Encyclique du 19 janvier
LE DÉPUTÉ DU PAPE
ce concert : il revendiqua le droit sacré qu’avait Pie IX de protester contre les attentats dont il était la victime, et le droit qu’avait tout Français de mêler sa voix à la sienne.
En octobre 1861, le comte de Persigny, ministre de l’Intérieur, exécuta contre la Société de Saint-Vincent-de-Paul la singulière entreprise que nous exposerons plus loin. Émile Keller essuya alors de la part de ses propres confrères d’amères déceptions ; mais son courage n’en fut pas abattu, et la mort de sa mère — survenue le 12 janvier 1862 — lui inspira mieux qu’une stérile douleur : « Celle que j’ai perdue ne me pardonnerait pas de déserter un seul instant une cause qui est celle de mon pays et de ma foi. »
Mars 1862 ramena la discussion de l’Adresse. Cavonr était mort après avoir fait voter par le Parlement de Turin l’annexion de Rome. Ses collaborateurs avaient été maintenus au pouvoir sous la direction du baron llorentin Ricasoli, qui avait soumis à Paris un projet d’arrangement avec le Pape.
Le cardinal Antonelli avait répondu, en décembre 1861, à notre ambassadeur, que le Saint-Père jurait à son avènement de ne rien céder du territoire de l’Église, et Ricasoli, vite usé par les ardeurs révolutionnaires, venait, le 1er mars 1862, de céder la place à Rattazzi qui représentait le connubio des royalistes avec la gauche et lançait de nouveau le mot ; d’ordre : Rome ou la mort !
Rattazzi, jugé d’ailleurs par les mazziniens et les garibaldiens trop docile encore aux idées temporisatrices de Napoléon III, se liait au bon vouloir de l’Empereur. A Paris, Billault, ministre d’État, cultivait l’équivoque et la contradiction.
Le 11 mars, Émile Keller entendit forcer le Gouvernement à dévoiler ses batteries, mettre au point la question italienne et la question romaine.
Pourquoi, au Sénat, dans le même discours, M. Bidault s’était-il, d’une part, engagé à maintenir nos troupes à Rome et avait-il fait d’autre part au gouvernement pontifical « un procès tellement direct, tellement complet, tellement radical que l’on ne savait plus en vérité si c’était bien encore ce même gouvernement que nos troupes devaient protéger ? Aux
fautes reprochées au Saint-Siège, il opposait les actes de sauvagerie accomplis par les troupes piémontaises dans le royaume de Naples, et, devenant à son tour accusateur, il apportait contre les artisans de l’unité italienne d’accablantes révélations :
« Avant le plébiscite, et pour assurer la sincérité du suffrage universel, le général Cialdini avait envoyé ce télégramme : « Annoncez que je fais fusiller tous les paysans armés qui « tombent dans mes mains. Aujourd’hui j’ai commencé. » C’était court, mais expressif, et une nouvelle dépêche montre comment les ordres du général en chef étaient exécutés : « Les citoyens « qui ne remettront pas leurs armes, de quelque nature qu'elles « soient, seront punis avec toute la rigueur des lois militaires. « Les auteurs de nouvelles alarmantes seront considérés comme « réactionnaires et punis militairement. » Et un peu plus tard : « Quiconque donnera refuge à un brigand sera fusillé, sans
distinction d’âge, de sexe ni de condition. Quiconque, en étant < requis et le sachant, n’indiquera pas le refuge et les mouve- « inents des brigands, aura sa maison saccagée et brûlée, et je « suis homme à tenir ma parole »... Voilà comment on assure le progrès moral et la vraie liberté de ces populations, de ces paysans, de ce peuple qu’on appelle dédaigneusement la basse classe lorsqu’il ne vous est pas favorable !...
