Introduction des Moines d Occident
2 Revue des Veux Mondes, numéro du lor juin 1900 il. Jugement de Keller lui-même.
ÉMILE KELLER
peux pas vous le dire ; les mots ue répondent pas au cœur. » — Le financier libéral Calley Saint-Paul, beau-frère du duc d'Isly et du général Fleury, gendre de Gay-Lussac, racheta son mouvement de mauvaise humeur du début en l'invitant à dîner. Un vieux parlementaire « qui n’était pas de son bord » lui déclara : « Il y a vingt-cinq ans que je siège dans les Assemblées; jamais je n’ai entendu parole qui m’ait charmé et ému à ce point. » Le duc de Morny lui assura qu’il était « l’honneur de la Chambre ».
Son cousin Jules Reiset s’échappa du Corps Législatif pour aller raconter la scène à Mesdames Relier et la mère d’Émile Relier en « versa des larmes de joie ».
Le soir, dans les salons, on ne parlait que du talent hors ligne du grand orateur qui s’était révélé.
Le lendemain, celui-ci reçut « un déluge de visites et de cartes » : à un quart d’heure de distance, Montalembert et Louis Veuillot vinrent le féliciter, l’un de n’être pas ultramontain avec Y Univers, l’autre de n’être pas libéral avec le Correspondant, comme s’il n’était pas, lui, « catholique sans épithète », comme si « les malheurs du Saint-Siège n’auraient pas dû mettre fin à nos querelles et nous réunir tous pour sa défense ».
L’archevêque de Tours, que Relier n’avait du reste jamais vu, lui écrivit que son nom était désormais « connu dans tout le monde chrétien » et resterait « éternellement cher à tous les catholiques » h Les catholiques de Lyon — dont l’adresse collective du 16 mars portait vingt-cinq signatures et en tête celle de Lucien Brun, — traduisaient l’émotion de toute la province enfin soulagée à la pefrisée « que les défenseurs d’une politique perfide et impie sauraient qu’il existe des consciences qui ne se vendent pas, des dévouements capables d’apporter dans la lutte l’énergie d’un courage intraitable et la force irrésistible du talent ».
C’est bien pour cela que les « mameluks » de l’extrême droite impérialiste le cotaient par contre comme un ennemi à abattre
1. Lettre du 7 mai. — L'archevêque de Rouen, les évêques de Cahors et d'Angers lui écrivaient aussi leurs félicitations
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et que Napoléon III avait d’ores et déjà décidé de l’expulser du Corps Législatif.
Mais il avait encore deux années de Législature et bien des lances à rompre avec l’Empire autoritaire qui commençait à se muer — de si mauvaise grâce — en Empire libéral. Dans cette évolution, les catholiques désabusés jouèrent, à côté des premiers républicains, un rôle que les nouveaux discours d’Émile Keller mettent en plein relief.
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NOUVEAUX DISCOURS SUR LA QUESTION ROMAINE ET CONTRE LE CÉSARISME (1861-1863)
SOMMAIRE
Séance du 22 mars 1861 : 91 députés désavouent une offense au Saint-Siège.
— Séance du 8 juin : Keller stigmatise de nouveau la Révolution et le Césarisme.
Le Gouvernement accentue sa politique « anti-cléricale ». Brochure de Keller sur 1 Encyclique (du 12 janvier 1860) et les libertés de l'Eglise gallicane. Napoléon III continue à encourager les adversaires du Pape. — Séance du 11 mars 1862 : Keller dévoile les audacieux mensonges des unitaires italiens, établit la nécessité du pouvoir temporel et défend la liberté contre la Révolution.
Félicitations des conservateurs (Foisset, de Ribbes) et des libéraux (Falloux, Montalembert) . — La doctrine d'Emile Keller est opposée à celle de l’Univers qui le 12 mars avait répudié la formule « France catholique et libérale » L’opposition parlementaire s’est réduite à 10 voix.
Pie IX repousse le connubio italien. — Turin affirme ses « droits sur Rome ».
— Attaques contre les « ultramontains ». — Séance du 9 février 1863 : Keller défend contre Jules Favre le maintien à Rome de notre corps d occupation, et combat le projet d Adresse louant l'Empereur d'avoir « soutenu les Italiens sans pactiser avec la Révolution ». — Il flétrit la tyrannie piémontaise. — Le Corps Législatif est forcé de tenir compte des sentiments de la « France catholique ».
Les débats du Corps Législatif, maintenant publics et reproduits in extenso au Moniteur, devenaient de plus en plus agités, et parfois tumultueux. Le 22 mars 1861, l'adoption du projet d’Adresse donna lieu à un important scrutin.
Les adversaires de la politique italienne présentèrent un amendement, et, malgré les protestations des orateurs du Gouvernement, — les ministres d’État Billault et Baroche,
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— 91 députés contre 158 réclamèrent la suppression du passage offensant pour le Souverain Pontife : le vote de cette minorité était la première manifestation d’une opposition de droite, opposition qu’Émile Relier s'efforçait de galvaniser.
