L’APPRENTISSAGE POLITIQUE
SOMMAIRE
Aversion pour la corruption des mœurs publiques, les rêveries laniartiniennes, l'égoïsme de l’aristocratie régnante. — Illusions de jeunesse. — Nécessité de restaurer les libertés françaises. — Emile Keller fait d'abord crédit au Prince-Président, mais il veut garder son indépendance. — Le problème de la réorganisation du travail : le socialisme, à base d’anarchie morale, ne peut pas plus le résoudre que l’individualisme révolutionnaire.
Pressentiments du patriote alsacien. Voyages aux bords du Rhin : premiers contacts avec l'ennemi héréditaire. — Retour à la terre natale. Emile Keller veut exercer un patronat rural et fonder son autorité sociale sur les services rendus. — Physionomie intellectuelle et morale.
1848-1852 ! Ces deux dates suffisent à indiquer la richesse d’enseignement qu’offrait le drame des événements au jeune homme aux convictions profondes, à l’instruction très solide, au patriotisme ardent et dominé par la plus pure des passions pour le bien public.
Il voit osciller sur ses bases « l’édifice bâti sur le sable mouvant des majorités ». Il suit le progrès de la corruption politique : favorisée par la centralisation napoléonienne, cette gangrène, après avoir vicié les hautes sphères du gouvernement, pénètre tous les rouages de l’administration et gagne le pays tout entier, tandis que chacun s’endort dans une fausse sécurité ; ne doit-on pas, dès lors, « souhaiter quelque secousse, quelque changement qui réveille les esprits et leur imprime une autre direction? » Il admettait que, « pour le maintien de l’ordre, on prêtât son appui au gouvernement, en un mot qu’on fût conservateur », mais « à quoi bon Y être quand même ? Ne pourrait-on faire ses conditions ? »
ÉMILE KELLER
Dans les journaux de 1847, il n’avait lu que scandales, crimes publics ou privés : les Premiers Paris étaient consacrés aux affaires Gérardin et Cubières; les Nouvelles, aux suicides et aux assassinats. Le procès qui avait amené la dégradation du général Despan-Cubières, pour complicité avec le ministre Teste dans l’affaire des mines de sel de Gouhenans, lui avait paru déshonorer le régime. Il fallait sortir de cette atmosphère aux miasmes délétères, et établir des institutions, à la fois fortes et libérales, dont, les racines plongeraient autre part que dans la boue des intérêts matériels.
Lorsqu’à la fin de 1847, la Campagne des Banquets prépara la chute de Louis-Philippe, Émile Relier aurait donc volontiers ci'ié, lui aussi : Vive la Réforme! tout en applaudissant aux propos moqueurs de Mme de Girardin pour le système qui consiste à « faire voter les grenouilles pour dessécher un marais » :
« Étrange manière de mûrir les idées, observait-elle au sujet des fameux banquets. Quand une idée est trop lente à germer, on se réunit et l’on mange du veau froid en son honneur, comme dit Alphonse Karr. Le veau froid est l’aliment de la politique moderne. Le peuple qui meurt de faim se sent aussitôt rassasié dès que ses amis mangent du veau froid en son nom. Aussi un jeune homme de nos amis affirme-t-il qu’en France, aujourd'hui, on ne connaît plus que deux divinités, deux veaux sacrés : le veau d’or et le veau froid. Le veau d’or, c’est la fortune ; le veau froid, c’est la popularité. Ceux qui ruinent le pays sacrifient au veau d’or ; ceux qui flattent le peuple sacrifient au veau froid... Il y en a même de bien habiles qui trouvent le moyen de sacrifier à tous les deux en même temps. »
Mais s’il se laissa plus d’une fois charmer par la verve élégante de ce « Vicomte de Launay » qui, dans ses feuilletons, prodiguait la philosophie du sourire et savait, en se jouant, blesser d’un coup d’aile ceux qu’il voulait atteindre et qu’il lui suffisait d’effleurer, Émile Relier trouvait matière à plus sérieuses réflexions dans le spectacle des fantoches qui « dansaient sur un volcan », ou préparaient de leurs propres mains l’explosion de l’émeute. Qu’allait-il sortir du concert où la poésie de l’idéalisme « libéral » et les pompeuses rêveries du messianisme humanitaire se mêlaient aux clameurs de colère
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et de révolte, aux sourdes rumeurs des revendications sociales ? Poètes et philosophes, politiques et moralistes, économistes habiles ou pédants, révolutionnaires niais ou scélérats, — selon la classification de M. de Metternich, — écartaient ou répudiaient les vieux dogmes, tout en saluant le bras de Dieu armé pour la défense de la Liberté et l’affranchissement des peuples. Allait-on revenir à 1789 et à 1793 ?
