PREMIER DISCOURS SUR LA QUESTION ROMAINE
SOMMAIRE
Politique de Napoléon III. — En détendant les droits du Saint-Siège. Relier entend servir l'intérêt national. Il accepte à cet effet un mandat législatif.
Une campagne électorale à Belfort. — La réélection de Jules Migeon est annulée. — Relier est élu (26 mars 1859) : candidat officiel, il proclame que « le député n'est pas un fonctionnaire ».
Entrevue aux Tuileries avec Napoléon III. — - La Question Italienne : 1 Empereur fait le jeu de Victor-Emmanuel. — Emoi des députés catholiques. — Relier, Lemercier et de Cuverville adressent à l'Empereur en « fidèles sujets », une lettre de protestation qui prévoit la rupture des catholiques avec le Pouvoir (9 janvier 1860). — Foudres administratives. — Relier condamne le Césarisme révolutionnaire.
Première intervention au Corps Législatif : le consulat de Mossoul. — Conséquences de la campagne d Italie : échec du système de Napoléon III. Pie IX excommunie les spoliateurs et fait appel à Lamoricière. — Castelfidardo L8 septembre 1860). — Cavour et Garibaldi. — Abandon de Gaëte. — Home menacée.
Attitude de l’Episcopat français. — Les outrages du Prince Napoléon à l'armée pontificale sont publiés par Persigny. — Réponse cinglante du duc d'Aumale.
La discussion de l'Adresse. — Séance du 13 mars 1861 ; Relier flétrit les ennemis du Saint-Siège et l'oppression gouvernementale. — L'Empereur a cédé aux sommations de I assassin Félix Orsini. — La lutte est entre la Foi catholique, romaine, française, et la Foi révolutionnaire. — Jugement d'Emile Olivier : « On ne saurait aller plus haut ni plus loin »
Relier est classé « grand orateur ». — Félicitations de Monlalembert et de Louis Veuillot. — Un ennemi à abattre.
La politique de Napoléon III devait aboutir à l’unité italienne, à l’unité allemande, et, par-delà 1870, à la Triple Alliance...
En l’attaquant avec une. vigueur que nul ne surpassa, et avec une logique interdite à tous ceux qui pactisaient avec les principes de la Révolution ; en défendant la souveraineté pontificale au nom même de l’intérêt national, Émile Iveller fit donc preuve d’une singulière clairvoyance.
En 1858, l’Empereur faisait encore figure de défenseur du Saint-Siège. Ses troupes gardaient Rome. Pie IX avait été le parrain de son fils. L’Épiscopat, malgré l'alliance avec le Piémont, lui restait acquis, et seuls les catholiques libéraux le combattaient ouvertement (en raison de l’étroite tyrannie de son administration). Le 14 janvier, l’attentat d’Orsini accrut d’ailleurs son prestige de défenseur de l’ordre social.
Ces apparences ne trompaient pas Émile Keller. La place attribuée à Cavour au Congrès de Paris (1856), les encouragements donnés à Victor-Emmanuel, les conseils de réforme prodigués au Pape lui laissaient deviner les fatales conséquences de la politique impériale. La Papauté menacée aurait bientôt besoin d’un champion tout dévoué. Pouvait-il rester dans l’ombre ? Et le meilleur moyen de donner du poids à sa parole, de l’importance à son action, n’était-il pas d’arriver au Corps Législatif ?
Il trouvait V Univers trop bonapartiste, les évêques trop courtisans et il n’attendait rien de bon d’un régime dont il suspectait les origines et le personnel. Mais la candidature officielle régnait sur les urnes et l’amitié personnelle de M. de Barthélemy, sous-préfet de Belfort, l’amena à passer sous ses fourches caudines. S’il prit, pourtant, le chemin de l’Élysée, ce fut la tète haute, le drapeau de ses convictions déployé, et sans autre engagement que celui d’agir selon sa conscience ; s’il prêta serment de fidélité à l’Empereur, ce serment — comme il le prouverait bientôt — n’avait rien de servile.
Une élection partielle lui offrit l’occasion de se présenter aux suffrages de ses concitoyens dans la 3e circonscription du Haut-Rhin. Il s’y rencontra avec le Comte Migeon, qui avait précédemment représenté ce collège au Corps Législatif et y jouissait d’une large influence.
L’ancien député « ne manquait pas de dévouement pour le
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régime impérial, rapporte son successeur, mais il avait eu la maladresse de se brouiller avec M. de Morny. »
Migeon, disgracié, ne se crut pas battu, et son audace soutint son prestige. Il trouva en particulier parmi les curés de sa circonscription d’indéfectibles partisans : « Le clergé est éclairé, écrivait-il ; sa sympathie unanime m’a été acquise. La cause des populations est celle du clergé qui ne se dégagera point parce qu’il est lié d'honneur à cette même cause dans laquelle il puise le plus bel élément de son influence sur les masses. » — Un clergé aussi « éclairé » garda-t-il son entière sympathie à la victime de M. de Morny ? L’influence de son protecteur attitré, le baron de Heckeren, sénateur et familier des Tuileries, contrebalança-t-elle celles de M. de Barthélemy, du maréchal Canrobert et du général Reibell, entrés dans la lice en faveur de leur ami Émile Keller ? Quoi qu’il en fût, Migeon fut réélu par 16.020 voix contre 14.592... Le lendemain le Président du Corps Législatif eut sa revanche. La Chambre la lui donna en annulant l’élection et les électeurs de Belfort la confirmèrent. Le 26 mars 1859, Émile Keller l’emportait par 18.509 voix contre 10.478.
