Post-scriptum (chap. xxm) de l'édition de
ÉMILE KELLER
antique... Aux antiques Phéniciens, Rome avait pris leurs vaisseaux et le domaine des mers ; à la Grèce, ses oeuvres inimitables d’art, de poésie et de sagesse ; à l’Égypte, ses inépuisables moissons et ses bibliothèques séculaires. Le moment semblait venu de tirer parti de tous ces éléments, de revoir et de coordonner les lois de Moïse, de Minos, de Lycurgue, de Solon et de Numa. Le genre humain n’avait plus qu’à recueillir ses souvenirs, ses lumières éparses, et qu’à prendre enfin possession de lui-même après une si longue attente ;... cet empire pourtant n’aboutit qu’à la corruption et à la tyrannie la plus hideuse... : le couronnement d’un tel édifice fut le pouvoir absolu, illimité, d’un Tibère, d’un Néron, d’un Caligula. A quoi eussent servi, alors, l’imprimerie, la vapeur, l’électricité, les canons rayés, tous nos progrès matériels ? Rome eût été plus grande, le Colisée plus gigantesque, les bêtes féroces et les victimes plus nombreuses, les prétoriens plus avides, le luxe plus somptueux, la décadence et la ruine plus tôt consommées... Voilà le règne du droit naturel auquel les apôtres du progrès prétendent nous ramener !... On a peine à comprendre que la raison moderne tente de renouveler la douloureuse et concluante expérience faite par l’empire romain, et que le Syllabus soit obligé de signaler encore, comme un péril réel, ces erreurs monstrueuses.
« ... Mais, nous dira-t-on, vous voulez donc rétablir le droit divin ? Non, il ne s’agit nullement de le rétablir, puisqu’il existe, et qu’il ne dépend pas de nous de le supprimer... Le droit divin, qu’on pourrait nommer aussi bien le droit naturel, est le pouvoir de ceux qui ne relèvent que de Dieu. Or telle est l’influence de la suprématie que les plus forts et les plus intelligents exercent au sein de toute société...
« La première condition d’un système de gouvernement, c’est d’être beau ailleurs que sur le papier, c’est de tenir debout et de marcher, c’est-à-dire cl’être en harmonie avec le fond même de la nature humaine et avec le génie propre de chaque temps et de chaque pays. La seconde condition, c’est d’améliorer le peuple auquel il est appliqué... et, en tolérant le mal nécessaire, de poursuivre le bien réalisable dans l’ordre moral, intellectuel et matériel...
« L’Église a toujours réalisé le type du gouvernement, de la société parfaite, à la fois monarchique sous la souveraineté une et indivisible du Saint-Siège, aristocratique par l’autorité doctrinale et disciplinaire des évêques, et enfin profondément démocratique en assurant la représentation des plus petits intérêts et en rendant toutes les dignités accessibles au plus humble des fidèles. Dans cette société qui repose sur la vertu, où l’autorité appartient de droit au mérite, et où il semble que les hommes pourraient se gouverner eux-mêmes, le principe fondamental
LE COMMENTATEUR DU « SYLLABUS
est néanmoins que l’autorité vient d’en haut. Jésus-Christ est la source de toute justice et de tout pouvoir... Cette hiérarchie reposant sur le dévouement des supérieurs aussi bien que sur le respect et l’obéissance des inférieurs, il en résulte la plus large, la plus complète, la plus universelle liberté. »
Liberté religieuse aussi bien que politique, car l’erreur seule paralyse l’esprit ; la vérité imparfaite limite seule son essor, tandis que la vérilé pure et parfaite ne fait que le préserver des mensonges et des chimères où son activité se consumerait sans fruits. D’où la constitution, sous l’égide de l’Église, de ces fameuses universités du moyen âge, se jugeant et s’administrant elles-mêmes, discutant à la face des gouvernements LouLes les questions philosophiques, politiques et sociales. Mais l'Église, en essayant de contraindre les âmes, en invoquant contre ses ennemis les rigueurs du bras séculier, n’a-t-elle pas rétabli elle-même la tyrannique confusion des pouvoirs ? Superficielle accusation !
« L’Eglise ne fait que revendiquer la surveillance d’un droit qui a été et qui sera de tous les temps et de tous les lieux... Elle n’avait pas à armer, mais au contraire à retenir le bras séculier, toujours si prompt à frapper,... se réservant à elle seule le droit de juger les crimes contre la Foi et résistant énergiquement toutes les fois que les pouvoirs civils s’arrogeaient le droit de devancer ses arrêts. Le Saint-Siège blâma les massacres des Juifs et leur offrit toujours à Rome un asile inviolable. Il protestera contre le supplice des Templiers, plus tard contre les dragonnades. Et quant à cette fameuse Inquisition espagnole, dont il prit souvent sur lui de tempérer les décisions, elle-même, on peut s’en douter, fut une digue au débordement de cruautés chez un peuple irrité par des siècles de cruauté et prêt, sur un soupçon, à exterminer les traîtres... Le sang que l’Église a empêché de verser au moyen âge est sans proportion avec celui qu’elle a dù laisser couler, comme sanction suprême de ses lois. »
Avec le schisme, l’hérésie, la Réforme, le gallicanisme, l’absolutisme royal et le rationalisme, s’effacèrent peu à peu les principes du droit public chrétien. A la fin du xvme siècle, la puissance de l’erreur était irrésistible et la Révolution dit au peuple : l’État, c’est toi !