« Les proclamations des généraux piémontais ont suivi une marche remarquablement progressive... En 1860, on fusille les vrais brigands, au moins ceux qu’on appelle ainsi, c’est-à-dire les paysans armés et les réactionnaires. En 1861, on fusille comme brigands d’abord ceux qui leur donnent asile, puis ceux qui ne les dénoncent pas. En 1862, on fusille ceux chez cpii les brigands pourraient trouver un morceau de pain ; et enfin, pour couronner le tout, voici ce que je lis dans la proclamation la plus récente que viennent de nous apporter les journaux d’Italie : « Le soussigné n’entend voir en cette occasion que deux partis : « brigands et contre-brigands. (On ril.) Ceux qui veulent rester « indifférents seront considérés comme brigands ( Nouvelle hila- « rilé), et des mesures énergiques seront prises contre eux ; car, « en ce moment, c’est un crime de refuser son concours »...
« De cette répression salutaire qui fait l’admiration de l’honorable M. Kœnigswarter, on peut tout au moins conclure qu’elle répond à de très sérieuses difficultés ; l’obstacle n’est pas à Rome, mais à Turin, dans l’audace d’un parti à qui, jusqu’à présent, on n’avait osé rien refuser en face, et à Naples, dans l’exaspération des campagnes mal contenues par les supplices...
« A Rome, aujourd’hui les ennemis du Saint-Siège ne deman-
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dent des réformes que pour le renverser... Toutes les concessions ne seraient qu’un mur de sable' contre le torrent déchaîné des passions unitaires... Sans doute, prétend-on, c’est un service à rendre au Pape que de le délivrer des embarras du pouvoir temporel ; si le Pape cesse d’être roi, la religion ne fera qu’y gagner... Je suis profondément touché de cette sollicitude que nous témoignait spécialement l’honorable M. Jules Favre... Mais que (lirait le propriétaire qu’on voudrait débarrasser du souci de sa fortune sous le prétexte que la pauvreté ne ferait que rehausser l’éclat de ses vertus et qu’accroître l’indépendance de son caractère ; sous le prétexte aussi que sa propriété n’est pas un dogme... .Si la propriété n’est pas un dogme pour le propriétaire, qui à la rigueur peut s’en passer, elle en est un pour le voleur qui ne peut y toucher sans crime. Si le pouvoir temporel n’est pas un dogme pour l’Église qui a vécu sans lui, il en est un pour la société qui ne peut y toucher sans se blesser elle-même... Voilà la grande vérité qu’en dépit de quelques catholiques de fantaisie les évêques du monde entier ont tous proclamée dans les mandements dont le recueil, je ne sais pourquoi, est interdit en France. »
En réalité, les évêques défendaient ainsi, non seulement la liberté de l’Église, mais encore celle de la société civile et du genre humain ; le conflit actuel n’était qu’une phase de la lutte de la civilisation chrétienne contre la Révolution, et cette lutte, l’orateur en marquait la nature avec une lumineuse éloquence :
« Le but du révolutionnaire étant la félicité du genre humain, le plus court est d’exterminer tous ceux qui refuseraient un tel bienfait. Le plus court est de concentrer dans ses mains et de soumettre à l’action de son système toutes les forces de la nation.
« Ah ! oui, je ne le sais que trop ! c’est au nom du peuple que se font les révolutions... Mais, malgré les aspirations généreuses, malgré des efforts héroïques et d’immenses sacrifices, chacune de ces révolutions a été une blessure faite à la vraie liberté, dont on a fini par douter.
« Chacune de ces révolutions a été un pas de plus vers l’omnipotence de l’État, seul chargé de tout sauver ; et, de démolition en démolition, de centralisation en centralisation, nous en sommes venus à ce point, dans la grande machine sociale du xixe siècle, qu’une fidélité honorable, qu’un homme n’ayant prêté qu’un seul serment, qu’une institution indépendante sont devenus des anomalies, et en quelque sorte des curiosités archéologiques... ( Mouvements divers.)
ÉMILE KELLER
« Je me trompe, il est resté debout une institution et un homme souverainement indépendants. Cette institution, c’est l’Église ; cet homme, c’est le Pape ; et, parce qu’ils sont indépendants, la Révolution les poursuit d’une haine implacable... De là cette lutte de principes qui nous groupe tous selon nos affinités, et dont le pouvoir temporel n’est que le champ de bataille. Dans cette lutte, il est possible que la Papauté succombe ; il est possible que Pie IX cède un instant sa place aux Cialdini, aux Pinelli, aux Fantoni, à ces hommes qui assurent le progrès moral des populations, et qui, pour un morceau de pain de trop, brûlent une maison et en fusillent les habitants. ( Mouvements divers.)
