Séance du l(i août
ÉMILE KELLER
« Mais il était aigri du peu de confiance qu’on lui témoignait, lisons-nous dans les Souvenirs d’Émile Relier ; il voyait tout en noir et, au lieu de prendre la direction des événements, il se faisait ballotter et tirailler par les influences les plus contraires. Je le voyais presque chaque jour, et peu à peu l’espoir que j’avais mis en lui s’évanouissait pour ne laisser place qu’à une sympathie attristée. Les discours qu’il faisait à tout le monde, et qu'il se faisait à lui-même, montraient qu’il attachait à la parole une importance exagérée. Il passait des revues d’arguments, alors qu’il fallait des soldats, des cadres, des canons et une invincible énergie pour les commander et pour imposer silence à tous les parleurs. Quant aux hommes du Gouvernement, qui, depuis, l’ont traité avec tant de sévérité, ils donnaient le spectacle d’un effondrement complet. Pas un acte de courage ou de dévouement qui se dégage de l universelle et immense défaillance. C’était le même choléra moral qu’aux armées de Douay et de Failly. »
Par sa proposition du 25 août, le député du Haut-Rhin voulait étayer l’édifice qui s’effondrait : Thiers la taxa d’ « irréfléchie » et la fit écarter comme celle du 22 août, mais il fut nommé lui-même par l’Impératrice Régente membre du Comité de Défense des fortifications de Paris.
La défense de Paris était cependant conditionnée par celle de la frontière et par l’ensemble de la défense nationale. Or celle-ci était de plus en plus compromise, et d’Alsace, en particulier de Strasbourg dont son beau-père était maire, Émile Relier recevait d’effroyables nouvelles. Le 31 août, il les communiqua à la Chambre et prononça, au milieu d’une intense émotion, le discours dont il convient de citer de larges extraits, car il est à la fois tout animé déjà du souffle de la Protestation, plus célèbre, de 1871, et d’horreur pour la barbarie que les Allemands devaient systématiser de 1914 à 1918.
L’orateur lit une lettre donnant, sur la situation de Strasbourg, des « renseignements précis ». — • Lors du voyage qu’il y avait fait, au début du mois, il avait du reste observé personnellement « que nos forces étaient complètement éparpillées de Metz à Belfort, sans présenter nulle part une masse compacte capable de prendre l’offensive » ; qu’à Strasbourg même, où venait d’arriver Mac-Mahon, « autant était grande l’effervescence des troupes surexcitées par de copieuses libations et
LE DÉPUTÉ PATRIOTE
criant : à Berlin ! autant les chefs se montraient tristes et hésitants « l. — Il communique donc à ses collègues une lettre reçue le même jour de Strasbourg :
« Nous ne serons bientôt plus qu’un monceau de ruines. Depuis huit jours, nous sommes bombardés pendant huit ou neuf heures de suite. Le quart de la ville est déjà brûlé. Le point de mire a été la cathédrale... » ( Voix au centre : On devrait dire cela en comité secret)... Je n’admets pas que la lecture que je fais en ce moment puisse laisser un seul de mes collègues indifférent. ( Voix à droite : Sans doute, mais nous demandons le comité secret. Non ! non !) Il faut que la France entière connaisse ces tristes vérités, et elles ne doivent pas être dites en comité secret...
« La cathédrale est aussi brûlée ; toute la toiture est détruite. La plate-forme n’a plus de balustrades et la flèche est fortement avariée. Le temple neuf et la bibliothèque ne sont plus qu’un monceau de cendres. L’hôpital n’a pas été respecté ; une partie en a été brûlée. Je ne vous parle pas des faubourgs qui sont à peu près détruits. La population est réduite à se réfugier dans les égouts de la ville. Tout ce que je vous écris là est la vérité entière, sans exagération. L’évêque de Strasbourg a voulu tenter une démarche pour obtenir la cessation du bombardement. Il s’est rendu seul au quartier général. Il lui a été répondu qu’on n’avait pas le temps de faire le siège de la ville et qu’on l’obtiendrait par la terreur. Alors il a demandé l’autorisation de faire sortir les femmes et les enfants ; cela aussi a été refusé. Strasbourg, a-t-on dit, n’a pas de casemates pour la population ; il faudra donc bien se rendre pour éviter de faire tuer tous les habitants. On n’a pas encore tiré un seul coup sur le rempart ; ils savent bien que nous n'avons pas de garnison pour faire des sorties. »
« Ainsi, messieurs, continue Keller, vous voyez que tous les coups sont dirigés sur la population, sur ces femmes et sur ces enfants... Je dénonce ce fait à l’indignation de l’Europe civilisée. (Oui, oui. — C’est abominable !)