Robespierre fut heureusement remplacé par Lamartine — qui n’était que poète. — Les Assemblées et les partis au pouvoir avaient des insurrections populaires et des moyens de les faire avorter une expérience que ne possédaient pas les « Grands Ancêtres » ; et il suffit du danger socialiste, de la gloire prestigieuse d’un nom, sans doute aussi des souvenirs de la Terreur, pour replacer la « Liberté » sous la garantie du despotisme impérial...
On connaît la « manière » de Lamartine, qui définissait la politique : « de la morale, de la raison et de la vertu », et qui, chargé des relations extérieures, comptait que la Providence elle-même « serait durant quatre mois le ministre des Affaires Étrangères de la République ». « La vérité politique, avait écrit ce chef du Gouvernement Provisoire, c’est le peuple, c’est la raison, le droit, l’intérêt, la volonté de trente-cinq millions d’hommes, apportant tous leur titre de souveraineté morale signé au ciel dans leur titre d’homme, contresigné sur la terre dans leur titre de citoyen... Nous sommes démocrates comme la nature et l’Évangile ;... toutefois, si la monarchie représentative veut servir la raison humaine, avancer la pensée de Dieu et la liberté, travailler au bonheur du peuple, faire grandir et régner sous son nom la démocratie, nous servirons loyalement et religieusement nous-mêmes la monarchie représentative. » Suivait un programme de gouvernement dont nous extrayons — - textuellement — ces principes : « Émancipation de l’esprit humain par la liberté de penser... Conscience restituée à Dieu par l’autorité civile ; affranchissement réciproque de l’État par l’Église et de l’Église par l’État ;... peuple roi ;... politique spiritualiste fondée sur l’abnégation des conquêtes et sur la paix;... religion de l’humanité;... avènement du genre humain à l’âge de raison ; ... gouver-
EMILE KELLER
nement élevé à la dignité de vertu ; véritable christianisme politique en action... Voilà le jacobinisme de Fénelon ! C’est le nôtre »...
Lorsqu’on songe que semblables divagations — auxquelles s’appliquerait si exactement le mot de Pascal sur l’homme « qui veut faire l’ange » — résumaient toute la « philosophie » d'une Révolution et séduisaient de fort brillants esprits, on en est humilié pour la raison humaine, et l’on s’étonne que le bon sens ait alors, à ce point, abandonné la terre de France.
Émile Keller, lui, trouvait qu’avec de bonnes intentions, Lamartine « manquait d’idées sérieuses et pratiques, comme tous nos hommes d’État d’ailleurs ». Louis-Philippe, qui se retirait devant l’émeute, lui paraissait mériter d’être emporté par elle ; mais il méprisait avant tout « cette aristocratie de talent, d’éloquence, d’habileté, qui avait succédé à l’aristocratie de naissance et qui mangeait les huîtres, laissant les écailles aux plaideurs » ; il avait horreur des idéologues, des charlatans, des tribuns qui se soûlent de mots ; il détestait également « tous les extrêmes, tous les systèmes absolus, toutes les libertés illimitées, toutes les idées sans contrepoids » (février 1850). En mai 1848, tandis que Lamartine prétendait gouverner par la parole, il formulait déjà ces stoïques maximes : « Ici-bas, la vertu, le droit, le bien ne triomphent qu'à la condition d’être les plus forts. De là, pour moi, cette conséquence : parler peu, discuter peu, se plaindre peu, et beaucoup agir. »
Est-ce à dire qu’il ne partagea aucune des « illusions généreuses » de l’époque où l’on vit le clergé conduire les électeurs au scrutin comme à une cérémonie religieuse, bénir les arbres de la Liberté et soutenir la République bourgeoise, — avant de se rallier à Napoléon III, « protecteur à la fois de la liberté, de l’ordre et de la religion »; où Lacordaire, dont « la hauteur de pensées et la simplicité de langage » émerveillaient Émile Keller *, fonda Y Ère nouvelle pour défendre la démocratie ; où
1. Il suivait ses sermons de l’église des Cannes : « Loin de m étonner des
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le Comité de Défense Religieuse, que présidait Montalembert, et V Univers de Louis Veuillot allaient accorder leur investiture à l’impérial candidat? C’eût été par trop singulier de la part d’un jeune Alsacien dont la province natale, rattachée depuis moins de deux siècles à la monarchie française et si longtemps émaillée de « villes libres », conservait une prédilection marquée pour le régime populaire.
