Kolb-Bernard à Emile Relier, 11 novembre
On ne menaçait donc plus les zouaves, comme au lendemain de Castel fidardo, de leur faire perdre leur qualité de Français sous le prétexte qu’ils avaient servi l’étranger sans autorisation ! Bien plus, on désirait leur octroyer de flatteuses distinctions. Un aide de camp du ministre de la Guerre vint prier le comte Lemercier de « faire sonder » Athanase de Charette, et il lui tint ce langage :
« Le désir du gouvernement français, du maréchal Niel en particulier, est de donner quelques décorations de la Légion d’honneur aux soldats pontificaux... Il faudrait toutefois que le colonel de Charette consentît à accepter la décoration qui lui serait offerte, car il est évident que c’est à lui qu’elle revient avant tout. Nous serions tous très désireux que le brave colonel se prêtât à recevoir cette distinction qui, ne s’adressant qu’aux services qu’il a rendus au Pape, n’aurait rien qui pùt gêner son indépendance vis-à-vis du gouvernement français. Vous aurez donc à sonder prudemment M. de Charette et à faire vos efforts pour le disposer à se prêter à une mesure qui serait un lien de plus pour le Gouvernement envers le Pape et qui servirait encore sa cause dans l’opinion publique J. »
A l’ambassade de France à Rome, — où les droits du Pape étaient hautement affirmés, — Émile Keller eut confirmation de la nouvelle. M. Armand, suppléant du comte de Sartiges, l’invita à déjeuner et le chargea formellement de la négociation auprès du colonel de Charette, qui, malgré les instances de ses amis et le secret désir du gouvernement pontifical, refusa le glorieux présent de Napoléon III...
Si l'adversaire de l’Empereur, transformé, ainsi que Lemercier, en négociateur, avait cherché une revanche personnelle, il eût eu fieu d’être satisfait ! La politique qui l’avait fait exclure du Corps Législatif comme « ennemi de son pays » était devenue celle du Gouvernement lui-même, et c’était Rouher qui, pour sceller l’alliance nouvelle avec les catholiques, s’écriait le 5 décembre : « Jamais l’ Italie ne s’emparera de Rome ! Jamais la France ne le supportera ! » Mais quel crédit le passé permettait-il d’accorder à ces paroles ? Le mal accompli n’était-il pas trop grand ?
1 Kolb-Bernard à Emile Keller. <S novembre LS1Î7.
Au moment de quitter Rome, Émile Keller convia à déjeuner les principaux chefs des troupes victorieuses et entendit le colonel suisse Allet porter au triomphe de la cause papale un toast claironnant qui exprimait une émotion de visionnaire : «... Si les hommes ne suffisent pas, on verra des légions d’anges descendre sur les murs de Rome pour les défendre et exterminer l’agresseur ! » Mais pouvait-on espérer un pareil miracle alors que l’Autriche, l’Espagne, le Portugal, la Suisse s’abandonnaient, comme l’Italie maçonnique, aux entreprises des sectes antichrétiennes ? alors que l’Italie subordonnait notre alliance à l’abandon de Rome ? Trois ans après, le vent des défaites françaises suffisait à ouvrir la brèche de la Porta Pia.
LE COMMENTATEUR DU « SYLLABUS
SOMMAIRE
Emile Keller fait parvenir aux évêques, par des jeunes gens dévoués. l'Encyclique Quanta Cura (décembre 1864). — « Suprême défi jeté au inonde. » Emoi des catholiques libéraux : M*1 Dupanloup distingue la « thèse » de l'hypothèse. — Louis Veuillot attaque « l'Illusion Libérale ». — Emile Keller veut montrer dans l’Encyclique « le code du bon sens et de la vérité, non seulement religieuse, mais politique et sociale ».
« L'Encyclique du 8 décembre 186b et les principes de 1789, ou l'Eglise, l Etat et la Liberté. » — Contradiction entre la « doctrine naturaliste » et la doctrine catholique : c'est celle-ci qui garantit la civilisation et la liberté.
— Historique de la division des pouvoirs : un traité de politique chrétienne.