' « C’est dans une pensée de conciliation que je me présente à
vos suffrages, avait-il dit aux électeurs. Dans notre pays, plus qu’ailleurs, la vie de l’agriculture est liée à celle de l’industrie, et le sort des ouvriers n’est pas moins digne de sollicitude que celui des cultivateurs. Loin de moi la pensée de les isoler... Tous les grands intérêts, tous les sentiments justes et honorables sont faits, non pour se combattre, mais pour s’accorder et pour vivre en paix sous la protection du pouvoir impérial. »
Il a écrit lui-même que sa profession de foi « tranchait par son indépendance avec celle de la plupart des candidats officiels ». Cette indépendance était surtout dans son caractère et ne promettait guère de longues ni d’abondantes faveurs. « Le député n’est pas un fonctionnaire, proclamera-t-il quelques mois après. Ce n’est pas une fonction qu’il exerce, c’est une mission qu’il remplit, la plus haute et la plus libre. »
Ce législateur de trente ans arrivait donc à Paris « sans être lié avec aucun parti : catholique et patriote, ajoute-t-il, j’étais
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prêt à soutenir une politique qui servirait ces deux grands intérêts, comme à combattre quiconque les trahirait ».
Invité à dîner aux Tuileries deux jours après, il eut juste le temps de se faire tailler un uniforme et comme Napoléon III vint à lui pour lui adresser quelques phrases banales sur son élection, il eut le loisir de « considérer de près cet homme mystérieux à l’œil éteint et vague, aux pensées flottantes et contradictoires, porté par son nom à la tête d’une grande nation, et exerçant sur elle, après tant d’émeules et de révolutions, un pouvoir absolu ». C’était la première et la dernière fois qu’il lui parlait.
Il fut présenlé au Corps Législatif par le vicomte Anatole Lemercier, comme lui membre du Conseil général de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, catholique avant tout, prêt à sacrifier à ses convictions la brillante carrière politique que lui promettaient son nom et son talent ‘. Les députés, « charmés d’être débarrassés de son prédécesseur », firent bon accueil à leur jeune collègue.
La Question Italienne allait atteindre sa phase décisive et forcer Napoléon III à se prononcer pour Victor-Emmanuel, pour les « patriotes » de la péninsule, — ou pour le Pape.
Avec la boue glorieuse des tranchées de Sébastopol, avec cette boue pétrie du sang de nos soldats, s’était ébauché l’Italie. Séduit par l’application à 1 ' Italie du principe des nationalités, l’Empereur ne demandait plus à Cavour que « de la prudence, de la patience ». En mai 1858, une alliance, ultra-secrète, francosarde était préparée et le 19 juillet, à Plombières, Napoléon promettait au Piémont de l’appuyer dans une guerre contre l’Autriche. La péninsule serait divisée en quatre Étals (Haute Italie, Italie Centrale, Rome et son teiritoire, Royaume de Naples), et le Pape présiderait cette Confédération ; mais l’arrangement était purement illusoire, et Victor-Emmanuel, dont la fille allait épouser le prince Napoléon, put s’écrier au retour de Cavour : « Dans un an je serai roi d’Italie, ou je ne serai plus que Monsieur de Savoie. » — L’Empereur des Fran-
1 Le vicomte, plus tard comte Anatole Lemercier, quitta le Corps Législatif en 1863 Réélu en 1876, il se trouva en 1877 sur la « Liste des 363 ».
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çais pensait avoir sauvegardé les intérêts de son pays en lui assurant la cession de la Savoie...
A la réception du 1er janvier 1859, il déclara, sans ambages, au baron de Hiibner, ambassadeur d’Autriche : « Je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient plus aussi bonnes que par le passé. » Il amorçait ainsi la rupture que les révolutionnaires italiens, le poignard ou la bombe à la main, exigeraient de l’ancien carbonaro : « Deux intimes, note Émile Keller, le préfet de police Piétri et le docteur Conneau, lui avaient maintes fois déclaré qu’ils ne répondaient plus de sa sécurité s’il ne se décidait pas à faire quelque chose pour l’Italie. »
Les ennemis de l’Église exultèrent et leur vertueuse indignation contre «l’aventurier du Deux-Décembre » se mua soudain en adulation. Les catholiques furent plongés dans l’anxiété : leurs nombreux représentants au Corps Législatif échangèrent leurs alarmes et se réunirent chez l’un d’entre eux pour aviser... Certain collègue, caché derrière un arbre des Champs-Élysées, pointa ceux qui s’y rendaient, afin de les dénoncer L. On reconnut que la Constitution ne permettrait ni interpellation ni remontrances ; et puis « presque personne n’avait envie de braver le mécontentement du maître » : chacun s’en alla sans conclure. Émile Keller, lui, considéra de son devoir d’élever une protestation, quelle qu’en fût la forme, contre une politique « désastreuse pour la religion et pour son pays ». Sa pensée ne trouva d’écho que chez son ami Lemercier et chez le député breton de Cuverville, père du futur amiral. A eux trois, ils demandèrent à l’Empereur une audience et, comme cette audience leur fut refusée, ils lui adressèrent une lettre collective, rédigée par Émile Keller, dont voici le texte :
Sire,
Paris, le 9 janvier 1860.
« Votre refus de nous recevoir nous afflige profondément. Nous étions venus des extrémités de la France dans la seule pensée d’obtenir de votre bouche une parole qui pût calmer les alarmes de nos populations. Malgré toutes les circonstances qui