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L APPRENTISSAGE POLITIQUE

siyne tu vaincras ! », — mais le Président proposa lui-même, le 4 novembre, de relever ce drapeau, tout en dénonçant « la vaste conspiration démagogique » ourdie en France et en Europe.

Émile Keller lui trouvait « un air modeste et convenable » ; s’il avait éprouvé « une grande impression de mécontentement » du geste de la main princière lançant, à Versailles, au sortir d’une exposition agricole, une pièce d’or à un mendiant, il ne pouvait qu’admirer l’auteur de V Extinction du Paupérisme.

Autour de lui, on était très favorable à la politique du Président. M. Quellain, ami dévoué de M. Haas, grand-père maternel d’Emile Keller, lui témoignait une affection toute paternelle et lui signalait comme « une œuvre remarquable et dénotant un esprit supérieur » le Message présidentiel lu par M. Baroche, le 12 novembre 1850, à la tribune de la Législative :

« Le Gouvernement a su maintenir l’ordre sans recourir à de grandes rigueurs, ajoutait le sage conseiller, et faire renaître la confiance... L’envie est maintenant pour beaucoup dans les attaques dont il est l’objet... Ces attaques viennent en grande partie des gens communément appelés comme il faut, qui ne voient pas qu’en satisfaisant leurs petites passions, ils secondent les anarchistes... Si j’étais à Paris, je m’attacherais à bien connaître Louis-Napoléon... Je crois que c’est un personnage qui est digne d’être étudié. » (30 novembre 1850.)

Le message en question était une profession de foi républicaine : « Il est aujourd’hui permis à tout le monde, excepté à moi, de vouloir hâter la révision de notre loi fondamentale. Si la Constitution renferme des vices et des dangers, vous êtes libres de les faire ressortir aux yeux du pays. Moi seul, lié par mon serment, je me renferme dans les strictes limites qu’elle a tracées. » Une année après, le Prince, « sortant de la légalité pour rentrer dans le droit », opérait le Coup d’État qu’approuvèrent 7.439.000 oui contre 640.000 non... Dans ces conditions, Émile Keller ne pouvait, — comme Chesnelong, son futur compagnon de luttes, — que garder, avec une silen-

ÉMILE KELLER

cicuse réserve, l’indépendance de son jugement et de ses actes. Il ne se joindrait pas « aux fonctionnaires, aux uniformes galonnés » qui encombraient les salons de l’Élysée x, et il suivrait les judicieux conseils que le bonapartisme de M. Quellain n’empêchait pas celui-ci de lui donner :

« S’il arrive que votre goût ou les circonstances vous éloignent des fonctions publiques, restez simplement à la tête de vos affaires, mais rendant à vos concitoyens tous les services qui dépendront de vous. En échange de ces services, vous aurez l’estime et la confiance du pays, et par suite une influence qui vous conduira tout naturellement à prendre aux affaires une part importante, honorable, sans porter atteinte à votre indépendance... Comme vous savez votre Rabelais sur le bout du doigt, peut-être me direz- vous, mon cher Émile, que je vous renvoie à la devise des Thélémistes ? Eh bien ! oui, /azz ce que vouldras, mais bien entendu, en fait de bonnes choses seulement. »

L’amour du peuple et l’amour de la terre d’Alsace, fondement de son patriotisme, devaient être, — avec l’amour de l’Église, — les principaux ressorts de son inlassable activité et comme le tout de sa politique.

