, abandonnant seulement
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les excessives conquêtes de la République et de l’Empire. La Restauration sut faire fleurir une génération pleine de sève et en 1830 la conquête d’Alger fut « un premier et glorieux défi porté aux vainqueurs de 1815». — Mais la paix des esprits n’était qu’apparente : l’Église n’avait pas recouvré chez nous ses anciennes franchises, et la philosophie révolutionnaire se flattait toujours de débarrasser peu à peu l’esprit humain des langes du christianisme. Avec Louis-Philippe d’Orléans, fut instauré « le régime parlementaire pur, un fantôme de roi aux ordres d’une majorité changeante, en attendant que le suffrage universel prétendît gouverner seul et sans les embarras du trône » :
« Il apparut désormais qu’il est pour les hommes des garanties morales préférables au talent et à la popularité ; pour les peuples, des qualités plus importantes que le texte de leurs constitutions ; pour les suffrages populaires, comme pour le génie du plus grand homme, des lois d’ordre, de justice et d’équité supérieures à toutes les conventions humaines... Consacrée par Dieu et acceptée par les hommes, l’hérédité est dans l’État, comme au foyer domestique, un principe de pouvoir stable et indépendant que le mérite des princes et des peuples affermit, qu’ébranle leur indignité... Pour subsister, dynasties, familles, associations, ont besoin des vertus chrétiennes attaquées sans relâche par les réformateurs modernes, seules capables pourtant d’éviter aux peuples vieillissants le despotisme précaire et l’abaissement général du Bas-Empire '... Par bonheur la Révolution, en affranchissant les hommes, n’a pu détruire l’Église, qu’elle a au contraire rajeunie par ses contradictions... La France reste le foyer privilégié d’une nouvelle renaissance catholique, et le Christianisme domine les ruines, debout, indépendant des temps, des dynasties, des constitutions, dégagé des faux honneurs et des richesses dangereuses du passé, plein de sève et de vigueur pour l’avenir. »
Cette Histoire, qui finit dans le large, a déployé le spectacle d’une guerre sans trêve entre deux principes : les principes du paganisme et de l’Évangile, du Mal et du Bien. Les derniers mots laissent à la France, « terre des gens de cœur, des nobles courages, des sacrifices généreux, des grands et impé-
1. L'important discours prononcé par Emile Relier au Corps Législatif le 11 mars 1862 s'inspirera nettement de ce passage. On y retrouve la comparaison entre le Bas-Empire et le régime de Napoléon III.
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rissables souvenirs, l’insigne privilège de ne réussir en aucune entreprise injuste, et de trouver dans un prompt châtiment le remède de chaque faute ».
Somme toute, si Émile Keller a apporté dans l’interprétation de nos annales un cœur imprégné des émotions, des préoccupations, des soucis des hommes de son âge et de son temps, — et aussi certains de leurs préjugés historiques, — il a composé, selon les expressions du cardinal de Cabrières, « non seulement une œuvre de foi, de patriotisme et d’amour, mais encore, dans le sens le plus élevé du mot, une œuvre d’art » ; et ce livre, où nos plus lointains désastres nationaux l’atteignirent au point de lui arracher des larmes, « explique, résume et éclaire à lui seul toute la vie de son auteur »
Le succès fut considérable.
Lacordaire, — qui, en 1841, dans son discours sur la Vocation de la Nation Française, avait demandé à l’auditoire de Notre-Dame:« Avons-nous répondu à noire vocation? Qu’est-ce que la France a fait pour Jésus-Christ et pour son Église ? », — Lacordaire, dont l’Empire avait étouffé la voix, jugea que l’ Histoire de France répondait avec vérité à cette redoutable question et, de Sorèze, adressa à Émile Keller, le 8 juin 1858, une lettre reproduite en tête de l’ouvrage :
« ... Le travail, disait-il, m’a paru sortir de la ligne ordinaire. Il est fermement et sobrement écrit, plein de vues et d’inspiration. Le sentiment chrétien s’y mêle admirablement à la trame des faits. Je ne me rappelle pas avoir lu un précis d’histoire qui m’ait autant intéressé et captivé. Aussi, monsieur, je vous engage très fort à poursuivre votre œuvre. Ce sera un service à rendre aux lettres, à l’histoire et à la religion. »
L’intransigeance doctrinale de l’auteur était peu faite, cependant, pour satisfaire les catholiques libéraux. Au début, ils la lui pardonnèrent en raison de son zèle pour l’Église, en raison aussi des traits — lancés avec une jeune hardiesse — contre la politique des Rois « absolus » et les scandales de leur conduite personnelle. Le cénacle soumis au prestigieux ascendant de Ms1’ Dupanloup et du comte de Montalembert lui fut