M*r Dupanloup avait reçu 630 approbations épiscopales
LE COMMENTATEUR DU « SYLLABUS » 127
vérités qui sont de tous les temps et de tous les papes et qui ne sauraient aboutir qu’à deux choses : une réconciliation on une rupture définitive. Il faut doue trouver dans le Syllabus « ce qui doit, non seulement ne pas blesser, mais attirer, satisfaire, captiver toutes les âmes droites et généreuses. Ce serait peu qu’il fût inoffensif ; il doit être souverainement efficace, bienfaisant, opportun: et aux princes comme aux peuples, à l’autorité comme à la liberté, il doit offrir la seule garantie véritable, la seule réconciliation possible ».
Réconcilier l’Église et la société ? Mais n’y a-t-il pas contradiction entre « la vérité religieuse, définie et représentée par l’Église catholique, apostolique et romaine », et « la vérité politique qui se croit définie par les principes de 1789 et représentée par l’État moderne ?» Il y a en effet contradiction : d’où l’éloignement de ceux qui « s’imaginent, chose absurde, que réellement l’Église exige le sacrifice du progrès et de la liberté » ; d’où les laborieux efforts des croyants qui, à force de bonne volonté, pensent s’être prouvé à eux-mêmes qu’à part quelques nuances les principes de 1789 sont de purs principes chrétiens, qu'il serait habile de s’en emparer et de les amener, graduellement et sans secousse, à être reconnus et bénis par le Saint-Siège. En réalité, ces fameux principes, — que ni l’Encyclique ni le Syllabus n’ont eu besoin de nommer, — sont « la formule reçue et courante de la doctrine naturaliste opposée à la doctrine catholique ». Or le naturalisme politique et social, le rationalisme intellectuel aboutissent forcément au triomphe de la force brutale, au socialisme et au communisme, « à la perte, non seulement de la Foi, mais encore de toute civilisation et de toute liberté ». Si donc « l’Église et la société moderne, chacune à son point de vue, regardent comme l’essence et la garantie fondamentale de la liberté précisément ce qui pour l’autre en est la négation et la ruine », il ne s’ensuit nullement que la première est, contre la seconde, l’ennemie de la liberté ! C’est même exactement l’inverse cpii est la vérité.
Il était impossible, on le voit, de mieux poser une question qui, toujours vitale, n’a pas cessé de donner lieu aux pires confusions. « A 1789 donc de justifier sa doctrine, observait
ÉMILE KELLER
Émile Relier, son origine, ses résultats acquis et ses promesses d’avenir. Le propre de la vérité est que, plus on la creuse, plus on y trouve de forces et de richesses cachées. L’erreur, au contraire, séduisante à distance, s’évanouit bientôt, comme ces feux follets qui s’éteignent sous les pieds du voyageur. » Où sont les « justifications » de 1789 ? On les attend encore, ou plutôt on constate de plus en plus que la science, la philosophie, la raison, le simple bon sens renoncent à les fournir. Quant aux forces et aux richesses de la vérité, Émile Relier les mettait en lumière avec une logique, une clarté, un luxe de preuves historiques qui n’ont point été dépassés.
Sans s’attarder au reproche de décrépitude qui était une conséquence, non une cause de la Révolution, — de la Révolution qui avait détruit en Italie la vie municipale et provinciale, stérilisé les efforts de Pie IX 1 pour rendre à ses peuples une part équitable au maniement de leurs intérêts, inspiré une civilisation « armée d’une puissance matérielle sans bornes, mais divisée, torturée et ne pouvant s’unir que dans un seul sentiment, la haine ou la peur du catholicisme », — Relier définissait les attributions respectives et le rôle historique de l’Église et de l’État :
« Seule, au nom de Dieu, l’Eglise peut stipuler en faveur des petits, des faibles et des opprimés... Le pouvoir de l’État sous quelque forme qu’il cherche à se dissimuler, appartient, non pas aux plus vertueux, mais aux plus forts, imposés par la nécessité,... à cette petite fraction qui est la plus vigoureuse, la plus capable et la plus riche, triple aristocratie que tous les temps ont subie... Pour se faire respecter et obéir, la force matérielle doit sans doute parler, elle aussi, au nom de la force morale, mais elle ne la crée pas ; et si elle veut l’asservir, si elle méconnaît, entre le Sacerdoce et l’Empire, cette division des pouvoirs qui est la seule fondamentale, la seule indispensable, on aboutit à une abominable oppression... Tyrannie non moins odieuse si, à son tour, le pouvoir spirituel abuse hypocritement de son autorité pour exploiter les peuples en société du pouvoir civil : tel fut le cas de toutes les religions humaines condamnées, par leur nature même, à être des théocraties.
« Seule, une religion surnaturelle et divine est susceptible
1. Voir sur ce point 1 Histoire générale de l’Eglise de Fernand Mourret, t. VIII (Bloud et Gay, 1921).
LE COMMENTATEUR DU « SYLLABUS
(le garder à Dieu sa place, de transmettre sa parole dans sa pureté et, en même temps, de laisser aux hommes la somme de liberté possible que Dieu même respecte en eux... Tel fut le rôle du catholicisme qui, dans le cadavre en pourriture du monde antique, a ranimé la vie morale, le sentiment du droit, la liberté du bien et tous les éléments de dignité et de grandeur d’où est sortie la civilisation moderne ; tel fut le rôle de l’Église, qui, devenue maîtresse de la république chrétienne du moyen âge, a démontré sa divinité par la modération, la douceur, le désintéressement avec lesquels elle a usé de sa suprématie et assuré le progrès humain dans la liberté, — tandis qu’on voit le despotisme reprendre racine chez les peuples modernes à mesure qu’on en a éliminé Jésus-Christ et la sécularité complète aboutir au réveil du césarisme. »
Les titres des chapitres qui se succèdent, — L'Empire romain ou l'État avant l'Église ; Les Persécutions ou l'Église malgré l'État; La Société chrétienne ou l'État dans l' Église; Les Libertés sociale, politique, et religieuse dans l'Église; Le Schisme ou l'Église dans l'État; L'Hérésie ou l'Église selon l' État ; La Révolution ou l'État sans l'Église; Les Libertés religieuse, nationale, politique, civile sans l'Église; La Vérité sociale principe de la liberté sociale; La Vérité politique principe de la liberté politique ; la Vérité religieuse principe de liberté religieuse ; La Séparation de l'Église et de l'État ; L'union de l'Église et de l'État, - — indiquent avec quelle rigueur l’historien poursuivait ses analyses. « Le duel engagé de nos jours entre une société moderne qui se noie et la religion immortelle qui est depuis vingt siècles le flambeau du monde » lui avait montré la nécessité de procéder à un examen d’ensemble qui mériterait, somme toute, le titre de Traité de Politique chrétienne.
Cette Politique tirée de l'Histoire et du Syllabus et constituant le commentaire le plus complet, le plus profond et, nous semble-t-il, le plus sûr qu’un simple laïc pût écrire, il serait trop long de l’exposer ici en détail. Bornons-nous à signaler encore, par quelques traits, l’intérêt qu’il y aurait souvent à s’en pénétrer.
« Rome a réellement été le chef-d’œuvre de la civilisation