« Je crois que le peuple a été logique, — écrivait-il le 1er mars 1848, — et que, voulant guérir le mal, il a bien fait d’aller jusqu’à Louis-Philippe... Tout le monde est frappé de la facilité avec laquelle le peuple parisien a triomphé ; je conviens que, sous plus d’un rapport, cette facilité est déplorable ; mais Louis- Philippe en est le seul coupable : pourquoi ne s’est-il appuyé que sur des intérêts matériels ?... Ce qui m’inquiète le plus, en ce moment, c’est l’indifférence, le manque de patriotisme, l’égoïsme, la corruption, en un mot, des classes élevées. Dans la rue, sous la blouse du maçon et du balayeur, on retrouve ces mêmes hommes qui, de 1789 à 1815, ont lutté glorieusement pour la défense et l’honneur de la France. »
En face de la royauté, désormais « impossible », contre « les turpitudes de Louis XV » et contre le despotisme de Louis XIV, « de ce roi demi-dieu qui pouvait dire sans mensonge : L’État, c'est moi », il aurait donc pris franchement parti pour le Peuple, sans trop se rendre compte de ce que cachait la souveraineté de ce dieu collectif, ni de l’exacte nature des bienfaits oubliés de la Monarchie française.
Lorsqu’au début d’avril, cent mille ouvriers, conduits par Barbés, Blanqui et Cabet, eurent exigé et obtenu du Gouvernement Provisoire l’ajournement des élections, — afin de laisser aux socialistes le temps de travailler le pays, — il conserva son optimisme, vanta « la sagesse et la modération du peuple », « les sourires et les huées » avec lesquels la foule accueillait d’ordinaire les doclrines communistes, « le grand sentiment d’honneur, la grande force morale qui résidaient dans ces masses où, en temps ordinaire, un gouvernement loyal et
flots de curieux qu’il attire, écrivait-il le 11 novembre 1849, je m étonne plutôt qu'il ne fasse pas plus d impression sur les cœurs et qu’on ne le voie pas, comme les sages de l'antiquité, entouré de disciples dévoués. »
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généreux trouverait un point d’appui » (10 avril). L’événement, d’ailleurs, lui donna raison, puisque les élections du 23 avril, inaugurant le suffrage universel, se firent avec une remarquable discipline, et aboutirent à une Chambre assez modérée — malgré ses 800 « républicains démocrates » sur 900 députés — pour permettre au gouvernement de vaincre les terribles émeutes de juin : tel était encore, en effet, rattachement du peuple français à la tradition, que la révolution sociale lui faisait horreur, et que la Constituante fut remplacée l’année suivante par une Législative où la majorité était nettement catholique et monarchiste. Mais ce fait même modifiait l’orientation politique d’Émile Iveller ; il souriait maintenant de son républicanisme d’occasion, et s’il critiquait les royalistes constitutionnels, c’était surtout en raison de leurs inconséquences :
« En présence de l’anarchie qui nous menace et de l’esprit révolutionnaire qui, à chaque secousse, pénètre davantage dans les masses, — disait-il au sujet de l’opuscule de M. Guizot intitulé : De la Démocratie en France, — l’auteur me fait l’effet de nos médecins en présence du choléra, étudiant et décrivant la maladie, mais ne sachant comment y remédier » ; la question est de reconstruire « les bases de l’ordre social » ; M. Guizot « laisse entrevoir son penchant pour la légitimité, la royauté à base historique, pour le système constitutionnel tel qu’il existait avant 1830 ; mais alors pourquoi, avec ses amis, a-t-il fait la Révolution de Juillet, et comment empêchera-t-il ceux qui l’égalèrent en talent et en ambition de suivre pour arriver au pouvoir ses funestes exemples ? » (Mars 1849.)
Comme l’esprit révolutionnaire et l’esprit démocratique se trouvaient dans la France du xixe siècle étroitement unis, il était clair qu’on ne pouvait demander au second de guérir du premier.
La « démocratie » est, il est vrai, comprise de diverses manières, et si elle souriait à Émile Relier, c’est qu’il s’en forgeait une conception irréalisable, ou tendant, si l’on veut, à l’effacement de ses principes les plus essentiels. « Le principe héréditaire, observait-il, a été démoli à tous les degrés de l’échelle sociale : pourquoi le rétablir en haut quand il n’est nulle part ? Le pouvoir ne peut être que l’image, le résultat.
