‹ Un Demi-Siècle de Défense Nationale et ReligieuseChapitre 4 sur 189 · Né en · texte numérisé non relu

Né en

Georges-Joseph Relier avait épousé, le 3 février 1798, dans une cave du château de Ligolsheim, MUe Schoff, hile d’un magistrat de Colmar emprisonné sous la Terreur ; mort en 1808, il laissait cinq lils, dont l’aîné, Prosper (né en 1798), fut juge à Belfort.

Prosper Relier se lia, dans cette ville, avec le banquier François-Joseph Haas, aîné de vingt-trois enfants, dont plusieurs tombèrent au champ d’honneur dans les armées impériales. Élu à plusieurs reprises député de la ville, toujours prêt à obliger ses adversaires comme ses amis, arrivé d’ailleurs par son travail à une brillante fortune, François-Joseph Haas jouissait à Belfort d’une haute considération. Sa fdle Rosalie épousa Prosper Relier, et, veuve après trois années de mariage, vint en 1839 se fixer à Paris pour y soigner son père malade, et assurer l’éducation de son fils Émile, né en 1828.

François-Joseph Haas mourut peu après : bien qu’élevé par les Dominicains de Guebwiller, il était depuis longtemps victime de l'indifférence religieuse issue de la Révolution ; pour obtenir sa conversion, Rosalie, dans un héroïque élan de foi chrétienne et de piété filiale, avait offert à Dieu le sacrifice de sa propre santé : elle fut exaucée, mais, jusqu’alors très robuste, elle mena désormais une existence tissée de malaises et d’angoisses.

Le jeune Émile Relier l’entoura de ses tendres soins. A l’école d’une telle mère, il puisa la foi profonde et inébranlable qui fut l’étoile de sa vie entière. Au chevet de son grand-père agonisant, il médita sur les devoirs suprêmes de toute existence humaine. Dans ses traditions domestiques, il trouvait un riche patrimoine d’honneur, de fière indépendance, de fécond labeur, de dévouement à la cité, de patriotisme d’autant plus ardent qu’il s’appuyait sur un plus fidèle amour du sol natal. En luimême se révélaient les dons d’une intelligence supérieure qui l’appelaient aux plus brillantes carrières. Une instruction aussi variée que solide acheva de le préparer au rôle d’ « autorité sociale » qu’il allait soutenir, durant un demi-siècle, avec une infatigable persévérance.

Avec son mâle visage de gaulois, l’indomptable énergie

ÉMILE KELLER

qui se lisait dans sou regard d’acier, la droiture d’un caractère qui répugnait à toute compromission et ne reculait devant aucun sacrifice, il était né soldat. Et, de fait, il fut, pour les causes auxquelles il se consacra, un intrépide soldat.

Sa jeunesse rêvait du métier des armes. Après avoir étudié les humanités et la philosophie au lycée Louis-le-Grand, il suivit au lycée Saint-Louis le cours de mathématiques spéciales, dans le dessein d’entrer à l’École Polytechnique et d’en sortir officier.

Au bout d’une seule année de mathématiques spéciales, il y était reçu avec le numéro 20. Mais il démissionna aussitôt et renonça à la carrière militaire, au rêve de son adolescence, par amour fdial. Sa mère ne vivait, ne respirait que pour lui, et une séparation pouvait être fatale à sa santé chancelante : il n’eut pas le courage de la lui imposer, et son cœur puisa, dans le renoncement même, un adoucissement à toutes les peines. « Mes heures de véritable jouissance sont celles que je passe auprès de ma bonne mère », déclarait-il le 23 mars 1847, à dix-neuf ans. L’année suivante, en pleine révolution, tout continuait à s’effacer devant le souci que lui causait la chère santé : «Aujourd’hui, plus que jamais, — écrivait-il au docteur LIerrgott, son cousin, et l’intime confident de ses pensées, — je suis résolu à tout faire pour cette santé d’où dépend mon bonheur. Quels que soient mes goûts et mon besoin d’activité, je n’embrasserai aucune carrière sans être sûr qu’elle est d’accord avec mes devoirs de bon fils, de fils unique. » Il craignait que « le moindre changement à leur vie de tous les jours, à leurs habitudes, ne fût fatal à des forces déjà ébranlées ». Comme la pieuse femme, de son côté, redoutant « de faire quelque chose pour elle-même et de déranger les études de son fils », refusait de se laisser emmener en Italie, il la conduisit du moins sous le doux ciel de Nice. Cette mère représentait pour lui toute la famille ; elle façonnait son âme aux vertus dont la « maison » est le pur foyer : il lui dut certainement ce qu’il y eut en lui de plus noble, de plus généreux, de plus grand, de plus conforme aux hautes traditions de sa race ; et ce que devint le fils permet de juger ce qu’était la mère. Il dut aussi, à la jalousie de son amour filial, le bienfait de longues années

d’études, au cours desquelles il put librement développer son intelligence, mûrir son jugement et se préparer, de la façon la plus complète, à la vie publique.