« J’ai à y ajouter un fait plus monstrueux peut-être, c’est qu’on emploie à construire les batteries et les tranchées contre Strasbourg les paysans français, et qu’on fait tomber ainsi sous les balles françaises ces citoyens qui n’ont pas pu avoir de fusils pour faire la guerre avec nos soldats. ( Cris : c’est une atrocité ! C’est de la barbarie !)
« Savez-vous quelle a été, après la démarche de l’évêque, la réponse de la population ? Tous, hommes, femmes, enfants,
1 Souvenirs.
ÉMILE ICELLER
tous ont dit qu’ils refusaient de se rendre et qu’ils aimaient mieux s’enterrer sous les ruines de la ville ! ( Bravos et applaudissements sur tous les bancs de la Chambre.)
« Je demande à la Chambre de déclarer, par un vote immédiat et unanime, que l’héroïque population de Strasbourg a bien mérité de la patrie ! (De toutes parts : Oui ! Oui ! Applaudissements prolongés), et que jamais — entendez-vous bien — que jamais elle ne cessera d’être française ! (Oui ! Oui ! Nous le jurons tous !) Eh bien, je demande que la Chambre se lève tout entière pour qu’il n’y ait aucun doute sur son unanimité. (La Chambre tout entière se lève, aux cris répétés : Oui ! Oui ! Nous le jurons. Sensation profonde. M. le président Schneider : Je constate que ce vote d’ acclamation est unanime. Oui ! Oui ! Très bien ! Très bien !)
« Messieurs, je remercie, en ce moment, moi qui suis Alsacien, qui veux rester Français, je remercie, en ce moment, la France entière, dont vous êtes les représentants, de l’engagement que vous prenez ici en son nom. (Oui ! Oui ! Nouveaux applaudissements). ■ — Dieu en est témoin. (M. Achille Jubinal : C’est un engagement sacré. — M. le comte de La Tour : Oui! Oui ! Nous le décrétons. Quand nous devrions pour cela donner notre dernier homme, la ville de Strasbourg restera française. — Oui ! Oui!...) »
Mais les serments, si solennels qu’ils fussent, ne suffisent pas à repousser l’ennemi, et l’orateur, accumulant les témoignages, cherchait à faire partager à la Chambre sa douloureuse certitude, sa conviction qu’il fallait agir enfin : des paysans badois, sans fusils, sans uniformes, simplement armés de sabres, passent le Rhin et rançonnent la population « militaire et patriotique » à laquelle, jusqu’à présent, on a refusé des armes ; l’administration ne montre que faiblesse ; à Colmar, en un simple mouvement de panique, la municipalité a noyé une quantité considérable de poudre ; à Rouffach, les Allemands résidants, non expulsés, insultent à la douleur publique, et comme une rixe a éclaté entre eux et les jeunes gens de la ville, ce sont ces jeunes Français qui ont été arrêtés et conduits en prison, menottes aux mains ; dans tout le Haut-Rhin, les anciens militaires désireux de rejoindre leurs régiments se sont vus refuser les moyens nécessaires. La population tout entière est prête à se lever comme un seul homme, mais il faut le lui permettre, et pour cela les députés du Haut-Rhin font une proposition très simple :
LE DÉPUTÉ PATRIOTE
« Nous demandons à la Chambre de nommer une commission de manière à éviter un débat plus long en public ; cette commission entendra les explications du Gouvernement sur la situation du département du Haut- Rhin. Ensuite nous vous demanderons, messieurs, — et ici, je vous en conj ure, laissons de côté les questions constitutionnelles, qui ne doivent pas nous préoccuper en ce moment, — nous vous demanderons, dis-je, que cette commission de la Chambre, d’accord avec le Gouvernement, nomme une commission extraordinaire qui ait les pouvoirs suffisants pour aller, dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, parer aux difficultés de la situation et encourager les populations qui n’attendent qu’un signal. Vous choisirez, d’accord avec le Gouvernement, qui vous voudrez; mais, je le répète, notre pays n’attend qu’un signal pour se lever. Tout ce que je puis ajouter, c’est que, si l’honneur d’être désigné comme commissaire m’était fait, je pourrais y laisser ma vie, mais les choses, j’en réponds, se passeraient autrement qu’elles se passent aujourd’hui.