— Quelques extraits ; l'expérience de la Rome antique ; Droit divin et Droit naturel; 1 Eglise type de la société parfaite; la liberté au moyen âge : les principes de 1789 et la renaissance du Césarisme ; les « idoles vermoulues ».
La « conspiration du silence ». — Félicitations de Fie IX. — Emile Keller inspirateur d’Albert de Mun. — Impression produite sur le clergé ; témoignage du cardinal de Cabrières. — Vérité religieuse et clairvoyance politique.
— Les réserves germaniques de MKr Ketteler.
Un jour de décembre 1864, Émile Keller, arrivant chez Msr Cliigi, vit un monceau de plis cachetés qui jetait le Nonce Apostolique dans le plus grand embarras. Il fallait que chaque évêque reçût son pli sans tarder, mais on se méfiait de la poste et des obstacles que pouvait mettre le gouvernement à la publication des documents venus de Rome ; Émile Keller proposa aussitôt de les faire remet Ire, en mains propres, dans les quarante-huit heures, à tous les évêques de France.
« Le Nonce ne pouvait en croire ses oreilles, rapporte son interlocuteur, mais, heureux de se débarrasser de son fardeau, il en remplit immédiatement mes poches. Je convoquai chez moi, le jour même, quelques jeunes gens dévoués au Comité de Saint-
ÉMILE KELLER
Pierre et à la cause du Souverain Pontife. Avec un indicateur des chemins de fer, nous limes l’itinéraire de chacun, en partageant la France et ses diocèses en une dizaine de secteurs. Trois jours après, les Encycliques étaient arrivées à leur destination, et nos courriers étaient revenus sans que personne eût jamais su de quel procédé le Saint-Père s’était servi. A l’exception de M"r Lavigerie, alors à Nancy, tous les évêques promulguèrent Y Encyclique et le Syllabus. »
Il s’agissait en effet de l’Encyclique Quanta Cura, du 8 décembre 1864, la plus célèbre des temps modernes. Alors que l'Église était attaquée non seulement dans la puissance temporelle de son Chef suprême, mais encore dans ses dogmes les plus essentiels, Pie IX, s’adressant aux souverains comme aux peuples et aux individus, condamnait solennellement les erreurs modernes : le rationalisme emprunté par Ernest Renan à la philosophie allemande et suivant lequel « la société humaine devait être constituée et gouvernée sans plus tenir compte de la religion que si elle n’existait pas » ; le socialisme d’État affirmant que « la société domestique emprunte toute sa raison d’être au droit purement civil »,etles doctrines des économistes aboutissant à cette conclusion que l’organisation sociale « n’aurait d’autre but que d’amasser des richesses » ; le gallicanisme des chefs d’État prétendant que « les actes des pontifes romains relatifs à la religion ont besoin de la sanction des pouvoirs civils » ; le libéralisme des démocrates proclamant que « tout citoyen a droit à la pleine liberté de manifester publiquement ses opinions, quelles qu’elles soient » ; 1’ « inique audace » enfin de tous ceux qui déniaient à l’Église le droit de se gouverner par ses lois propres, poursuivaient l’abolition des Ordres religieux et la laïcisation de l’enseignement, oubliant que « toutes les fois qu’il s’agit des affaires de Dieu », l’intérêt des souverains est « de suivre avec soin l’ordre qu’il a prescrit, et de subordonner, et non de préférer, la volonté royale à celle des prêtres du Christ ». — • Un catalogue ou Syllabus de quatrevingts propositions condamnées accompagnait l’Encyclique.
Ce fut alors, contre le vieillard désarmé du Vatican, un universel déchaînement. On l’accusa de condamner en bloc tous les principes de la civilisation contemporaine, de menacer
LE COMMENTATEUR DU « SYLLABUS
toutes les libertés conquises, de justifier par là même toutes les représailles : le Sijllabus, disait le journal le Siècle, était « le suprême défi jeté au monde moderne par la papauté expirante ». Le gouvernement de Napoléon III déclara les actes pontificaux « contraires aux principes sur lesquels reposait la constitution de l’Empire », et déféra « comme d’abus » au Conseil d’État le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, et Mer de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, qui avaient fait lire l’Encyclique en chaire.