Le polytechnicien démissionnaire n’abandonna pas les sciences naturelles. J.-B. Dumas, le plus célèbre chimiste de cette époque, le vit assidu dans son laboratoire. Mais l’esprit scientifique n’absorbait pas toutes ses facultés et ne répondait pas aux plus larges aspirations de son cœur. En maniant paraboles et hyperboles, il sentait davantage « le prix de tout ce qui est en dehors des X et des Y » ; en suivant les disputes géologiques qui mettaient alors aux prises la Sorbonne et l’École des Mines et renouvelaient nos conceptions sur l’histoire du globe, il les trouvait moins importantes que les questions politiques, économiques et sociales, qui, en ce moment critique, entraînaient la France vers quelque nouvelle étape révolutionnaire, à travers tant d’illusions et tant d’erreurs ; tout en admettant les progrès mécaniques de l’industrie, il constatait le point faible de la science moderne, « forcée par son étendue même de diviser ses efforts, de s’attacher aux spécialités ». Il en concluait : « On aurait besoin d’esprits généralisateurs pour rétablir l’unité, pour servir de liens à ces faisceaux de connaissances éparses. On s’égare tôt ou tard dans les détails, si l’on ne ramène pas tout aux principes. »

Dans la recherche de ces principes fondamentaux, il apportait, par-dessus le roc de ses croyances, une variété d’aptitudes, une puissance d’observation, un esprit critique, une bonne foi, une absence de parti pris que bien peu de « libres penseurs » sans doute ont atteints au même degré.

Tout en se déclarant « un moutard, un pauvre enfant qui devait prendre garde d’en trop faire », il voulait élargir sans cesse le cercle de ses connaissances, tout pénétrer et tout savoir : « Il y a tant de choses à étudier, soupirait-il, l’histoire est si belle et avec cela si vaste, et puis le droit, et puis la littérature, et puis les sciences physiques... » (Janvier 1846.) Le Droit l’occupa sérieusement, et il songea d’ailleurs à en faire sa carrière : en 1849, il prépara le concours d’admission au Conseil d’État ; « pour creuser plus avant dans les lois qu’il

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avait à peine effleurées », il travailla le doctorat eu droit et étudia la procédure chez un avoué au Conseil d’État ; il s’égaya d’être « dans la robe » et de pouvoir tenir un bureau d’avocat. Mais il s’étonna de la facilité avec laquelle on prêtait serment :

« Quelle dérision que cette imitation grotesque des graves cérémonies de l’antiquité ! Qu’est devenue la grave religion du serment ? » (Novembre 1849.) Et il renonça à aliéner son indépendance, à se lier à un gouvernement trop instable, — et offrant si peu de garantie de fidélité à ses propres serments.

La Littérature était son plus agréable passe-temps. 11 s’y livrait avec un goût « d’honnête homme » qu’il faut le laisser dépeindre lui-même :

« Ceux qui vivent par le sentiment et par la pensée ont le privilège de condenser dans les petits objets des jouissances que la matière dans toute sa magnificence n’offre jamais, car le sentiment et la pensée sont de ces fluides impondérables dont rien ne saurait limiter l’existence ni l’étendue. Voilà une comparaison qui sent le laboratoire : c’est parce que je sors du cours du grand Dumas, et que je suis encore tout imprégné de chlore. J’aime assez faire un peu de tout, comme c’était l’usage dans ce bon vieux temps... Cela me rappelle un chapitre où Montaigne fait ressortir à merveille la différence profonde qui sépare les anciens philosophes de nos pédagogues modernes... J’en conclurais, avec Montaigne, avec Bernardin de Saint-Pierre, que le sort des enfants dans les collèges est digne de compassion, et cjue si on développe leur esprit, c’est aux dépens de leur cœur et de leur santé... J’ai en ce moment une petite passion pour Montaigne, Amyot, pour cette littérature naïve où l’homme dit ce qu'il pense. C’est dans ce genre d’ouvrages que l’on retrouve le mieux le cœur humain, avec ses éternelles faiblesses, son immuable caractère. » (Décembre 1847.)