Les indécisions intellectuelles de son adolescence laissaient percer de généreuses indignations « contre la civilisation asservie à la puissance de l’or, au mercantilisme, à la richesse, au matérialisme des jouissances ». Il dénonçait l’industrie comme une plaie, du moment qu’on en favorisait le développement sans s’occuper du sort de l’ouvrier (janvier 1847). Le problème de l’organisation du travail, — que l’individualisme révolutionnaire avait fait surgir sans même y songer, et que la génération présente s’emploie encore à résoudre, — lui apparaissait dans toute sa complexité et dans sa menaçante urgence. Les millions que dépensait la ville de Paris, « par frayeur de l’émeute plutôt que par charité », lui faisaient honte : c’était aux causes même du chômage et de la misère qu’il fallait s’attaquer. Le zélé confrère de la Société de Saint-Vincent de Paul ne craignait point d’invoquer « les exigences de la justice », de la

!.. Réponse à la lettre de M. Quellain, du 30 novembre

l’apprentissage politique

justice sociale violée par une anarchie économique qui laissait sans pain les femmes sans travail (11 novembre 1849).

Une pareille anarchie ne pouvait être supprimée par le socialisme, puisque celui-ci était à base d’anarchie morale, et que la première chose à faire était de moraliser l’ouvrier, de rendre le travail lui-même moralisateur. L’État devait y contribuer en combinant les devoirs de l’administration et les efforts de la charité privée : cela supposait un « pouvoir fort » et offrant des garanties de « stabilité » (février 1850). La monarchie héréditaire — il le reconnaissait — offrait ces garanties ; à son défaut, il demandait que l’État se conformât aux nécessités vitales de l’industrie et de l’agriculture, fît concorder les travaux publics avec les époques de chômage, cessât de rétribuer par de stériles aumônes l’oisiveté volontaire, devînt « modérateur » au lieu d’ « enfoncer l’éperon dans le ventre du cheval qui s’emporte », ne prît plus modèle sur cette Angleterre qui « dépensait des sommes énormes, deux cent millions par an, en taxe des pauvres », et augmentait toujours ce fardeau sans empêcher la misère de « se propager comme une maladie contagieuse ».

Sa correspondance est remplie d’aussi graves soucis. A vingt-deux ans, il se passionnait pour la souffrance et la misère, comme tant d’autres pour le luxe et les plaisirs. Il forçait le docteur Herrgott à lui révéler l’époque des premiers hôpitaux : « Remontent-ils à Gallien, à Hippocrate, ou seulement au Christianisme ? » Le mot n’ayant son équivalent ni en grec ni en latin, les anciens, supposait-il, « étaient mieux montés en chaînes d’esclaves, en cirques à gladiateurs, qu’en hospices et en maisons d’assistance » (février 1850).

La Capitale avait donc été surtout, pour lui, l’école universelle où l’on s’instruit et où l’on médite. Comme les Parisiens après l’inondation de leur ville par Gargantua, il habitait la montagne Sainte-Geneviève, aérée, ensoleillée, proche du Luxembourg dont il célébrait « les allées paisibles, les fleurs encore fraîches et les gazons si verts ». Mais il s’y trouvait trop isolé, et le petit-fils des magistrats et des députés d’Alsace aspirait de toute son âme à reprendre racine dans le pays natal. Il en parlait sans cesse : « Nos murs, écrivaiL-il en

ÉMILE KELLER

novembre 1849, sont couverts de souvenirs qui nous le rappellent. Le dimanche, nos petits repas sont relevés par quelques fruits, quelques rayons de miel du pays, et, quand je suis bien sage, ma mère me permet de faire cuire des pommes de terre dans les cendres de ma cheminée. » Le moment était venu d’aller retrouver les joyeuses flambées de sapin des foyers alsaciens, leur bon pain et leur bon lait, et tout riiorizon coutumier.

Il s’y était préparé en lisant, en relisant l 'Histoire des Ducs de Bourgogne, de M. de Barante, et la Guerre de Trente Ans, de Schiller. « Content d’être Français et tenant à le demeurer », il s’était réjoui des effets politiques de la Réforme, de la division de l’Empire en deux camps — prussien et autrichien — toujours ennemis : « Sans la Réforme, qui aurait empêché l’Allemagne de dominer l’Europe entière ? Qui l’aurait forcée de céder l’Alsace, la Lorraine, les Pays-Bas » ? (décembre 1848). Le patriote pressentait-il les catastrophes qui briseraient son cœur et sa vie ? Les événements d’Allemagne l’intéressaient d’une manière toute particulière ; il eût aimé reconstruire l’histoire de ce grand empire germanique et apprendre ainsi par le passé à mieux juger le présent de l’Allemagne ; il s’inquiétait des projets d’unité qui tendaient à contrebalancer les rivalités de races et de dynasties (janvier 1849).

