‹ Un Demi-Siècle de Défense Nationale et ReligieuseChapitre 59 sur 189 · François Veuillot. Louis Veuillot, p · texte numérisé non relu

François Veuillot. Louis Veuillot, p

les engagements qu’elle a impudemment violés en 1867, si elle n’a plus aucune prétention sur Rome, alors la présence de nos soldats n’a rien de blessant pour elle, leur retour n’est qu’une mesure de pure courtoisie à son égard, et ce n’est pas pour un intérêt d’aussi médiocre importance qu’elle se déciderait à vous accorder ou à vous refuser son alliance, pour laquelle vous avez, croyez-le bien, d’autres gages à lui donner.

« Mais vous le savez aussi bien que moi, M. le garde des sceaux : ce cjui rendait notre occupation blessante pour le gouvernement italien, ce qui fait qu’il applaudit encore une fois au départ de nos troupes, et que ce départ a pour lui et pour nous une importance incontestable, c’est qu’à ses yeux Rome est une terre italienne qu’il doit s’annexer un jour, à laquelle il ne renoncera jamais catégoriquement et sur laquelle il prétend dès aujourd’hui exercer seul son protectorat. S’il osait dire le contraire, personne en Europe ne prendrait sa parole au sérieux. De notre côté, nous considérons Rome comme une terre catholique, aussi française qu’italienne, à l’annexion de laquelle nous ne consentirons jamais. Là est la difficulté que la France a volontairement créée en 1860, et dont elle porte par conséquent toute la responsabilité. Là est le péril imminent qui nous préoccupe en ce moment. Avant peu, les bandes garibaldiennes, fidèles avant-gardes de la politique piémontaise, reprendront leur rôle bien connu ; sous prétexte de les réprimer, l’armée régulière pénétrera à leur suite sur le territoire pontifical. Comme en 1867, elle s’avancera jusqu’aux portes de Rome, n’attendant qu’un semblant d’émeute pour y pénétrer. Vous ne serez plus là pour l’y devancer.

« Cette catastrophe aura beau s’accomplir au milieu des bruits de la guerre, elle aura plus de retentissement que vous ne pensez.

« La chute du Souverain Pontife, sa captivité ou son exil seront un coup fatal porté à l’inlluence française, à l’ordre moral et à la civilisation. Pendant le cours du Concile, dont la France avait eu, jusqu’à présent, l’honneur d’assurer la liberté, et dont les catholiques ne peuvent qu’être unanimes à désirer la continuation, ce sera un attentat doublement odieux à l’indépendance de nos consciences. Je souhaite du fond de l’âme que vous échappiez à ces douloureuses éventualités, mais je les vois avec un degré de certitude tel, que garder le silence serait pour moi une responsabilité que je ne puis assumer... »

Cette protestation suprême ne pouvait plus hélas ! suspendre les événements. — La veille, 3 août, l’Empereur avait reçu à Metz un projet de traité, rédigé par Beust et approuvé à Flo-

ÉMILE KELLER

rence, qui prévoyait la « neutralité armée » de l'Autriche et de l' Italie et réglai! la question de Rome « pour la satisfaction de l’ Italie et la protection du Pape ». Napoléon III ajourna sa signature. Le 7 août il était trop tard, car « on ne s’allie pas avec des vaincus ». Quand Victor-Emmanuel apprit le désastre de Sedan : « Ah ! pauvre Empereur ! s’écria-t-il. Mais f... ! nous l’avons échappé belle !» — Le 20 septembre, les troupes royales franchissaient la brèche de la Porta Pia ; Rome devenait la capitale « intangible », et Victor-Emmanuel, encouragé par Bismarck et l’Angleterre, donnait pour programme d’action à l’Italie unifiée « l’Empire de la Méditerranée », c’est-àdire un empire maritime et africain concurrent du nôtre.

Le Saint-Père, désormais captif au Vatican, « ne passa pas un seul jour sans prier Dieu pour la France dont l’image se présentait sans cesse à son esprit » h Ses zouaves pontificaux, avec Charette, combattirent à Loigny aux cris de Vive la France! Vive Pie IX ! — Napoléon III, prisonnier et découronné, put méditer sur les conséquences du carbonarisme. — Le clairvoyant adversaire de sa néfaste politique prit l’épée qu’il avait abandonnée à vingt ans et défendit à la tête de ses volontaires sa province d’Alsace dont il réussit à arracher au vainqueur le lambeau natal et dont il sauvegarda les droits imprescriptibles...

La cause du Pape, qu’il avait servie contre le Césarisme révolutionnaire — venu trop tard à résipiscence, — était bien liée à la cause de la France.

