Le P. Lefebvre, de la Compagnie de Jésus
homme ». Que penser des lois, des lois modernes qu’une assemblée de politiciens barbouille et modifie au gré de ses changeantes passions ? Et quels étaient les traits permanents de la nation française ? Qu’enseignait donc le passé ?
Il l’interrogea aux bords du Rhin natal, là où d’antiques demeures, de vieux châteaux féodaux se dressent encore si fièrement, et il resta stupéfait en songeant aux souvenirs que l’histoire avait pour ainsi dire entassés dans la vallée du grand fleuve. Chaque coin de terre avait vu quelque bataille ; chaque ville vingt fois assiégée, pillée, détruite, rebâtie, lui faisait mesurer « l’étendue de son ignorance ». Et il écrivait ces lignes : « J’ai le désir de faire un jour amplement connaissance avec ce monde féodal dont on ne sait que médire, avec ces communes qui savaient défendre contre tous les grands seigneurs leurs libertés bourgeoises, avec cette civilisation barbare dont nous ne pouvons effacer les donjons et dont nous ne savons achever les cathédrales. » (25 juillet 1847.) Combien de jeunes Français avaient alors assez de bon sens pour se rendre ainsi compte, par un simple coup d’œil, de la folie des calomniateurs du passé et de l’indignité de ces écrivains qui, mettant l’histoire au service des plus aveugles préjugés de parti, ne nous apprennent qu’à maudire les générations dont nous sommes issus, alors que l’amoureux respect de leurs traditions est le fondement du patriotisme ?
Mais le mot « patriotisme » avait pris — depuis 1789 — un sens nouveau, et nous voyons Émile Relier se heurter, à dix-neuf ans, à cette religion révolutionnaire qui obscurcissait les esprits et dont il brisa les idoles barbares.
Thiers, Mignet, Michelet, Louis Blanc lui présentaient sous de prestigieux décors le drame de la Révolution : qu’y avait-il derrière ? Jusqu’à quel point le souille des passions et des intérêts politiques avait-il altéré la vérité ? Dans cette mystérieuse année 1789, que ses professeurs évitaient de nommer, il soupçonnait une énigme à deviner, des problèmes à résoudre, et des problèmes d’autant plus graves que 1830 les avait à nouveau posés dans toute leur ampleur :
Au lycée, écrivait-il le 12 décembre 1847, on nous parlait
ÉMILE KELLER
des Romains et des Grecs, et on ne nous disait rien de nos pères ; tout ce que j’avais pu en savoir, c’étaient quelques mots décousus, vagues, obscurs. Je savais qu'il y avait eu de grands événements, une révolution qui avait tout bouleversé, un ogre nommé Robespierre, un empereur nommé Napoléon... Mais mes idées étaient si confuses, que je plaçais Austerlitz avant Marengo, que je séparais Bonaparte de Napoléon, que je mêlais 1789 et 1830... D’autres, plus heureux que moi, ont eu, pour raconter ces grandes choses, un père, un grand-père (pii les a vues, et qui en a été le plus souvent le spectateur actif ; mais le ciel m’a ravi ce trésor de sagesse et d’expérience où j’aurais puisé chaque jour des lumières proportionnées à mon âge et à mes forces... Je suis donc condamné, pour connaître l’histoire contemporaine, à ouvrir des livres plus ou moins passionnés, plus ou moins menteurs... Il me faut des avis, des lumières ; tant qu’une question n’est pas tranchée par les autorités auxquelles j’adresse avec confiance mes doutes et mes incertitudes, je la réserve, je la laisse non résolue, je la remets à quinzaine, comme un procès mal informé. »
Pour juger à sa valeur la « civilisation » issue du régime de la « table rase», et paraissant « entraîner à sa suite la misère et la famine », il lui suffisait de comparer le présent au passé, en particulier à ce moyen âge « où les ouvriers, réunis en corporations, furent les premiers à être libres, où l'on voyait régner chez tous les bourgeois flamands, chez ces marchands de drap et de laine, une fierté qui annonçait le bien-être ». Qu’avait gagné le peuple à la révolution « et à tous les beaux discours débités depuis ? » (mars 1847). Les réflexions de Lamartine sur les Girondins lui paraissaient « sans netteté et sans vigueur »; ses « phrases de poète », mêlées à des « prétentions d’homme d’État », ne résistaient point à l’analyse. Le mouvement de 89 restait évidemment inexplicable « sans la Réforme de Luther, la guerre de Trente Ans, la révolution d’Angleterre, la philosophie du xvme siècle », dont il était l’aboutissement. « Qu’y a-t-il de bon, qu’y a-t-il de mauvais dans cette destruction de toutes les vieilles institutions, de tous les principes religieux et politiques ? Jusqu’à quel point cette grande insurrection a-t-elle été provoquée par le despotisme féodal, par l’Inquisition et la domination de Rome ? Autant de questions ténébreuses. » (Même date.) La lumière se fit peu à peu. A la fin de
