Lettre d Emile Saglio, Belfort, 17 mars
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Gouvernement n’hésiterait pas à l’accepter ainsi qu’il a fait pour M. de La Tour et M. Kolh-Bernard, qui ont voté comme lui. Mais M. Keller ne se borne pas à vouloir le triomphe de la religion ; il le veut aux dépens de l’Empire et du prince qui est le plus ferme appui de la religion. Inspiré par des partis ennemis de l’Empire on par des passions dangereuses pour la cause qu’il défend, il est, je regrette de le dire, de ces hommes aveuglés, qui, en cherchant à mettre en lutte le Pape et V Empereur, sont, en réalité, les ennemis de la religion et de leur pays. »
Parmi ces hommes aveuglés, remarquons-le, se trouvaient Lemercier, de Cuverville, Plichon, de Flavigny, de Mortemart, et en général les quatre-vingt-onze députés qui, le 22 mars 18G1, avaient défendu les droits du Saint-Siège. Si de La Tour et Kolb-Bernard jouissaient d’une indulgence qui, pour le second, parut du reste peu sincère, c’était en raison de circonstances personnelles ou locales : c’était surtout qu’il importait de donner le change et d’assurer, avant tout, la défaite d’Émile Keller.
M. Paul Odent, alors préfet du Haut-Rhin, n’était pas du nombre des fonctionnaires les plus courtisans, mais il n’avait qu’à suivre les instructions de son ministre et, le 12 mai, il lança aux électeurs cet appel bien senti :
« M. Keller, plaçant les États Romains avant la France, et le Pape, souverain temporel, avant le souverain de la France, avant l’Empereur, n’a pas craint de s’attaquer à la personne de l’Empereur et de manifester ses préférences pur des paroles aussi blessantes pour le chef de l’Etat que pour le sentiment public et pour l’honneur de la France. Enfin, persistant dans ses idées exclusives, vous l’avez vu par ses derniers votes arriver à l’opposition systématique. Vous avez donné trop de gages de votre dévouement à la dynastie impériale, de votre affection et de votre dévouement à l’Empereur, pour ne pas écarter un député qui répondait si peu à vos sentiments. Le Gouvernement ne pouvait donc plus [continuer à appuyer la candidature de M. Keller ; il devait au contraire le combattre comme un candidat hostile à l’Empire et à l’Empereur. »
Une lettre adressée le 29 avril 1863 par le sénateur de Ileckeren à l’un de ses collègues, précise le ressentiment de Napoléon III.
ÉMILE KELLER
Le baron de Heckeren, né Georges d’Anthès, avait été ardent légitimiste et avait quitté l’armée en 1830 pour entrer au service de la Russie. Adopté par l’ambassadeur de Hollande dont il porta dès lors le nom, il était revenu en France après avoir tué en duel son beau-frère, Alexandre Pouchkine — le Byron russe — qui l’avait soupçonné d’avoir séduit sa propre femme h Au lendemain du Deux-Décembre, le Prince Napoléon l'avait chargé d’une mission secrète auprès du tzar Nicolas. Nommé sénateur à son retour, il était devenu confident de Napoléon III. Personnellement, il n’était pas l’ennemi d’Émile Relier ; mais Persigny lui ayant déclaré « sa résolution inébranlable » d’assurer l’échec de ce dernier, il relata en ces termes, dans sa lettre du 29 avril, la conversation qu’il avait eue luimême avec l’Empereur et les instructions gouvernementales qui en découlaient :
« Relier, m’a dit l’Empereur, m’a accusé à une tribune fran- « çaise d’avoir fait la guerre à l’Italie par peur du poignard des « Italiens... Si par hasard le Haut-Rhin me renvoyait le seul « homme qui se soit posé à la Chambre connue mon ennemi « personnel, j’en serais profondément blessé ; mais j’ai confiance « dans les Alsaciens et je suis certain qu’ils ne pousseront pas « jusque-là l’oubli de leurs traditions patriotiques. » Vous devez comprendre, mon cher collègue, si j’ai été ému d’un pareil langage ; aussi, depuis ce moment, je suis vivement préoccupé de ce qui va se passer dans la lutte qui se prépare. Il faut donc que nous, qui avons donné tant de preuves d’attachement à notre province, nous la sauvions encore de l’orage qui la menace par tous les moyens honorables que notre juste influence dans ce pays nous met à même d’employer. Il ne faut pas que l’approbation qui a été donnée à Relier, sur l’attitude qu’il a prise quant au fond de la question de Rome (question qui d’ailleurs ne court plus aucun danger), nous fasse oublier que l’Empereur, avant tout, a été le bienfaiteur du Haut-Rhin, qu’il a doté notre pays de beaucoup de choses utiles, qu’il en reste encore beaucoup à faire... Vous voyez que la question est brûlante et qu’il ne faut pas compromettre l’avenir... Vous comprenez bien que, d’après les déclarations de Sa Majesté, je suis personnellement engagé à la réussite. Lhi échec de West serait une chose fatale pour ma situation auprès de l’Empereur, et me priverait à l’ave-
1. Nathalie Goutcharoff. Dans une conférence du 4 décembre 1913 (Société des Conférences), le marquis de Ségur a narré les détails de ce duel tragique.
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nir de la plus grande jouissance que me donne ma position, c’est-à-dire de m’occuper avec succès de tout ce qui concerne le Haut-Rhin, soit au point de vue général, soit au point de vue particulier. »
Cette lettre prouve sans doute qu’on peut tuer en duel son rival sans être un héros... Le « cher collègue » qui avait, comme le baron, approuvé « quant au fond » la politique romaine d’Émile Keller, ne devait pas non plus être homme à sacrifier à ses convictions «le point de vue particulier»; mais I Icckeren craignait qu’il ne lui restât des scrupules, ou qu’il commît des fautes de tactique, et nous le voyons, dans une nouvelle lettre du 3 mai, préciser le plan de campagne :
« Le Gouvernement ne doit pas avoir l’air de combattre le député sortant en raison de ses votes ou de ses tendances;... l’appui donné à M. Kolb-Bernard, qui a les mêmes tendances au même degré, servira à édifier les électeurs ;... Keller venant de voter avec les cinq républicains contre le budget *, ce fait prouve bien qu’il ne dissimule plus ses sentiments anti-dynastiques... Ne pas se tenir sur la brèche, étendard déployé, combattant pour une cause devenue, pour ainsi dire, personnelle à Sa Majesté, serait de la félonie ;... il convient seulement de ménager les susceptibilités de certains amis du député sacrifié en lui reconnaissant des qualités sérieuses, mais qu’une ardeur exagérée rend dangereuses pour le bien général. »
On peut juger maintenant jusqu’à quel point l’amour « du bien général » liguait contre Émile Keller, « ennemi personnel » de Sa Majesté, toutes les forces gouvernementales, les plus hautes comme les plus basses.
Keller demanda simplement aux électeurs de « dire s’il était, oui ou non, l 'ennemi de son pays ».
Le scrutin lui assigna le troisième rang, — le troisième, car nous retrouvons ici le comte Migeon désireux de relever son prestige et comptant sur ce fait que le clergé, selon le mot de Kolb-Bernard J, « renfermait malheureusement beaucoup de
1. Vote du 28 avril. Le Moniteur Universel porte eu effet pour 210 ; contre 7. Emile Keller et Anatole Lemercier s étaient joints aux 5 républicains.