Le 8 juin, la discussion du budget de l’Intérieur lui en fournit une nouvelle occasion. Les animosités qu’avait suscitées contre lui son discours du 13 mars s’exhalèrent cette fois en violentes invectives ; mais ces aiguillons ne firent que donner plus de hardiesse à sa parole, plus de mordant à ses accusations ; le dédain et l’ironie s’y mêlèrent aux plus hautes pensées, et le président put lui appliquer les sévérités du règlement sans arrêter sa verve.
Avait-il, comme on le lui reprochait, attaqué l’Empereur et la France elle-même, en attaquant la politique du Gouvernement ?
« Sur ce point, et ceci est significatif, les organes du Gouvernement ont eu Y insigne honneur d’être soutenus, non seulement par l’honorable M. Nogent Saint-Laurent, mais encore par Y honorable M. Jules Favre !... C’est la tactique delà Révolution, qui, depuis deux ans, a constamment accusé ses adversaires, et de préférence les catholiques, des maux et des dangers dont elle était seule cause... Le Gouvernement n’a pas assez pris garde à ce piège indigne de lui ; après avoir, en 1858, dans une véritable fièvre conservatrice, rédigé des lois excessives, et partant dangereuses comme toutes les mesures exceptionnelles, des lois que je ne déplore pas moins énergiquement que ceux qui en demandent aujourd’hui l’abrogation, le Gouvernement a en effet favorisé l’art perfide, les mensonges et les calomnies qui servent à la Révolution à discréditer ses adversaires. Pour le Siècle et la Pairie, leurs amis ont été seuls à Magenta et à Soif erino, comme si tous nous n’y avions pas eu des amis, des parents, quelquefois même des enfants dont nous avons été fiers, oui, fiers de voir couler le sang pour l’honneur de notre drapeau !... Les défenseurs du Pape n’étaient que de mauvais citoyens qui, en secret, envoyaient des monceaux d’or à l’Autriche... C’est ainsi que sous la Révolution se jouaient de la crédulité populaire les ambitieux qui ne parlaient de souveraineté nationale que pour exercer la dictature et accusaient d’être Autrichiens le Roi, les nobles, les prêtres, les victimes de Septembre, les deux cent mille suspects qui approvisionnaient la guillotine, Camille Desmoulins après Bailly et Mirabeau... Vous, tout les premiers, qui nous accusez d’être les fils de l’ancien régime ; vous qui pré-
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tendez aussi avoir été seuls à Jemmapes et à Valmy, mais qui par votre talent oratoire auriez plutôt brillé sur les champs de bataille de la parole si, à cette époque, vous aviez soutenu les principes de justice et de modération dont vous vous honorez aujourd'hui, vous, comme les autres, sachez-le bien, vous n’auriez été que des Autrichiens ! coupables cl’un crime dont le seul nom peint l'époque, coupables du crime de modérantisme, et ce crime, on le payait de sa tête ! »
Les têtes ne tombent plus : mais en quoi donc consiste la modération du régime nouveau ? Une presse officieuse habilement disciplinée, les agents du pouvoir embrigadés, toute une milice de Mameluks sont prêts à frapper les catholiques ; la police ordinaire et surtout la police secrète exercent contre eux les basses oeuvres de l’inquisition et de la délation ; les cabaretiers forment un corps de « 300.000 fonctionnaires », et l’influence politique pénètre jusque dans l’enceinte de la magistrature. Parmi les écrivains courtisans, l’orateur désignait, sans le nommer, Edmond About. 11 raillait les feintes terreurs inspirées au Gouvernement par les « anciens partis » et par « l’influence occulte de la Société de Saint-Vincent-de- Paul ». Faisant allusion aux audaces du Prince Napoléon, il demandait au Ministre de l’Intérieur, si facile à alarmer par les souvenirs de l’ancien Palais Royal, s’il ne serait pas « plus prudent et plus sage d’empêcher une si compromettante apothéose du Palais Royal actuel ». Malgré les murmures et les cris de l’auditoire, malgré la vertueuse rigueur de Morny, il traçait enfin de la persécution religieuse et de l’asservissement — pire encore — de l’Église à l’État, un tableau dont il est utile de reproduire quelques traits précis :
« La même main qui, pour protéger la religion contre des excès compromettants, faisait supprimer l 'Univers et la Gazette de Lyon, cette même main distribue à des ennemis déclarés de l’Église la faveur d’une constante et singulière impunité.
« Vos commissaires de police des campagnes, qui, pour occuper leurs loisirs, ont dévotement suivi les stations du Carême, vous ont rapporté que 123 prédicateurs avaient mal parlé de votre politique...
« J’en dirai autant de l’éclat récemment donné à un appel comme d’abus, dont on a saisi le Conseil d’État. En vérité, il
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passera à la postérité, ce rapport, dans lequel un vénérable conseiller d’État, la théologie à la main, prétend nous prouver que Jésus-Christ sur la Croix, pardonnant à ses bourreaux, — ( Interruptions : Assez ! Assez !), — - ce n’est pas le Saint-Père, mais le gouvernement français ; que ces bourreaux qui ne savent pas ce qu’ils font, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, les Garibaldiens ou les Piémontais, mais bien les évêques qui attaquent le Gouvernement, et que, après tout, si quelqu’un se lave les mains, c’est assurément le Saint-Père qui laisse à ses évêques une telle liberté...