« Si je vous ai soumis ma proposition, c’est qu’elle était le cri de mon cœur blessé et déchiré par les souffrances de mon pays. »
Le Corps Législatif ne se rendit pas à ce « langage français » 1 et repoussa la motion par 181 voix contre 57. Le général Palikao ne lit entendre que de dédaigneuses paroles, et Relier put en conclure : « Je souffre du rôle qu’on fait jouer à la Chambre depuis quelques jours. »
Adressait-il au Gouvernement de vains reproches ? Avait-il tort d’accorder tant de compétence à ses collègues ; tant de vertus à cette population française, dont il admirait à Paris même le sang-froid ? Ne pouvait-il croire qu’elle serait victorieuse si elle était bien conduite ? Gambetta l’avait approuvé de parler en séance publique, de façon à « soulever dans toute la France un mouvement de douleur et de vengeance légitime » ; et lorsqu’il avait rapporté qu’on refusait des armes aux citoyens, Jules Favre en avait conclu : « C’est une trahison ! »
Ce n’était pas sa faute si la majorité, laissant à la Gauche le soin de condamner la silencieuse impéritie du Gouvernement, rendait inévitable la déchéance du régime.
1. <i (. est un langage français au moins », s'écria le comte Horace de Choiseul.
ÉMILE KELLER
Le 1er septembre, l'Armée de Châlons, enfermée et canonnée dans la cuvette de Sedan, devait capituler : le 2, 82.000 hommes étaient faits prisonniers, avec l'Empereur et 40 généraux, tandis que Bazaine maintenait l'armée du Rhin autour de Metz.
« Le 3 septembre, note Émile Keller, en sortant de la séance du Corps Législatif où les ministres n’avaient pas dit un mot du désastre de Sedan, le bruit s’en répandit parmi les députés. L’émotion était profonde, et, vers huit heures du soir, je me rendis chez notre président, M. Schneider, pour lui demander ce qu’il comptait faire en face d’événements aussi graves, et pour l’engager à tenir une séance de nuit. Si on ne devançait pas l’agitation populaire par des mesures énergiques, nous aurions, le lendemain, une révolution, et rien de plus lamentable qu’une révolution en présence de l’ennemi. J’arrivai là avec M. Germain, directeur du Crédit Lyonnais, et bientôt un certain nombre de collègues vinrent spontanément joindre leurs instances aux nôtres. Le président fit demander l’assentiment de l’Impératrice, et, l’ayant obtenu, fit convoquer le Corps Législatif pour minuit.
« Rien de plus lugubre que cette réunion nocturne... Tout le monde demandait la nomination d’un Conseil de défense chargé de pourvoir aux nécessités de l’heure présente. Mais les ministres affolés restaient muets à leur banc et ne trouvaient d’autre expédient que de remettre la séance au lendemain, à midi : Vous n’avez rien voulu faire, dis-je à mes collègues en les quittant. Demain, il sera trop tard, et la révolution sera accomplie avant que nous ayons rien décidé. »
Il avait une fois de plus prévu juste. Dès le matin du 4 septembre, la foule surexcitée par l’annonce du désastre entoure en effet le Palais-Bourbon, traverse les cours où la Garde Nationale met crosse en l’air, et force les portes de la Chambre qu’elle envahit. Le président Schneider était à son fauteuil : des hommes armés l’entourent et le ramènent chez lui à coups de crosse h
Peu de députés dans la salle en dehors de ceux de la Gauche « qui paraissent d’accord avec les envahisseurs » et annoncent bientôt leur départ pour l’Hôtel de Ville. « Dans tout cela, plus de ministres, plus de gouvernement, pas l’ombre d’une résistance. »