En 1847, au cours de son premier voyage dans la vallée du Rhin, il avait fait l’ascension du Drachenfels, et pris contact avec les futurs envahisseurs :

« Sur notre bateau se trouvait une troupe d’étudiants ayant le même but de promenade. Moitié mauvais allemand de ma part, moitié mauvais français de la leur, nous parvînmes à nous entendre. Ils voulurent bien m’accepter dans leur société, me firent avaler une chope de bière, en signe de bon accueil, et nous nous mîmes à gravir fort gaiement les rochers de Drachenfels. Ils étaient tous armés de cahiers de musique, et, de distance en distance, ils se groupaient pour chanter en chœur ; des salves de coups de pistolet faisaient retentir les échos du voisinage, et de fréquentes libations servaient à éclaircir la voix des chanteurs. Enfin, nous arrivons au sommet et chacun se hisse en rampant au centre d’une vieille tour à demi éboulée. Alors, pour la première fois, s’offrit à ma vue ce beau tableau du Rhin entouré de montagnes, qui devait m’accompagner jusqu’à Bingen. En face de nous, sur l’autre rive,

l’apprentissage politique

la ruine du Rolandseck montrait sur un ciel bleu son arcade encore debout ; à nos pieds, l’île de Nonnenwerth, et le long cours du Rhin qui se perdait à l’horizon : d’un côté, dans la plaine de Cologne, de l’autre, dans des montagnes bleuâtres, voisines de Coblentz. Enfin, derrière nous, les six autres sommets étalaient leurs flancs boisés, pour compléter le paysage. Ces étudiants si joyeux, munis de longues pipes, et leurs chœurs bruyants contrastaient avec les ruines silencieuses, dont il ne reste plus que de vagues légendes... »

A travers la fumée des pipes et la mousse de la bière allemande, il venait d’entrevoir un coin de la Germanie rêveuse, enivrée d’harmonie et chantant ses Bucoliques. — Un autre spectacle, celui des « nuées d’uniformes prussiens » franchissant le pont de Deutz (juillet 1847), l’éclaira mieux sur le but que, patiemment, depuis Iéna, poursuivait l’ennemi héréditaire.

Il importait de lui opposer le rempart de toutes ses énergies, et d’élever la « marche alsacienne » à la hauteur de ses héroïques devoirs : pouvait-on « l’isoler, en faire un petit État bien paisible, se suffisant à lui-même, étranger aux guerres et aux révolutions ? » Évidemment non, « puisque, depuis les Romains jusqu’à nos jours, l’Alsace a été le champ de bataille de toutes les invasions, le théâtre de toutes les grandes luttes ; puisque Dieu seul savait ce qu’elle verrait encore d’événements » (juillet 1850). — Émile Relier applaudit donc au discours de Strasbourg 1 où le Prince -Président exalta « la vieille Alsace, terre des souvenirs glorieux et des sentiments patriotiques ».

Le retour à la terre convenait à sa « profonde inclination pour la campagne et la vie des champs » ; il se serait même « vu sans peine condamné à tenir le manche d’une charrue » (novembre 1849). Pour se rendre mieux à même de diriger ses propriétés, il rêvait de passer, tout au moins, l’été à Belfort et de « faire l’ouvrier agricole avant de faire le maître ». Dédaigneux des systèmes plus ou moins chimériques qu’on prétendait appliquer aux plaies de l’humanité, il rêvait de « ramasser au coin des rues » les petits vagabonds pour les ramener dans les campagnes ; de créer, selon le désir de sa mère, un petit

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