Parmi les catholiques libéraux, ce fut aussi comme « un coup de foudre » : avaient-ils eu tort d’applaudir, au Congrès de Malines (août 1863), Montalembert se contentant de « l’Église libre dans l’État libre » et blâmant les rétrogrades « qui étaient encore par le coeur et par l’esprit de l’ancien régime, c’est-à-dire du régime qui n’admettait ni l’égalité civile, ni la liberté politique, ni la liberté de conscience ?» — C’est, pour calmer les troubles de conscience de ces amis de la liberté que M®r Dupanloup rédigea et publia en hâte son fameux commentaire intitulé: La Convention du 15 septembre et U Encyclique du 8 décembre 1864, commentaire dans lequel, distinguant la thèse de l'hypothèse, il montrait que l’Encyclique exposait l'idéal d’une société complètement chrétienne, mais laissait les fidèles libres de se conformer aux conditions de la société actuelle... Pie IX félicita l’évêque d’Orléans d’avoir « réprouvé ces erreurs au sens où nous les avons réprouvées Nous-même », tout en se refusant d’ailleurs à blâmer les virulentes attaques de Louis Veuillot contre YJllusion libérale.
Émile Keller était au-dessus de ces polémiques et de ces contingences. Réduire l’enseignement pontifical à une théorie mort-née, le reléguer dans un domaine platonique où il resterait sans influence sur les individus comme sur les peuples, n’était-ce pas en méconnaître l’immense portée ? Ne valait-il pas mieux faire ressortir toute la « féconde pérennité de la parole de Pierre » ?
« Mer Dupanloup, — note Émile Keller avec une pointe d’ironie bien excusable, — trouva là une magnifique occasion de réparer ce qu’on feignait de regarder comme une maladresse
ÉMILE KELLER
de Pie IX et de sauver le Saint-Siège et l’Église de l’orage qui paraissait les menacer. Avec un commentaire qui fut répandu dans le monde entier et traduit dans toutes les langues, il prouvait que rien ne serait changé à la vie, aux habitudes, ni aux libertés des peuples modernes, que l’Église s’accommoderait à leurs institutions et à leurs lois, comme elle s’était accommodée à celles des peuples protestants, schismatiques et infidèles, au milieu desquels elle avait été obligée de vivre... De ce jour, l’évêque d’Orléans put se croire appelé à réparer et à prévenir les fautes du Pape. De là le rôle qu’il essaya peu après de jouer au concile du Vatican, en voulant à lui seul empêcher la promulgation du dogme de l’infaillibilité doctrinale du Souverain Pontife.
« Convaincu dans mon humble sphère, que les condamnations prononcées par Pie IX avaient une portée qu’il ne fallait pas annuler, qu’elles répondaient aux besoins et aux périls du temps présent, et qu’un retour à un régime chrétien pourrait seul sauver notre société aux abois, j’essayai dans un petit volume de montrer, au point de vue laïque et politique, non plus ce que l’Encyclique n’était pas, mais ce qu’elle était réellement, et les conséquences que nous devions en tirer... »
Ce « petit volume » fut son ouvrage capital. L’Encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789, ou l’Église, l'État et la Liberté 1 valut à l’auteur moins d’éloges retentissants 2 que d’amères critiques ; mais en recherchant dans les décrets du Saint-Siège « le code du bon sens et de la vérité, non seulement religieuse, mais politique et sociale », il avait écrit une œuvre si solide qu’il put, quarante années après, la réimprimer sans qu’une ligne parût en avoir vieilli.
Le titre seul indique que, loin de vouloir éluder les plus graves questions, ou ménager les préjugés les plus invincibles, Émile Iveller entend au contraire les aborder de front. « Sans souci des intérêts humains qui pouvaient l’engager au silence, le Saint-Siège se met seul... en travers de l’impétueux et universel courant des illusions du temps » ; il leur oppose des
1 Publié en 1865 chez Poussielgue, complété par l’auteur, à la veille de sa mort en 1909 et réimprimé chez Lethielleux sous ce titre : Les Sijllabus de Pie IX et de Pie X et les principes de 1789, ou l'Eglise, l’Etat et la Liberté, avant propos du colonel Relier. (Un vol in-12 de VIII, 448 pages )