1849, il était arrivé à ces conclusions qui, malgré certaines exagérations et certaines confusions, faisaient grand honneur à son impartiale lucidité :
« Le choléra politique 11e date pas d’hier, 11e cessera pas demain ; il a de profondes racines dans la nature des choses, dans notre passé, dans notre éducation. Fils de la Réforme et de la Révolution, nous ramons en vain contre le torrent logique qui nous emporte, torrent que les fautes des grands ont déchaîné, torrent dont les fautes des grands précipitent chaque jour la marche. Papes, rois, nobles, bourgeois, ils se sont tous suicidés par leur corruption et leur aveuglement. Ils ont arraché à grand' peine les profondes racines que leur puissance avait jetées dans le cœur des peuples. Et quand les masses, qu’ils avaient mission d’édifier, de gouverner, d’instruire, de moraliser, se sont soulevées contre eux, ce 11’a été que justice... Je déplore les révolutions, mais, par cela même, je déplore leurs causes. Et ces causes 11e sont pas dans tel ou tel arrangement constitutionnel, dans telle ou telle forme politique. Qu’est-ce que les formes, qu’est-ce que les lois, qu’est-ce que les constitutions, sinon la traduction, la régularisation de ce qui est, des faits, des événements ? » (8 décembre 1849.)
« Le socialisme est une hydre qui aurait grand besoin d’un Hercule pour l’étouffer ; ... c’est la réunion de bien des vices, de bien des mauvaises passions. Dans le socialisme, comme dans la Réforme et les autres révolutions, je 11e vois que la conséquence, la punition méritée des fautes de la société. Jusqu’à présent, le châtiment 11’est que menaçant ; mais, s’il devait un jour nous frapper, je crois cpie presque tous nous devrions dire : mea culpa, en commençant par les plus grands, par les princes, ministres, préfets, généraux, etc... Ici, chacun considère une nouvelle ciise comme imminente ; mais au lieu de vouloir l’éviter, de se dévouer aux intérêts généraux, 011 cherche à ménager sa position ; on se fait des amis blancs et rouges pour parer à tout événement ; on amasse un petit trésor pour se cacher au jour du danger. Chacun se creuse du mieux qu’il peut une niche dans un fromage de Hollande, tout en faisant le petit saint, en parlant de la religion, de la famille et de la propriété... Ce dernier mot est le moins prononcé, mais au fond, c’est le dieu qu'on adore. A droite comme à gauche, en haut comme en bas, ce sont mêmes vices, mêmes passions, même génie du mal, avec la différence que les uns possèdent et que les autres désirent. » (28 décembre.)
Emile Keller 11e discernait pas encore nettement la part de responsabilité des Papes et des « Grands » ; il généralisait, pour
ÉMILE KELLER
le passé, des vices dont l’histoire mieux informée a déterminé les génératrices et la méthodique exploitation ; il aurait dû ajouter que si les lois et les « formes politiques » traduisaient un état social, elles pouvaient aussi le faire naître et l’ envenimer, d’autant plus qu’en raison de l’aveugle jeu des forces démocratiques, les constitutions révolutionnaires sont très loin d’exprimer la véritable volonté nationale ; mais il avait parfaitement compris que la Révolution avait une âme d’idées fausses ; que ces idées étaient d’origine intellectuelle, aristocratique, et nullement populaire; que l’anarchie morale et le socialisme en étaient la conséquence inéluctable ; que l’inconscience, l’égoïsme ou la criminelle complicité des classes dirigeantes et des milieux gouvernementaux méritaient les pires châtiments ; qu’enfm, — selon l’expression de Joseph de Maistre (dont on s’étonne d’ailleurs de ne pas même trouver le nom sous sa plume), - — les effets mortels des principes de la Révolution ne pouvaient être arrêtés que par la revanche des « principes contraires ».
Il travaillerait durant un demi-siècle à cette salutaire revanche. Il allait, en attendant, achever de s’instruire à l'école de la vie et de la politique.