Oraison funèbre d Emile Keller
ÉMILE KELLER
même, un moment, si favorable, qu’on l’y mêla aussitôt à certaines intrigues académiques; il le rapporte dans ce passage de ses Souvenirs, passage qui explique d’ailleurs, par de profondes divergences, d’inévitables ruptures :
« Montalembert lut le livre avec plaisir, m’exprima hautement sa satisfaction, et, pour me la mieux témoigner, m’invita à brûle-pourpoint à dîner avec ML'r Dupanloup et Prévost- Paradol. Au fond, il s’agissait, je crois, de faire comparaître devant le célèbre évêque d’Orléans deux candidats à l’Académie française, afin qu’il pût asseoir son jugement et sa préférence. Peu de temps après, Prévost-Paradol fut élu, et, sans qu’on m’en ait jamais dit un mot, je suis resté convaincu que j’avais compris le sens du dîner auquel j’étais convié. Msr Dupanloup que je n’avais jamais vu, m’apparut là tel que je me le figurais, ardent, passionné, dominateur, habitué à faire travailler les autres pour lui et à voir toutes les volontés plier devant la sienne. La mienne manquait de souplesse, et nous ne devions pas avoir beaucoup de sympathie l’un pour l’autre. Pourtant, dans ses conseils à la jeunesse pour le choix de ses lectures, l’évêque mit mon Histoire de France au nombre des livres qu’il recommandait, sauf à l’effacer de sa liste, dans une nouvelle édition, après mon livre sur le Syllabus de Pie IX. Montalembert avait beaucoup plus de charme. Nature distinguée et poétique, écrivain et causeur plein de verve, il aurait exercé une véritable séduction, s’il n’avait eu une pointe d’amertume pour ceux qui ne pensaient pas comme lui. De là vient qu’en politique il fut toujours un isolé. »
En 1866, Émile Relier apprit que M°r Dupanloup avait biffé son nom et le titre de son Histoire de France de la liste des auteurs et des livres recommandés à la jeunesse : « En quoi mon Histoire est-elle moins bonne, demanda-t-il, parce que j’ai adhéré à l’Encyclique ?» — Mais il devait en voir bien d’autres, lui qui n’avait cherché dans l’histoire que la vérité, qui ne vit dans la politique qu’un moyen de servir cette vérité éternelle et répudia bientôt les erreurs doctrinales des libéraux autant que les défaillances des ultramontains.
Son « manque de souplesse » l’arrêta sur la route des honneurs, mais le dressa, face au nouveau César, dans une armure d’indépendance qui fit resplendir l’éclat de nos plus fortes traditions.
LE DÉPUTÉ DU PAPE