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le produit des existences individuelles. «(Janvier 1851.) Simple constatation de fait, et d’un fait qui répugne à tous ses instincts d’ordre. Le Pouvoir n’est plus rien qu’un cadavre en décomposition, s’il n’a plus d’autre appui que l’incessante mobilité des éléments sociaux. L’ « individualisme » révolutionnaire est une perpétuelle désagrégation qui aboutit fatalement à la pure barbarie — ou au Césarisme. La loi de l’hérédité est la loi fondamentale de toute famille, de toute race, de toute nation, de toute civilisation qui ne veulent pas mourir.
Telle était au fond -la doctrine d’Émile Keller, bien qu’il n’en eût pas encore nettement conscience, et il devait l’appliquer au Gouvernement comme à la famille :
« Nos prétendus hommes d’État, écrivait-il en avril 1851, s’entendent bien mal à nous tirer d’affaire. Ce sont eux et toujours eux qui ont préparé et fait les révolutions, et tandis qu’on accuse mal à propos les ouvriers, c’est l’aristocratie qui se montre véritablement ingouvernable. Et n’est-ce pas de l’histoire ancienne ? Pendant les minorités de Louis XIII et de Louis XIV, n’a-t-on pas vu les grands se disputer le pouvoir, provoquer la guerre civile, et ruiner le pays par leurs dissensions ? Ils ne se sont arrêtés dans leurs brigandages que quand des mains fermes et énergiques ont fait trembler les séditieux. N’est-ce donc pas une grande erreur de notre temps et surtout de M. Guizot (car c’est son idée favorite), de vouloir nous modeler sur le système anglais, de vouloir nous constituer un gouvernement constitutionnel pour lequel nous sommes si peu faits? Un gouvernement qui s’occuperait réellement d’administrer la France, ne trouverait-il pas dans les masses auxquelles il s’adresserait directement assez d’appui pour ne plus être l’esclave d’une aristocratie parlementaire, avide et indisciplinée ? Voilà dans quel sens je comprends et je désire un gouvernement démocratique. »
Vouloir un gouvernement qui soit le gardien des libertés françaises, et non plus la proie d’une oligarchie politicienne ; qui représente en les dominant tous les intérêts nationaux, et non plus celui d’un parti ; qui administre la chose publique sans enfermer dans la prison bureaucratique un peuple esclave, c’était vouloir, non pas la démocratie inorganique, mais la monarchie traditionnelle, le gouvernement dynastique qui, en mille ans, avait constitué la France et qui fut réellement le plus populaire qu’on pût imaginer. Nous verrons désormais
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cette évidence se dégager de plus en plus dans l’esprit d’Émile Keller, comme la lumière du soleil des brouillards du matin.
Mais les contingences politiques ont leurs exigences auxquelles on est amené à se plier, et la restauration impériale parut bientôt s’imposer — pleine de promesses.
De prime abord, le futur candidat « officiel » du Haut-Rhin n'avait aucune prédilection impérialiste : « Le besoin d’ordre et de tranquillité nous ramènerait tôt ou tard un Bonaparte qui ne vaudrait sans doute pas le premier, notait-il le 10 avril 1848... Quelle perspective ! » Il contemplait, sur sa table de travail, la statuette d’un homme qui, « le visage ferme et confiant, la jambe posée en avant et nettement articulée », avait, quinze ans durant, mené l’Europe ; il voyait « dans tous ses traits qu’il était poussé par une impulsion secrète, qu’il se sentait une mission, qu’il croyait à son étoile », et il songeait à « cette puissance supérieure, à ce fatum providentiel qui conduit notre vie au rebours de nos projets et de nos raisonnements ». Alors que l’Empire, avec tant de force, « pesait sur nos destinées et vivait parmi nous beaucoup plus que nous ne croyions1», Louis-Napoléon ne serait-il pas à son tour l’instrument de la Providence ?
En 1849-1850, le Prince-Président avait personnellement poussé à fond notre expédition militaire contre la République romaine et permis à Pie IX, réfugié à Gaëte, de rentrer dans sa capitale ; il avait fait voter la loi Falloux qui posait le principe de la liberté de l’enseignement et introduisait des ecclésiastiques dans le Conseil Supérieur de l’Instruction publique et les Conseils académiques ; tandis que le peuple, hypnotisé par le « lambeau de pourpre » de son nom, reprenait en chœur le refrain : Napoléon, rentre dans ta patrie, — Napoléon, sois bon républicain! il se proclamait, à travers la France, l’ami des ouvriers, le champion de l’ordre et de la religion. Sans doute, la loi du 31 mai 1850 restreignit-elle le droit de suffrage, — malgré les objurgations de Lamoricière : « Sur le drapeau du suffrage universel sont écrits ces mots : Par ce
1. Expressions d’Eugène Pelletai! dans La Presse du 24 octobre 1847.