« Néanmoins, ce n’est pas pour le pouvoir temporel que je suis le plus inquiet... Il n’a pas toujours existé, et quant à l’Église opprimée, comme elle l’est sous nos yeux en Italie, elle n’en était peut-être que plus glorieuse, plus épurée de tout alliage humain. Mais ce qui souffrait, c’était la société ; ce qui souffrait, c’était la liberté ; et, dans le plus riche et le plus puissant empire qui fût jamais, il n’y avait de sécurité ni d’indépendance pour personne. Lorsque le pouvoir temporel n’existait pas, la plus forte des nations avait successivement annexé tous les peuples du monde ; mais elle-même, par un juste châtiment, courbait la tête sous un pouvoir absolu en qui s’étaient incarnés, organisés, centralisés tous les vices de la démagogie. Lorsque le pouvoir temporel n’existait pas, César était tout, César était Souverain Pontife, César était Dieu... Voilà l’idéal, voilà le but final de la Révolution...
« Ah ! l’Église pourrait encore se passer de protection, se passer de liberté. Ses cinquante -deux premiers papes n’ont connu que la couronne du martyre. Mais la France, elle, la France ne saurait se passer de vie morale et de liberté. Oui, la France est catholique et libérale, et c’est dire deux fois qu’elle n’est pas révolutionnaire ( Très bien ! Très bien !) C Car la Révolution est à la fois la négation du catholicisme et la négation de la liberté.
« Qu’ils sortent de la foule ou qu’ils soient sur les marches du trône, arrière donc, arrière tous ceux qui voudraient entraîner le Gouvernement et la France, et nous ramener au Bas-Empire 1 »
Il était difficile de condamner avec plus de vigueur la doctrine fondamentale du régime impérial, celle que Napoléon III lui-même, cinq jours après l’attentat d’Orsini, avait proclamée une fois de plus en offrant à l’admiration des peuples « le rayon-
1. Emile Keller répéta cette formule appelée à faire fortune.
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nement pacifique de tout ce que les grands principes de 89 ont de bon et de civilisateur 1 2 ». La péroraison de l’orateur fut pourtant couverte d’applaudissements, et si le discours du 1 1 mars n’obtint, au point de vue parlementaire, aucun autre succès, il eut dans des milieux très divers un profond retentissement. Émile Iveller apparut décidément comme le portedrapeau auquel il fallait se rallier, ou qu’il était indispensable d’abattre : « Oui, monsieur le Député, nous sortons de la foule, lui écrivit le 14 mars un fougueux adversaire ; mais de cette foule, n’en déplaise à Monsieur Keller, qui écrasa la tête aux rois de droit divin, ainsi qu’aux prêtres et aux traîtres de 1815... »
De Dijon, M. Foisset, — fort influent grâce à d’illustres amitiés -, — lui exprimait l’admiration des catholiques de province qui avaienl entendu sonner, après un trop long sommeil, la diane du réveil :
« Nous avons tant besoin qu’on nous donne du cœur ! Je remercie Dieu de ce qu’il a suscité, en ces jours d’ aplatissement universel, une âme virile comme la vôtre ; de ce qu’il vous a ménagé une tribune d’où vous pouvez être entendu de tous les catholiques de l’Europe et avant tout des catholiques de France ; de ce qu’il a purifié vos lèvres comme celles du prophète et de ce qu’il a donné à votre parole la puissance d’embraser les âmes... Je ne saurais trop m’étonner que les 91 voix de l’an dernier se soient réduites à 10. L’appréhension de n’être pas réélu y est pour beaucoup ; mais qu’il est triste que des catholiques en soient là ! 3 »
Charles de Ribbes, infatigable apôtre des droits de la famille, de la commune et de la province, voyait surtout dans le discours un manifeste de la doctrine décentralisatrice, et signalait à son tour avec clairvoyance l’autre danger, — le danger de Yunité allemande, — que l’unité italienne faisait courir à la patrie :