« Mais, en vérité, je me demande quel avantage un gouvernement sérieux et qui veut être honoré ( Plusieurs membres : II l’est ) peut trouver à laisser bafouer, insulter, ridiculiser le clergé...
« Ici encore, permettez-moi de vous le dire, sans le savoir vous répondez aux désirs les plus chers de tous les ennemis de la société... Ces prétendus libérateurs du genre humain n’auront jamais assez de liberté ; pour nous, ils voudraient conserver tout ce que l’ancien régime et la Révolution avaient inventé d’entraves et de mesures vexatoires. On ne parle pas des Français qui ont servi sous Garibaldi ; on invoque l’article 21 contre ceux qui ont servi sous Lamoricière...
« On demande comme nous l’abrogation des lois de sûreté générale, et l’on exhume contre nous le bannissement et la prison, décrétés aux tristes jours de Pie VII, Point d’ordres religieux ! Point d’associations ! Point de conciles ! Point de prêtre qui ne soit salarié par l’État ! Et encore ce prêtre, il sera gallican ; il se bornera à prêcher aux pauvres le détachement des richesses, à consoler les malades ; s’il veut monter en chaire, il fera bien de consulter son commissaire de police ou son gendarme ( Exclamations .) Et surtout qu’il ait soin de leur expliquer ses exemples historiques et ses citations latines. ( Interruptions .) Car, si la moindre parole douteuse vient à choquer ces pudiques oreilles, le moindre mal qui en résulterait pour l’imprudent prédicateur, ce serait de voir son indemnité retenue par son préfet ; car le prêtre est payé pour servir l’État, comme le professeur de nos lycées. L’Université, c’est l’État enseignant ; le Clergé, c’est l’État prêchant, et confessant... (Rumeurs.)
« Ces idées-là, on dirait qu’à certains jours le Gouvernement les partage ; ces idées-là, elles ont aussi la prétention d’être à la fois libérales et catholiques. Mais, ce qu’à Dieu ne plaise ! si c’était là la vraie liberté, que devraient en penser ceux qui n’auraient d’autre privilège que d’en être à jamais exclus ? Mais si c’était là le vrai catholicisme, qui, pensez-vous, consentirait encore à fréquenter les autels ? Ailleurs, comme en Russie, il recevrait peut-être encore les hommages d’un peuple ignorant et crédule ; mais, en France, il ne recueillerait que les risées et le mépris...
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« Non, non, en présence du doute cpii nous assiège, en présence du matérialisme qui nous ruine, il faut à l’Église non seulement l’autorité d’un chef spirituel indépendant, mais encore une libre et complète expansion de ses œuvres et de ses institutions... »
Quelles que soient les opinions que l’on professe, on ne saurait nier qu’une aussi vigoureuse indépendance de langage fût tout à l’honneur de la tribune française. Mais Émile Relier ne voyait que trop juste en dénonçant la politique à double face de Napoléon III et les tendances qui, sous le masque du principe d’autorité, faisaient fatalement du souverain l’allié des principes révolutionnaires. Si celui-ci pouvait s’accommoder d’une Église asservie, il ne pouvait souffrir encore une Église libre, et la résistance catholique, dont la question romaine avait donné le signal, produisit un regain d’oppression. Tandis que l’Empereur reconnaissait le royaume d’Italie, ses agents aggravaient les mesures stigmatisées le 8 juin. Des Congrégations furent dissoutes 1 2 ou subirent l’expulsion de leurs membres étrangers. Il suffisait déjà de confier au clergé séculier ou régulier l’éducation de ses enfants pour être traité de « clérical ». La suspicion atteignit l’armée et des officiers reçurent la défense de fréquenter l’Évêché, ou telle demeure frappée d’interdit par la préfecture. On arrivait ainsi à une sorte de guerre intérieure, et si les protestations épiscopales étaient encore rares, si l’audace de l’évêque de Poitiers, du futur cardinal Pie, comparant l’Empereur à Pilate, restait exceptionnelle, les catholiques se trouvaient rapprochés par la force des choses à la fois des anciens partis et du camp libéral. La suppression de l 'Univers avait réduit au silence le plus redouté des journalistes ; mais une presse intelligente et alerte, de brillants écrivains, sans souci des « avertissements » et des contraintes policières, épuisaient en allusions ingénieuses, en sous-entendus méprisants, en cinglant persiflage toutes les ressources de la langue. Dans sa brochure sur Y Encyclique et les libertés de l’Église Gallicane -, Émile Relier se joignit à
1. Tels les Rédemptoristes à Douai et les Capucins à Hazebrouck. (Voir P. de la Gorce, Histoire du Second Empire, t. IV.)