Groupe de la Droite gouvernementale
LE DÉPUTÉ INDÉPENDANT
l’attitude, béate, de trop d’honnêtes gens était vouée à l'impuissance. Aux velléités de résistance du Tiers-Parti, il entendait substituer une volonté nette et hardie.
Selon l’expression de V Union \ — journal du comte de Chambord, — il se croyait le droit et le devoir « de défendre les droits du pays avec la même franchise et la même énergie qu'il avait mises au service des grands intérêts catholiques ».
Au nom de ses amis, — prêts à le remplacer à leur tête par Charles Chesnelong (avec lequel il devait être, dans la suite, si étroitement uni), — Kolb-Bernard lui renouvela ses objurgations :
« Ils savent bien, me disiez-vous à Paris en parlant de vos nouveaux alliés, que je suis leur adversaire. Alors pourquoi allez-vous à eux ?... Si le jour du triomphe arrive, comme il est possible, pour la Gauche, elle vous éconduira, poliment ou impoliment, vous faisant jouer un rôle ridicule, après que vous aurez joué un rôle compromettant, non seulement pour vous, mais pour la cause catholique que vous représentez... Je juge si peu comme vous de l’indifférence de votre attitude au regard des intérêts catholiques que j’ai posé et que je tiens posée devant mon esprit la question de savoir s’il ne convient pas que je donne ma démission de membre du Comité de l’Œuvre du Denier de Saint- Pierre, ne voulant point partager, vis-à-vis de cette œuvre, la solidarité de votre attitude hostile au Gouvernement... Et quel temps avez-vous choisi pour cette évolution extrême ? Précisément le moment où un mouvement de régénération se produit dans le pays et dans la Chambre, et où se forme un parti libéral certainement plus sincère, plus modéré et surtout plus intelligent que la Gauche qui, à ses fureurs contre le Gouvernement, joint ses fureurs contre la liberté catholique. »
Le vénérable M. Kolb-Bernard oubliait-il que, le 20 mars 1863, il avait joint son propre nom aux cinq républicains pour repousser l’Adresse à l’Empereur ?
« Le fait est accompli, — écrivait Y Univers au sujet de la prorogation de la Chambre sine die, — et, ccnnme il rentre dans les attributions du Chef de l’État, le mieux est d’en
1. Alors dirigée par Laurentie et Henry de Kiancey. Parmi ses collaborateurs figuraient Poujoulat, Alfred Nettement, Victor de Laprade, François Lenormant. Mayol de Lupé.
EMILE KELLER
prendre son parti. » Émile Keller avait-il tort de ne point consentir à cette abdication ? Le Français libéral 1 saluait de son côté, dans les réformes annoncées, « la révolution la plus bienfaisante, la plus pacifique, la plus pure de toute intrigue, de toute violence, de toute ambition ». Était-il sage de partager un tel enthousiasme? — Le Sénatus-Consulte du 8 septembre accorda au Corps Législatif l’initiative des lois, aux sénateurs et députés le droit d’interpellation et d’amendement : quelles en seraient les garanties ?
Le député alsacien se méfiait. Et l’attitude ondoyante et changeante des Cent-Seize n’était pas faite pour le rassurer. Avant même de siéger, le Centre- Gauche se dissolvait : à la fin de novembre 1869, Émile Keller essaya de lui insuffler sa mâle énergie et il joua, à cette occasion, dans les réunions préliminaires du Corps Législatif, un rôle curieux à rapporter.
Les signataires, présents à Paris, de l’ Interpellation des 116 se réunirent, le 26 novembre, dans la salle de la Commission du budget pour déterminer leur ligne de conduite : ne devaientils pas poser, sans tarder, la question de confiance au Ministère et lui demander raison de la prorogation de la Chambre ? Ils élurent le comte Daru comme président et s’observèrent en silence. Puis Segris proposa d’inviter les membres de la majorité, les « Arcadiens » de bonne volonté, à venir causer... Émile Ollivier — qui depuis trois mois causait avec le Gouvernement et se montrait, observait-on, « ministériel avant d’être ministre », — prononça un discours dans le même sens et insista fort sur la nécessité de s’appuyer, pour constituer une majorité nouvelle, non plus sur la fameuse Interpellation, mais sur le Sénatus-Consulte du 8 septembre qui donnait ample satisfaction. « Vous parlez exactement comme M. Jérôme David 2, répliqua Keller ; il faut aborder de front le double problème politique et ministériel, et d’abord s’entendre entre soi, fixer la pensée et le programme du groupe avant de le diluer. » Mais, par 27 voix contre 21, il fut décidé de lancer pour le surlendemain des invitations à tous les collègues.