11 adore aussi La Fontaine et Molière ; et il est heureux qu’ils aient su tirer, de l’œuvre de Rabelais, d’aussi belles perles que Virgile du fumier d’Ennius. S’il est sévère pour les truculences de Gargantua et de Pantagruel, il attache cependant beaucoup de prix à son « Rabelais édité par Le Duchat », et le céder à un ami est pour lui un sacrifice méritoire, — un moyen de s’arracher à sa passion naissante pour le bouquin : « Ce qui est passion ne se raisonne pas, ne s’analyse pas, et je crois que le passage de la bibliophilie à la bibliomanie est aussi

facile, aussi prompt, aussi naturel, aussi peu réfléchi que celui de l’amitié à l’amour. Plutôt que d’avoir à m’arrêter sur une pente aussi glissante, je préfère m’abstenir. »

Il lit les poètes modernes, en prose ou en vers, — Chateaubriand, Lamartine, Hugo, — mais la magnifique parure du romantisme 11e paraît pas l’avoir beaucoup séduit. Comme il a appris l’allemand et l’italien, il savoure Schiller et parcourt curieusement les tragiques italiens, chez lesquels il flaire « quelque odeur de crime, quelque senteur d’inquisition ». A tout cela, il préfère les Anciens, et sur sa table apparaissent au premier rang un Homère de Dugas-Montbel, un Virgile de Burmann, un Ovide de Schrevelius, un Tacite de Burnouf : « Toujours et partout, c’est sur le vieux qu’il faut bâtir ; ce sont les anciens qu'il faut piocher et imiter; ...sans doute, au point de vue scientifique, ne nous ont-ils que préparé les moellons avec lesquels nous avons construit, et avons-nous dû discuter, approfondir et digérer leurs découvertes, d’ailleurs étonnantes ; mais ils restent nos maîtres inimitables en littérature, eu beaux-arts, en œuvres de goût et d’imagination. » (Février 1850.)

A une époque où tant d’esprits — et pour si longtemps encore — avaient perdu le sens de la tradition, le jeune Émile Relier éLait un « classique » convaincu, et sa forte intelligence trouva, dans une semblable discipline, la garantie de la rectitude. Mais si le flambeau de notre raison s’est allumé au foyer antique, et si la civilisation qu’il éclaire est restée, à beaucoup d’égards, aussi immuable que la nature humaine, ceLte civilisation n’en a pas moins varié au cours des âges : le christianisme lui a donné une âme nouvelle ; puis le génie français, dans son admirable continuité, l’a adaptée au monde moderne. Il fallait donc, à travers l’histoire, renouer la chaîne du progrès social, retrouver le secret de nos destinées nationales, et c’est pour cela que nulle étude 11e préoccupa autant Émile Relier, alarmé de l’anarchie contemporaine, que l’étude du passé.

Comme la plupart des jeunes gens de son âge, il s’enthousiasmait pour Napoléon, et pour la prodigieuse épopée que l’Empereur avait ajoutée aux fastes de la Patrie : « Je viens d’avaler

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dans l’espace de quarante-huit heures, le cinquième volume de Thiers. Que ce camp de Boulogne était beau ! quelle activité ! quelles savantes combinaisons ! Ces amiraux sont désespérants avec leur lenteur et leur timidité : ce sont toujours ces godichons qui font tout manquer. Ce n’était pas assez de la perte de l'Égypte !... Il aurait fait si bon de pincer les Anglais ; tout était si bien préparé !... » Il aimait cette [histoire — parce qu’il aimait la France — ce qui est la meilleure façon d’aimer l’histoire, et aussi la première condition pour bien l’écrire. En Napoléon Ier, il admirait le réorganisateur, « l’homme universel... gagnant des batailles, prenant des armées, créant une administration, formant des lois, instituant l’Université, mettant ordre aux finances » ; il avait peine à croire à tant de prodiges, au triste terme de tant de gloire, et il s’attristait à la pensée de 1814, à la pensée de Sainte-Hélène (janvier 1847). Les monarques vaincus ne lui inspiraient aucune sympathie. Mais si le génie de l’Empereur avait subjugué la France et l’Europe, que restait-il de solide après lui ? Que valaient en elles-mêmes les lois qu’il avait forgées, 1’ « ordre » public et social qu’il avait imposé ? Sa chute elle-même, et le vide immense qu’elle avait laissé, ne prouvaient-ils pas l’insuffisance de son œuvre ? « M. Thiers est intéressant, pour sûr, lui avait observé son directeur de conscience S mais prenez garde ! Il ne faut pas trop boire de ces liqueurs-là... Un peu de philosophie vous est absolument nécessaire, et même beaucoup. » Il suivit le conseil, et comme il avait la tête bien faite, l’histoire ne tarda pas à devenir pour lui, sous la cendre toute chaude encore des légendes, une maîtresse de vérité.

Il avait particulièrement approfondi, dans l’étude du Droit, « la partie vraiment intéressante et philosophique », l’histoire du Droit comparé : il y avait appris à connaître l’humanité, à se former un critérium de vérité ; il avait remarqué que pour caractériser un peuple, une époque, les historiens citaient toujours un monument de législation, des institutes ou des capitulaires, et il en avait inféré que « les lois étaient l’expression d’une nation, comme le style était l’expression d’un

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