« C’est peu d’établir que les principes de 1789 sont contraires
ÉMILE KELLER
à la foi catholique, et qu’à eux seuls ils affirment presque toutes les erreurs signalées par le Syllabus. Contraires, de plus, aux lois de la nature, ils n’ont tenu aucune de leurs promesses ; ils n’ont fondé ni liberté religieuse, ni liberté sociale. C’est en violant tous les jours ces prétendus principes que le pouvoir, lors même qu’il les invoquait, a pu subsister... Prises au sérieux, ces formules mèneraient rapidement à la pire des autocraties et à la pire des féodalités, c’est-à-dire au césarisme servi par une armée de fonctionnaires...
« La raison émancipée pouvait tout permettre, excepté d’être catholique, c’est-à-dire de soumettre la raison à la foi... On le vit bien en 1793... Devenus aussi vieux que les chartes du moyen âge, les principes de 89 ne sont plus qu’une fausse monnaie dont se payent les esprits vulgaires sans savoir ce qu’elle vaut. »
Bien loin de détruire le prolétariat, la Révolution l’a créé en créant l’individualisme et l’unitarisme, en tuant l’association et la représentation des intérêts. Désormais, le temps des vérités diminuées est passé. « Flatter le peuple en adorant son infaillibilité, c’est trahir ses intérêts les plus chers... » Invoquer encore la Révolution, c’est invoquer « une vieille sorcière ridée et décrépite, réduite à de ténébreuses machinations ». Les principes de 1789, « idoles vermoulues qu’un dernier nuage d’encens dérobe au juste mépris de la foule », auront eu toutefois « cet avantage, en poussant l’erreur à ses extrêmes limites, de ramener forcément l’homme à la vérité qu’ils niaient », à la vérité libératrice.
Aux « hommes de mensonge » stigmatisés par le Pape luimême s’unirent, pour blâmer Émile Keller, les catholiques qui attribuaient trop de vertus aux vérités diminuées. Les libéraux ne pouvaient désavouer ouvertement l’audacieuse orthodoxie du commentateur, mais ils avaient d'au 1res moyens de lui faire échec. M>r Dupanloup, nous l’avons vu, cessa de recommander l’historien de la France catholique, et Montalembert « le battit froid ». « Vous avez déchiré tous les voiles, lui observa Lamoricière, ... mais que de colères vous allez soulever ! Déjà je vois qu’on fait autour de votre ouvrage la conspiration du silence » (9 août 1865). Le général, — qui allait mourir un mois après, — ajoutait que « cela n’aurait qu’un temps ». Émile Keller, si longtemps qu’il vécut, ne vit pas se terminer
LE COMMENTATEUR DU « SYLLABUS
ce temps-là ; mais il reçut les éloges du comte de Chambord, de MBr Pie, du Nonce apostolique, de Pie IX qui le félicita « de poursuivre avec ardeur le combat... contre les erreurs dominantes et d’avoir entrepris de montrer que, pour les nations ébranlées, le seul espoir brille dans la religion et la justice » EL puis, si la victoire paraissait lente à venir, elle n’en cheminait pas moins dans les consciences droites : c’est en méditant le chapitre sur la Vérité sociale principe de la liberté socicde, qu’AlberL de Mun sentit naître sa Vocation socicde 5 ; le fondateur de YŒuvre des Cercles reconnut d’ailleurs qu’entre cette Œuvre et le Syllabus existait le même rapport qu’ « entre le produit et le principe, entre l'effet et la cause, entre l’enfant et la mère 1 2 ». C’est en admirant, surtout, l’intrépidité d’Émile Relier que le clergé de France, trop porté alors aux compromissions, éprouva les sentiments nouveaux dont le cardinal de Cabrières devait témoigner de façon si émouvante :
« Je me souviens, — rapporta en 1909 l'illustre doyen de notre Episcopat, — de l'impression que fit cette vaillante brochure sur les prêtres de mon temps. Soumis de cœur comme nous devions l’être, passionnés que nous étions aussi pour l’autorité et l’honneur du Saint-Siège, nous n’étions pas cependant, nous ne pouvions pas être insensibles au mouvement des esprits, tout autour de nous, et, bien que nous eussions lu l’Encyclique avec respect et vénération, il pouvait, malgré tout, demeurer dans nos âmes quelque inquiétude sur l’accueil que feraient nos contemporains à la pensée pontificale ! N’y trouveraient-ils pas un nouveau prétexte pour s’éloigner de ce bercail dans lequel il faut que tous les hommes viennent chercher la sécurité et la paix ?
« Et dès lors, quand du recueillement de son étude, ainsi que d’une sorte de désert, le jeune écrivain, vaillant comme David, sortit la fronde en main, et sans crainte affronta le Goliath des erreurs contemporaines, un long frémissement de reconnaissance et d’enthousiasme accueillit sa parole. Nous fîmes écho à ses déclarations et à ses commentaires. Son nom nous devint cher, parce que nous avions deviné en lui les qualités viriles qui conquièrent et justifient les plus fidèles attachements. »