1 . Paroles de Pie IX. citées par Lecanuet, L'Eglise de France sous la Troisième République, I, 90.

LE DÉPUTÉ PATRIOTE

SOMMAIRE

Autorité parlementaire d'Emile Keller : programme de réformes sociales et politiques. — Discours sur la décentralisation administrative (23 juin). — Le dernier plébiscite : par son manifeste du 28 avril Keller conseille l'abstention dans « le dialogue passionné des Césariens et des révolutionnaires ».

Dès janvier 1870, Keller juge la guerre inévitable. — Il s indigne de la « légèreté sans nom » du Gouvernement. — Line fois la guerre déclarée, il jure de « consacrer toutes ses forces à la défense du pays ».

Le ministère Palikao : frappé de son impéritie, Keller réclame la collaboration du Corps Législatif et la lumière sur les événements. — « Espérance mêlée d'anxiété. » — Défaites du mois d'août. — Vains discours de Trochu. Propositions des 22 et 26 août pour la défense de Paris : Thiers les fait écarter. — Discours du 31 août sur le siège de Strasbourg et la barbarie allemande : « Jamais Strasbourg ne cessera d’être français ». — Serment du Corps Législatif. — La Chambre refuse de nommer une commission chargée d assurer la défense des Haut et Bas-Rhin.

La capitulation de Sedan et la Révolution du 4 Septembre. — Emile Keller chez le général Trochu et au Palais-Bourbon. — Il est délégué par l'Assemblée à l’Hôtel de Ville. — Dissolution de la Chambre. — Keller ne peut plus être que soldat.

La variété de ses connaissances, la sûreté et la précision de son jugement, la solidité de ses doctrines, sa laborieuse activité, la pure ardeur de son patriotisme avaient encore forLifié l’autorité parlementaire d’Émile Keller. Dans les commissions ou à la tribune, il avait réclamé avec Jules Favre la liberté d’association ; il était intervenu dans les discussions relatives au code maritime et à l’enseignement des langues orientales vivantes, si nécessaire au développement de l'influence française. Au point de vue économique, il ne se contentait pas de défendre l’industrie française ni de subordonner la théorie du libre-échange aux intérêts du travail national ;

ÉMILE KELLER

avec un sentiment humanitaire qu’élargissait son esprit chrétien, il allait au-devant de réformes sociales dont la nécessité serait trop longue à s’imposer :

« En général, — observait-il dans la séance du 1er février 1870, — nos industriels désireraient réduire la durée du travail ; ils désireraient surtout réduire le travail des enfants, cette plaie de l’industrie moderne. Si, comme nous le disait M. Jules Simon, l’ouvrier français travaille 66 heures, tandis que l’ouvrier anglais, plus heureux, ne travaille que 57 heures, en Alsace nos ouvriers travaillent déjà 72 heures par semaine, c’est-à-dire 12 heures par jour ; il faut y ajouter une heure pour le trajet qu’ils ont à faire pour se rendre à la fabrique, puisque presque tous habitent des hameaux fort éloignés des usines ; il ne leur reste ainsi rien ou presque rien pour la vie du cœur et de l’intelligence, pour la vie de famille. Il y a donc là une plaie à guérir. »

Au point de vue politique, il poursuivait l’application de son programme de libertés. La magistrature asservie au Pouvoir lui paraissait tombée dans un tel discrédit qu’il appuya la proposition de M. Martel, député du Pas-de-Calais, demandant la substitution de l’élection à la nomination par le chef de l’État h II réclama surtout l’élection des maires, et ce lui fut une occasion de prononcer, sur la décentralisation administrative, l’un de ces discours, nourris d’histoire, où il savait si bien relier les réformes à accomplir à nos plus hautes traditions :

« Si nous arrivions, disait-il, à fonder la liberté générale sur les libertés locales, nous aurions réellement assuré l’avenir de l’évolution libérale que nous voulons tous accomplir... Au moyen âge, les communes battaient monnaie, rendaient la justice, défendaient leurs remparts, et elles n’auraient même pas permis que les armées du souverain vinssent leur ravir l’honneur de repousser l’invasion étrangère... C’est la pénurie du Trésor qui amena ensuite les rois à établir la vénalité des offices municipaux : l’amour de la liberté fut pour le fisc une ressource inépuisable, car presque toutes les communes rachetèrent sans se lasser le droit de nommer leurs maires ; mais elles finirent par le perdre, jusqu’à ce que la Convention, prenant le contre-pied de l’œuvre capétienne, eût établi la république au sommet... Si la monarchie a existé pendant tant de siècles, sans être ébran-

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